06 décembre, 2023

Fiction n°054 – Mai 1958

Beaucoup de textes de qualité qui ne seront pas réédités par la suite, dont – étonnamment – une longue nouvelle d’Henry Kuttner et Catherine Moore, ainsi qu’une nouvelle de Shirley Jackson que ne renierait pas David Lynch… 

On avait dit « Clic droit » !

Sommaire du Numéro 54 :

NOUVELLES

 

1 - Richard WILSON, Brouillage (QRM, 1957), pages 3 à 13, nouvelle, trad. Roger DURAND *

2 - Richard MATHESON, Jours disparus (Old Haunts, 1957), pages 14 à 22, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

3 - G.C. EDMONDSON, L'Inferlabo (The Inferlab project, 1957), pages 23 à 34, nouvelle, trad. Bruno MARTIN *

4 - Pierre VERSINS, La Force, pages 35 à 40, nouvelle *

5 - Arthur PORGES, Journal d'un parasite (By a fluke, 1955), pages 41 à 46, nouvelle, trad. Evelyne GEORGES *

6 - Shirley JACKSON, Celle qui partit (The missing girl, 1957), pages 47 à 56, nouvelle, trad. Bruno MARTIN *

7 - Stefan WUL, Expertise, pages 57 à 60, nouvelle

8 - John MASEFIELD, L'Enfant-phoque (The Sealman, 1925), pages 61 à 63, nouvelle, trad. Evelyne GEORGES *

9 - Fernand FRANCOIS, Travailler est un vrai plaisir, pages 64 à 73, nouvelle *

10 - August DERLETH, La Lampe d'Alhazred (The Lamp of Alhazred, 1957), pages 74 à 83, nouvelle, trad. Yves RIVIÈRE

11 - Henry KUTTNER & Catherine L. MOORE, Sous le regard de l'aigle (Rite of Passage, 1956), pages 84 à 119, nouvelle, trad. Roger DURAND *

 

CHRONIQUES


12 - Robert S. RICHARDSON, La Vie sur Mars, pages 123 à 131, article, trad. Roger DURAND *

13 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 133 à 136, critique(s)

14 - Jean-Jacques BRIDENNE & Gérard KLEIN, Épilogue à l'affaire Alberes, pages 137 à 137, article

15 - F. HODA, La Pointe de l'actualité, pages 138 à 139, article

16 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 141 à 144, article

 

Présentations de nouvelles de Jacques Bergier et Alain Dorémieux

Dessin de couverture de Jean-Claude Forest (Explosion d'un rocket au départ.)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

 

Brouillage, de Richard Wilson, met en scène les agences de presse et leurs spécificités. Cette nouvelle est surtout un bon exemple du travail sémantique que doit faire tout lecteur de science-fiction, lorsqu’il décode peu à peu les néologisme que lui propose un univers différent du sien.

On ne se refait pas ; voilà la courte démonstration que nous livre Richard Matheson, dans l'exploration de la nostalgie, avec Jours disparus.

La question de la surpopulation pointe le bout de son nez dans cette période de croissance économique. Concomitante à cette question, on pourrait y apposer la conquête spatiale. Mais dans L'Inferlabo, G. C. Edmondson joue plutôt avec les codes du polar, et c'est finalement plutôt d'eugénisme social dont il est question. Grinçant.

On pensera inévitablement que Pierre Versins est l'inventeur de La Force pratiquée par les jedis de Star Wars. Quoi qu'il en soit, voilà une nouvelle rondement menée par un Versins d'une logique poussée jusqu'à la cruauté.

Journal d'un parasite nous propose de considérer de l’intérieur la vie d'un micro organisme d'une espèce douée pour les mathématiques. Pas du meilleur Arthur Porges, mais d'un niveau toutefois honorable, comme toujours avec cet auteur méconnu.

Dans Expertise, il est surtout question des méfaits de l'acculturation. Stefan Wul y égale Brown dans l’humour et la concision.

L'enfant-phoque est une classique histoire, sur un ton populaire bien travaillé, par John Masefield, sur les amours incongrues inter espèces - ici avec ce qui vient de la mer.

On croirait à une nouvelle américaine avec Travailler est un vrai plaisir, tant Fernand François s'amuse à jouer avec les poncifs de la société d'outre-atlantique. Ajoutons à cela une invention à faire frémir tout partisan du moindre effort, pour une bien bonne nouvelle d'un auteur français oublié.

Un texte qui fait beaucoup dans l'élaboration de la fiction Lovecraft : La lampe d'Alhazred, tant August Derleth dessine ce personnage fictif de vieux reclus comme l'auteur de toute une œuvre pourtant existante. La lampe y serait l'allégorie de la rêverie inspiratrice – bref : une synthése lovecraftienne orientée.

Un jeu d'apparences qui vole en éclats, des hypocrisies qui peinent à sauver la face, l'insatisfaction d'un certain mode de vie, bien pensant, asexué, normé... Et la mort qui vient conclure cette monstrueuse parade qui aurait pu se passer à Twin Peaks ; c’est Celle qui partit, par la talentueuse Shirley Jackson.

Une très bonne nouvelle du duo Henry Kuttner – Catherine Moore – et il est terrible de la publier juste après sa mort de la part de Fiction ; Sous le regard de l'Aigle décrit une société où la superstition et la croyance en la magie écrase la raison ; mais la réalité n'est rien d'autre que la chose la plus communément admise. Or, dans un royaume d'aveugles, voir la lumière n'est d'aucune utilité. Une nouvelle curieusement restée sans publication ultérieure.

A l’issue de la publication de la nouvelle La lampe d'Alhazred, Fiction ajoute une note sans doute issue de la grande érudition parfois mystificatrice de Jacques Bergier. Voici cette précision :

La mythologie de H. P. Lovecraft est visiblement synthétique. Et pourtant… Il existe plusieurs personnages de l'Islam qui auraient pu servir à Lovecraft, dont la culture était immense, pour son portrait d'Alhazred. Parmi ces personnages, El Hallaj, qui fut exécuté en l'an 921 de notre époque, est un des plus connus. Des extraits commentés de ses œuvres ont paru aux « Cahiers du Sud ». Le professeur Louis Massignon lui a consacré un savant ouvrage intitulé « La passion de El Hallaj » (Guttner, éditeur, Paris).

El Hallaj fut un mystique extrêmement profond et une des raisons de son exécution fut « le trouble qu'il pouvait apporter en révélant de terribles faits que l'humanité n'est pas prête à recevoir ». On l'accusa également de « conspiration avec les démons du chaos » et de « contacts avec le Dehors ». Certes, il ne faut pas imaginer qu'Alhazred a été inventé d'après El Hallaj seul. L'ouvrage imaginaire d'Alhazred, le « Nécronomicon », était une espèce d'encyclopédie du mal, et rien que cela, alors que l'œuvre de El Hallaj touche à des problèmes spirituels extrêmement élevés. Néanmoins, El Hallaj lui-même était d'accord sur le fait qu'il possédait des secrets trop terribles pour être révélés.

Il est peut-être un peu exagéré de rapprocher Mansur El Hallaj, un mystique soufi, à Abdul Alhazred. Les poursuites pour hérésie concernant le soufi (des affaires d’identification à Dieu, par exemple), n’ont rien de commun avec ce qui serait plutôt qualifié de hautement blasphématoire dans le Necrocomicon. On y notera toutefois qu’une volonté à relier la mythologie lovecraftienne à des éléments existants est au travail.

29 novembre, 2023

Fiction n°053 – Avril 1958

Pour la première fois, Jean-Claude Forest marque de son inimitable patte la couverture de Fiction – ce mois-ci avec une novella originale signée Ivan Efremov.


On clique droit sur Forest !

Sommaire du Numéro 53 :


NOUVELLES

 

1 - Damon KNIGHT, En scène ! (You're Another, 1955), pages 3 à 31, nouvelle, trad. Roger DURAND

2 - Robert SILVERBERG, La Sangsue (Warm Man, 1957), pages 32 à 42, nouvelle, trad. Suzanne RONDARD

3 - Gérard KLEIN, Le Visiteur, pages 43 à 46, nouvelle

4 - Robert SHECKLEY, Amour & Cie (Pilgrimage to Earth / Love, Incorporated, 1956), pages 47 à 58, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

5 - Mildred CLINGERMAN, La Sève de l'arbre (The wild wood, 1957), pages 59 à 67, nouvelle, trad. Yves RIVIÈRE

6 - Michel EHRWEIN, La Harpe, pages 68 à 72, nouvelle *

7 - Arthur Bertram CHANDLER, En cage (The Cage, 1957), pages 73 à 83, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

8 - Ivan EFRÉMOV, L'Ombre du passé, pages 84 à 117, nouvelle, trad. Harald LUSTERNIK

CHRONIQUES


9 - M. POLETTI, Entretien avec Ivan Efremov, pages 120 à 121, entretien avec Ivan EFRÉMOV

10 - Jacques BERGIER, L'Anticipation en U.R.S.S., pages 122 à 123, article

11 - N. RAZGOVOROV, En style « marronnier », pages 124 à 126, article

12 - Jean-Jacques BRIDENNE, Du temps où les bébés-lunes étaient encore dans les choux, pages 127 à 129, article

13 - Forrest J. ACKERMAN, La Science-fiction américaine en deuil (Henry Kuttner Obit / Tragedy of 1958, 1958), pages 130 à 131, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 133 à 137, critique(s)

15 - F. HODA, Résurrection de Frankenstein, pages 139 à 140, article

16 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 141 à 142, article

 

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

On pourra penser au "Truman show" avec En scène !, de Damon KNIGHT, nouvelle toutefois un peu trop longuette pour le propos défendu. Correct toutefois.

Robert SILVERBERG prodigieux, au vu de son jeune âge, et de la maturité de style qui l’accompagne, avec La sangsue, une très belle nouvelle qui renouvelle le thème du télépathe qu'il développera encore à l'avenir. Un classique.

Poésie en prose pour Gérard KLEIN qui s'amuse de et avec les mots, dans Le visiteur.

La Terre est différente, mes amis. Vous autres, vous êtes spécialisés dans l'agriculture ? Eh bien, la Terre, elle, est spécialisée dans des choses aussi merveilleusement inutiles que la folie, la beauté, la guerre, l'intoxication, l'horreur et tout le reste à l'avenant, et les gens viennent de partout dans l'espace pour avoir des échantillons de ces produits-là.

Après « Le langage de l’amour » (in Galaxie n°47), Robert SHECKLEY traite encore une fois de la nature de l'amour, dans Amour et Cie ; après l'avoir légiféré, il en fait un marché qui n'a d'authentique que sa courte temporalité. Bien mené.

Mildred CLINGERMAN nous étonne dans La sève de l’arbre, en explorant un des thèmes sans doute des plus intéressants du fantastique, mais si difficile à manier : la dépersonnalisation, ici en plus réhaussé par une l’unité d'un point de vue sidéré. Le tout dans un conte de Noël sans mièvrerie.

Un nouveau venu qui fera aussi partie de l’équipe d’auteurs de la revue Satellite : Michel EHRWEIN, qui visite les quinconces du temps en mouvement dans une bluette fantastique : La harpe. Délicat mais un peu creux.

Arthur BERTRAM CHANDLER nous propose dans En cage une sympathique histoire de naufragés qui pourra rappeler "Le péril bleu" de Maurice Renard, avec une chute rapide et inattendue, bien que parfaitement logique.

Le gros morceau de ce numéro réside dans L’ombre du passé, par le peu traduit Ivan EFREMOV. Une très belle novella, dans un style simple et efficace, riche en descriptions préhistoriques et en épisodes de franches camaraderies toutes soviétiques.



On aura su apprécier le talent particulier d’Henry KUTTNER, seul ou en binôme avec sa femme Catherine MOORE. Hélas, comme le dit l’adage,
ce sont es meilleurs qui partent les premiers, du moins leur départ souvent prématuré nous laisse un goût amer d’inachevé. C’est le critique et éditeur Forrest Ackermann qui lui rend ici hommage.

 

LA SCIENCE-FICTION AMÉRICAINE EN DEUIL.

par FORREST ACKERMANN.

 

L'un des plus riches et des plus féconds écrivains de la science-fiction américaine, Henry Kuttner, est mort le 3 février dernier. Henry Kuttner était un phénomène littéraire ; il écrivait sous près de vingt pseudonymes, tels que Lewis Padgett, Lawrence O'Donnell, C.H. Liddell, Paul Edmonds, Keith Hammond, Hudson Hastings, Kelvin Kent, etc. Les plus célèbres de ses ouvrages étaient « The fairy chessmen », « Tomorrow and tomorrow », « Robots have no tails », « A gnome there was », « Mutant », « Ahead of time ». Une partie de son œuvre fut écrite en collaboration avec sa femme, le grand auteur fantastique Catherine Moore. Ce fut lui qui eut l'honneur d'inaugurer la S.F. américaine dans notre pays, lorsque le « Mercure de France » publia dans son numéro de juin 1953 une de ses nouvelles les plus fameuses, signée Lewis Padgett : « Tout smouales étaient les borogoves » (précédemment reprise dans l'anthologie « Univers de la science-fiction », au Club des Libraires de France). « Fiction » avait publié, dans son numéro de janvier dernier, une remarquable nouvelle de Henry Kuttner et Catherine Moore : « La machine à deux mains ». Nous vous en présenterons une autre, peut-être plus exceptionnelle encore, dans notre numéro du mois prochain, en hommage à l'écrivain disparu. Il faut déplorer à cette occasion que l'œuvre de Kuttner soit à ce point inconnue des lecteurs français. On peut espérer – on doit espérer – que nos éditeurs de science-fiction s'aviseront de le découvrir et de le révéler définitivement auprès des amateurs de notre pays. 

 

Vous lirez ci-dessous l'article que Forrest Ackermann, le spécialiste numéro un de la science-fiction aux États-Unis, nous a câblé aussitôt après la mort d'Henry Kuttner, et que nous reproduisons en exclusivité.

 

 Nous avons assisté à l'événement, mais nous étions incapables d'y croire. Aucun de nous ne voulait y croire. Aucun de nous n'y croit vraiment encore. Vingt-quatre heures après cet enterrement qui nous parut inconcevable, le seul sentiment qui persiste en moi est qu'il s'agit là d'une des pires catastrophes qui aient frappé le monde de la science-fiction, du plus grand désastre qui s'y soit produit depuis la mort prématurée de Stanley Weinbaum. Kuttner avait à peine plus de quarante ans.

 

Nous tous, qui habitions comme lui sur la côte Ouest, avons sans doute été plus personnellement frappés encore que tous ceux qui l'admiraient dans le reste du pays. Cette mort soudaine nous laisse désemparés. En emmenant Ray Bradbury en voiture à l'enterrement, je le vis donner libre cours à son chagrin, tandis que l'emplissaient son admiration et sa gratitude envers Henry Kuttner. Ce dernier s'était montré d'une générosité immense à son égard, me confia-t-il, en venant en aide à l'écrivain débutant qu'il avait été. La réaction de Leigh Brackett au téléphone fut la même : elle exprima tout ce qu'elle devait depuis ses débuts à Kuttner.

 

C'est le 3 février que sa femme, Catherine Moore Kuttner, le découvrit au lit, où il avait succombé à une imprévisible crise cardiaque. Moins de quarante huit heures plus tard, se déroulait la cérémonie funèbre, à laquelle assistaient notamment Edmond Hamilton et sa femme Leigh Brackett, Ray Bradbury, Richard Matheson, A.E. Van Vogt, Charles Beaumont, William Campbell Gault, Stuart Palmer, ainsi que de nombreux amis et admirateurs de l'écrivain. Leur réaction à tous était unanime : un incroyable malheur s'était produit. 

 

Henry Kuttner était un homme modeste, qui fuyait la publicité. Il ne m'avait pas laissé lui rendre l'hommage qui lui était dû, jadis, quand j'avais voulu lui consacrer un de mes articles sur les « Maîtres du Fantastique » dans la revue « Famous Fantastic Mysteries ». Sa femme et lui, avec la réserve qui les caractérisait, avaient récemment refusé d'être Invités d'Honneur à la Convention Mondiale de la Science-Fiction qui devait se tenir en 1957 à Londres. Il y aurait des pages d'éloges à consacrer à Henry Kuttner, mais par respect pour sa personnalité et pour les volontés de sa femme, je me contenterai de dire ceci pour terminer :

 

« Merci, Henry Kuttner, en tant qu'amateur de S.F., pour les années de merveilleuses lectures que vous m'avez procurées et que vous me procurerez encore ; en tant qu'homme, vous me manquerez pour le restant de mes jours ; et vous, chère et unique Catherine, pleine de bonté et de dévouement, recevez de moi tout ce qui peut apporter le réconfort. »

22 novembre, 2023

Fiction n°052 – Mars 1958

Quelques découvertes anglo-saxonnes au milieu d’un très bon niveau de SF française, dans un jeu de cache-cache aux pseudonymes, pour ce numéro du Printemps 1958.

 

Un clic droit et ça fuse ! 

Sommaire du Numéro 52 :


NOUVELLES

 

1 - Yves GANDON, Vie et métamorphoses de Peter Finch, pages 3 à 28, nouvelle

2 - Alan NELSON, Avec des gants... (The shopdropper, 1955), pages 29 à 38, nouvelle, trad. Roger DURAND

3 - Daniel MEAUROIX, La Nuit du Vert-Galant, pages 39 à 43, nouvelle

4 - Jane ROBERTS, Le Temple (The canvas pyramid, 1957), pages 44 à 54, nouvelle, trad. Evelyne GEORGES *

5 - Arthur C. CLARKE, Les Idées dangereuses (Security Check / The Intruders, 1956), pages 55 à 58, nouvelle, trad. Eve DESSARRE

6 - Poul ANDERSON, Un travail de romain ! (Survival Technique, 1957), pages 59 à 73, nouvelle, trad. Roger DURAND

7 - Christopher WOOD, La Proie (Mrs. Dalrymple's cat, 1953), pages 74 à 80, nouvelle, trad. Evelyne GEORGES *

8 - Fredric BROWN, Un homme d'expédition (Expedition, 1957), pages 81 à 82, nouvelle, trad. Roger DURAND

9 - François PAGERY, Le Cavalier au centipède, pages 83 à 104, nouvelle

10 - Mildred CLINGERMAN, Le Rêve (First lesson, 1956), pages 105 à 114, nouvelle, trad. Janine VILLARS *

 

CHRONIQUES


11 - Jacques VAN HERP, Abraham Merritt ou le voyage au pays des dieux, pages 118 à 122, article

12 - René-Marill ALBERES & Jean-Jacques BRIDENNE, A propos d'un article de "Combat" : La Science-Fiction est elle une littérature stéréotypée ?, pages 125 à 125, article

13 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX & Gérard KLEIN & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 127 à 133, critique(s)

14 - (non mentionné), Un nouveau prix de Science Fiction, pages 135 à 135, article

15 - F. HODA, Films mineurs, pages 136 à 137, article

16 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 139 à 141, article

 

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

 

 

Vie et métamorphoses de Peter Finch, par Yves Gandon, pourrait être du Maurice Renard, si ce n'était que le but visé n'est que de décrire de l'intérieur les sensations du règne du vivant. Les applications maléfiques du transfert de conscience seront, elles, laissées aux bons soins du Docteur Lerne.

On retrouve avec plaisir le Dr Departure de la nouvelle "Narapoia" (Fiction n°38) dans Avec des gants..., par Alan Nelson, dans une boutade légère et sans prétention.

Caché sous l’anagramme de Daniel MEAUROIX, Alain Dorémieux joue à pasticher Jean-Louis Bouquet, dans La nuit du Vert-Galant, pour un résultat très en deçà cependant, moins travaillé même que ses autres nouvelles publiées jusqu'alors. Est-ce la raison du pseudonyme ?

Le temple, par Jane Roberts, est un conte qui pourrait rappeler le « Nyarlathotep » de Lovecraft. Mais ici, la morale en est bien chrétienne, en ramenant les tartuffes à leur rang. Intéressant style, cependant.

Dans Les idées dangereuses, Arthur C. Clarke, toujours à son aise dans la concision, évoque les Men in black chers à ce sacré Jimmy. Jubilatoire !

Formes variées pour Un travail de romain !, nouvelle plutôt humoristique – où l’on retrouve un Poul Anderson étonnant et toujours bon novelliste. La loi d'équivalence (que reprendra William Tenn dans « Winthrop aimait trop le XXVème Siècle », in Galaxie n°50) permet de varier la situation classique du voyage dans le temps : ce sont ici ceux du passé qui voyagent dans notre "présent".

On se rappelle de la nouvelle « Le sourire du sphinx » de William Temple (dans l’anthologie « Escale dans l'infini »).  La proie, par Christopher Wood, jouit d’une belle construction et parlera à tous ceux qui sont persuadés que les chats occupent la véritable place de maîtres de ce monde.

On ne pourra qu'apprécier Un homme d'expédition, bonne blague à double détente de Fredric Brown, toujours aussi virtuose dans les formes ultra courte.

François Pagery a déjà traduit pour le Fiction n°46 la nouvelle de McIntosh « Des hommes et des loups ». Il s'agit en réalité d'un pseudonyme collectif utilisé par Patrice Rondard, Gérard Klein et Richard Chomet, qui sont de l'équipe de la revue Satellite. Ici, c’est Gérard Klein seul qui signe Le cavalier au centipède, très belle nouvelles riche en réflexions sur l'héroïsme, les valeurs qui s'y rattachent, les progrès et ceux qui les déclenchent. De très belles descriptions aussi, et une vie extraterrestre riche en imagination.

Le rêve, par Mildred Clingerman, ou : quand la foi devient un ensemble de rituels magiques abscons. Une nouvelle fantastique assez bien ficelée sur ce qui échappe à l'entendement.

15 novembre, 2023

Fiction n°051 – Février 1958

Un inédit de Gore Vidal et une célébration à Jacques Sternberg marquent ce numéro, agrémenté de textes de grande qualité signés Poul Anderson, Jean Ray, ou encore Charles L. Fontenay.

 

Un clic droit on ne peut plus mécanique !

Sommaire du Numéro 51 :


NOUVELLES

 

1 - Gore VIDAL, Visite à une petite planète (Visit to a small planet, 1957), pages 3 à 31, nouvelle, trad. Roger DURAND *

2 - Poul ANDERSON, Le Bout de la route (Journeys End, 1957), pages 32 à 40, nouvelle, trad. Bruno MARTIN

3 - Jacques STERNBERG, Partir, c'est mourir un peu moins..., pages 41 à 50, nouvelle

4 - Charles Louis FONTENAY, Lâchez tout ! (Up, 1957), pages 51 à 74, nouvelle, trad. Roger DURAND

5 - Julia VERLANGER, Les Derniers jours, pages 75 à 81, nouvelle

6 - R. V. CASSIL, Guerre dans les airs (The war in the air, 1956), pages 82 à 95, nouvelle, trad. Janine VILLARS *

7 - Jean RAY, La Choucroute, pages 96 à 101, nouvelle

8 - Gordon Rupert DICKSON, La Semaine de huit jours (Zeepsday, 1956), pages 102 à 117, nouvelle, trad. Evelyne GEORGES *

 

CHRONIQUES


9 - G. Harry STINE, Pourquoi nous avons perdu la course au satellite, pages 118 à 121, article, trad. Janine VILLARS *

10 - Gérard KLEIN, Jacques Sternberg ou le héros écŒuré, pages 122 à 129, article *

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 131 à 136, critique(s)

12 - F. HODA, Les Dimensions de l'amour, pages 137 à 138, article

13 - Jacques PINTURAULT, L'Âge d'or du cinéma fantastique : l'expressionisme allemand, pages 139 à 143, article *

 

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Ce Fiction 51 s’ouvre sur une forme dialoguée (plutôt rare, mais dont on retrouvera pourtant un deuxième exemple dans le même numéro), présentée comme une forme théâtrale – mais qui est plutôt adaptée à une diffusion télévisée : Visite à une petite planète, par l’iconoclaste et touche à tout Gore Vidal. Un être d'outre espace y fait office de mauvais génie, et l’on pourrait s’en amuser ; mais les dialogues sont par trop explicatifs et les décors réduits à quelques intérieurs... on aurait attendu mieux d'une publication de Gore Vidal, qui signe ici une intrigue engoncée dans sa forme de script pour la télé. L'unique intérêt est peut-être de nous permettre d'entrevoir à quoi ressemblaient les créations tv d'alors, cependant la forme aurait sans doute gagné en subtilité une fois adaptée en nouvelle.

Notons toutefois qu'en 1960, ce script de Gore Vidal sera porté à l'écran avec en vedette Jerry Lewis ! (Et c'est trouvable chez nos amis de l'UFSF ICI).

On poursuit avec Poul Anderson présenté comme « l’auteur maison » de Fiction. Certes, à cette époque, Fiction détient les trois quart de ses publications contre un quart pour Galaxie. Rien d'étonnant puisqu'une grande partie de ses nouvelles furent initialement publiées par « The magazine  of  fantasy & science fiction » (le « vaisseau mère » du Fiction français). Peut-être la présence insistante d’Anderson irritera certains lecteurs de la revue, car dès le mois suivant va s'installer une polémique chez les lecteurs de Fiction au sujet de Poul Anderson... Le bout de la route est pourtant une nouvelle d’un style et d’un traitement différents de ce que nous ont proposé Fiction ou Galaxie jusqu’à présent. Il y est question de la grande solitude du télépathe ; Anderson reprend ce thème en axant son récit sur le surcroit d'empathie que donnerait à l'espèce humaine un tel don s’il était universellement distribué... Mais est-on jamais prêt, même en relation symbiotique amoureuse, à livrer son intimité, et plus particulièrement ses hontes à autrui ? On repensera à la nouvelle de Galouye "L'asile" in Fiction n°44.

La revue Bifrost, pour son numéro 75 spécial Poul Anderson, en proposera une nouvelle traduction en Juillet 2014. A l’occasion de cette publication, on pourra y lire la nouvelle introduite en ces termes :

Cette nouvelle figure parmi celles de son auteur qui furent souvent reprises en anthologie – aux États-unis, bien sûr, mais aussi en France, où on ne compte pas moins de trois rééditions, dont une dans un ouvrage aux prétentions didactiques. Il faut dire qu’elle illustre à merveille le personnage du mutant télépathe. Publiée en 1957, elle échappa à l’Astounding de John W. Campbell, pourtant à l’époque toqué de pouvoirs psi, peut-être à cause de sa tonalité plutôt amère. Son titre fait référence à une citation de Shakespeare, extraite de La Nuit des rois (« Tout voyage s’arrête au rendez-vous d’amour », dans la traduction de François-Victor Hugo). Signalons aux amateurs d’intertextualité que cette phrase sert de leitmotiv au célèbre roman de Shirley Jackson, Maison hantée, paru deux ans plus tard – Jackson connaissait bien The Magazine of Fantasy and Science Fiction, où du reste elle publia quelques nouvelles –, un roman où il est aussi question de deux esprits qui communiquent par la pensée, qui s’attirent et se repoussent… avec une tout autre conclusion.

Et son influence ne s’arrête pas là : « J’ai lu ce texte quand il est sorti et il m’a fait très forte impression. […] Il faisait sûrement partie des éléments dont je disposais quand j’ai écrit L’Oreille interne », déclara Robert Silverberg en 2009. Un texte essentiel, donc.

Mais c’est bien Jacques Sternberg la vedette de ce numéro, avec une très bonne nouvelle et un article dithyrambique de Gérard Klein le concernant (voir notre page dédiée). Dans Partir, c'est mourir un peu moins…Sternberg est grinçant comme jamais, et évoque celui qui survit à tout, même à la peine de mort ; et son point de vue désabusé développe même une résistance à la mort.

De la qualité encore, avec Lâchez tout ! de Charles L. Fontenay. Il s’agit d’un épisode des tout débuts de la conquête de Mars, bien documenté et vraisemblable, révélé avec une extraordinaire découverte, dans un style toutefois différent de "La soie et la chanson"  (in Fiction n° 47) mais tout aussi bon.

Les derniers jours est un récit post apocalyptique comme Julia Verlanger sait en faire, qui rappelle l'ambiance des nouvelles de Ward Moore comme le constate Fiction. Manque peut-être un peu d'intrigue et de fond.

Dans Guerre dans les airs, R.V. Cassill invente sans le nommer un nouveau type d'extra sensorialité : la psychocénesthésie... À moins qu'il ne s'agisse d'identification projective un peu poussée. Le moins qu'on puisse en dire est que l'auteur n'est pas tendre envers ses créations. Atypique et à découvrir.

Un grand classique, et Fiction aura contribué à la faire connaître, avec La choucroute de l’admirable Jean Ray, où - puisque c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures confitures - Jean Ray actualise le "mythe de Tantale", non sans humour.

Seconde nouvelle sous une forme dialoguée, mai ici avec davantage d’à propos : c’est La semaine de huit jours, première nouvelle de Gordon R. Dickson à paraître au sommaire de Fiction. On y reconnait l'humour à froid de Dickson, pour une histoire un peu bavarde malgré tout, bien qu’intéressante.

On se souvient de  « La route est ouverte » par Lee Correy (in Fiction n°50), dont on savait qu’il s’agissait du pseudonyme d’un ingénieur en aéronautique. C’est maintenant cet ingénieur, G. Harry STINE, qui parle dans Pourquoi nous avons perdu la course au satellite, à propos du lancement de Spoutnik d’Octobre 1957. Voilà un article intéressant, et un point de vue certainement à contre-courant pour son époque. Mais la nouvelle du mois précédent était toutefois plus approfondie.


Parmi les articles, on notera dans les Glanes interstellaires la portée de l’effet Spoutnik. 

Ouverture du Musée Jules Verne

Ce n'est pas un hasard si cette inauguration s'est produite au moment où le lancement des Spoutniks a ouvert l'âge des voyages dans l'Espace : la Cosmonautique est née du périple circumterrestre d'une petite sphère de métal dont le bip… bip… bip… annonce pour bientôt l'annexion de la lune comme banlieue de la Terre.

(…)

L'Ère du Progrès ne fait que commencer ; cybernétique, astrophysique, stéréotronique, œuvres d'art spatiodynamiques, voilà autant de mots qui ne connaissent pas tous encore l'honneur d'une définition dans le dictionnaire et qui doivent gagner bientôt leur place dans le langage courant.

Progrès... technique. Un mois auparavant, des nouvelles de la même revue démarquaient bien le progrès technologique et le progrès social et humain, et leur déséquilibre allant croissant.

Le musée Jules Verne, quant à lui, situé dans le palais Berlitz à Paris (lieu d’exposition pourtant de sinistre mémoire au regard de ce qui y fut présenté fin 1941) n’y perdurera pas. Un autre musée dédié à ce père de la SF verra le jour à Nantes en 1978.

Par ailleurs, et si Spoutnik ouvre la voie à un intérêt plus concret pour la science-fiction chez un lectorat jusqu’ici béotien en la matière, on peut noter que les années qui vont suivre marquent un espace éditorial en souffrance. La revue Galaxie disparaîtra courant 1959, et Fiction ne suffira plus à fournir des plages de publications à une éventuelle science-fiction française émergente. En témoigne cet appel (ou plutôt "non-appel") :

PLUS DE MANUSCRITS, S. V. P. !

Depuis le lancement de « Fiction », près de 800 nouvelles françaises nous ont été soumises en vue d'une publication éventuelle. À l'heure actuelle, plus de 70 de ces nouvelles sont retenues pour nos numéros à venir. À raison de 2 ou 3 par numéro – chiffre maximum que nous observons – nous sommes couverts en manuscrits français pour plus de deux ans à l'avance. Il est donc inutile de nous soumettre de nouveaux manuscrits, dont nous ne serions même pas en mesure d'assurer la publication. Nous prions tous les auteurs de bien vouloir tenir compte de cet avis et nous nous excusons d'avance de ne pas leur répondre ou cas où ils nous communiqueraient quand même leurs récits.

11 novembre, 2023

Cadeau bonus : « E=mc2» - Pierre Boulle 1957

En ce 11 Novembre 2023, nous célébrons la paix si menacée entre les peuples, avec ce partage d’un recueil de nouvelles de Pierre Boulle, datant de 1957 : "E=MC2".

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C’est dans l’intersection des horreurs passées de la Seconde Guerre Mondiale et d’une Guerre Froide nourrissant une anxiété mondiale croissante, que Boulle propose ce recueil de 4 nouvelles, croisant des regards sur les avancées scientifiques de son époque (la conquête spatiale et les applications physiques de la Théorie d’Einstein sur la relativité) et la part qui échappe encore et toujours à la science : la croyance, voire la crédulité, en des phénomènes surnaturels.

« E=MC2 » a été recensé deux fois (ça n’est pas si courant) dans les numéros 42 et 43 de la revue Fiction. Tout d’abord par Igor B. Maslowski :

   " On se souvient certainement d'un recueil de récits d'A.S., « Les contes de l'absurde », dont j'avais fait l'éloge il y a quelque quatre ans et qui valut à son auteur le Grand Prix de la Nouvelle 1953. Pierre Boulle récidive aujourd'hui en nous offrant un volume de quatre contes et nouvelles, « E = mc2 », dont trois se rattachent à la SF humoristique et philosophique, cependant que le quatrième, d'un sujet plus noble, examine un cas de conscience.

 Dans « Les Luniens », Boulle nous narre comment un jour Russes et Américains se rencontrent sur la face de la Lune que nous ne voyons pas et, se prenant mutuellement pour les indigènes du satellite, procèdent à une étude détaillée et admirative des us et coutumes réciproques ; admiration qui ne dure que jusqu'au moment où la vérité est décelée.

 Dans « L'amour et la pesanteur », l'auteur nous décrit par la bouche du principal intéressé, le jeune marié, les péripéties d'une nuit de noces à bord d'un satellite artificiel démuni de pesanteur.

 Dans « Le roman d'une idée », il nous présente d'une façon ironiquement cruelle ce qu'aurait pu donner l'énergie atomique si elle avait été employée à des fins non militaires.

 Dans « Le miracle », enfin, nous voyons un prêtre qui, en ayant provoqué un, avec pour effet secondaire la conversion d'un athée, perd lui-même la foi, ne pouvant logiquement expliquer l'événement.

 Sans être aussi réussi que « Les contes de l'absurde », « E = mc2 » est un recueil qu'on lit avec grand plaisir (je fais des réserves sur le style « paysan » d'« Amour et pesanteur » qui alourdit la narration) et qu'on médite (« Amour » excepté). Voilà de l'anticipation scientifique typiquement française, voltairienne. Quand l'auteur nous donnera-t-il un grand roman de SF ? "

(Igor B. Maslowski, in La revue des livres – Fiction n°42, Mai1957)

Dans la même rubrique, Jacques Bergier ajoute son éloge le mois suivant, comme pour augmenter l’intérêt des lecteurs, et en prenant le parti de défendre l’aspect « essai » de l’ensemble des nouvelles. (Attention : divulgachage).

" Autre ouvrage remarquable, qui à mon avis mérite aussi bien d'être traité comme un essai que comme un recueil de nouvelles : « E = Mc2 », de Pierre Boulle (dont I. B. Maslowski a déjà parlé par ailleurs le mois dernier).

 On peut trouver peut-être, sur le plan littéraire, l'affabulation de ces nouvelles un peu mince et certains incidents invraisemblables. Mais, considéré comme essai et comme satire sociale, je trouve ce livre excellent. La première nouvelle en particulier : « Les Luniens », et la dernière : « E = Mc2 », sont des excursions étonnantes dans des mondes possibles. 

 Je ne sais pas si Pierre Boulle connaît assez la science-fiction pour avoir le concept des univers parallèles au nôtre, où les événements ont évolué d'une autre façon. Il en décrit en tout cas un proprement merveilleux dans le récit « E = Mc2 ».

 Il s'agit d'un univers où l'application de la formule d'Einstein aux bombes A et H n'a jamais été réalisée. Par contre on a réalisé l'application inverse : la conversion de l'énergie cosmique en matière.

 Einstein et quelque autre savant réussissent à canaliser l'énergie des rayons cosmiques et à faire apparaître à partir du néant des fleurs d'uranium. Ces fleurs tombent sur… Hiroshima avec des résultats tout aussi catastrophiques que la bombe A. Ce petit chef-d'œuvre d'ironie à lui seul justifie largement l'achat de ce livre."

(Jacques Bergier, in La revue des livres, Fiction n°43 – Juin1957) 

Ce qualificatif d’essai, pour Bergier, semble plutôt désigner la part philosophique des nouvelles, comme si la littérature d’imagination ne pouvait être prise de prime abord au sérieux, comme pour dire : « Il s’agit de science-fiction, mais pas d’un simple récit de distraction ou d’évasion, mais plutôt d’une réflexion sur ce qu’il advient si…, ou ce qui aurait pu advenir. »

Ce n’est pas la première fois qu’on peut noter cette ambigüité chez Bergier, sans doute plus attiré par ce que le domaine spéculatif peut apporter aux sciences qu’aux aspects littéraires des genres de l’imaginaire. Néanmoins, lorsque Bergier évoque le thème des « mondes parallèles », on reconnait bien le genre décrit comme étant plutôt celui de « l’uchronie ».

Renvoyons gentiment à Bergier son observation sur la connaissance « scientifictionnesque » de Boulle (« Nous ne savons pas si Jacques Bergier connaît assez la science-fiction pour avoir le concept des univers parallèles au nôtre, où les événements ont évolué d'une autre façon ») tant il est vrai que cette catégorie de fictions scientifiques (l'uchronie) était encore à l’époque assez rare (bien que le mot ait été forgé en 1857 par le philosophe Charles Renouvrier). On retiendra dans la littérature « Autant en emporte le temps » de Ward Moore, qui date de 1953 mais ne sera traduit qu’en 1977 en France.

Mais revenons à Pierre Boulle ; cette dernière nouvelle du recueil (« E=MC2 ou le roman d’une idée ») sort du lot par son traitement, et, en n’explicitant pas son statut d’histoire parallèle, « uchronique », plonge le lecteur dans un trouble qui va grandissant.

En inversant l'application atomique et guerrière de la formule d'Einstein, Pierre Boulle imagine dans cette uchronie que l’on donne à Einstein la possibilité de transformer non pas la matière en énergie (destructrice), mais l’énergie cosmique (les radiations naturelles émanant principalement du Soleil) en matière. La conclusion rappellera la nouvelle de Robert Sheckley "La Clé laxienne" (voir Galaxie n°16), sans son humour toutefois, du fait de la terrible réalité de la destruction d'Hiroshima.

Des trois autres nouvelles, deux traitent de conquête spatiale. Sans doute faut-il rappeler que cette année 1957 est très marquée par le lancement réussi du premier satellite artificiel « Spoutnik » (suivi de près par Spoutnik II avec à son bord la célèbre chienne Laïka). Lorsque parait le recueil de Pierre Boulle, le projet soviétique n’a pas encore abouti, mais des rumeurs persistantes rappellent sans cesse l’imminence des premières satellisations. Voilà bien un sujet tout trouvé de spéculation à court terme – et Boulle de s’en donner à cœur joie avec « Amour et pesanteur - Histoire dédiée aux esprits passionnés de science-fiction » (et son sous-titre qui rappelle qu’on a encore besoin de prendre des pincettes avec le lectorat quand il s’agit d’imaginer la potentielle réalité de demain).

Traité sur un mode tout aussi humoristique, mais plus grave toutefois par le fond, « Les luniens » évoque les clivages politiques entre les deux blocs dominants qui se dessinent dans l’organisation des nations durant ce début de Guerre Froide. Ici, c’est la conquête du territoire de la Lune qui permet aux américains et aux soviétiques de considérer leurs idéologies respectives avec un regard neuf. Voyons le point de vue américain tout d’abord :

« Si on s’élève au-dessus des détails, pour considérer dans sa généralité l’esprit organisateur lunien, on constate d’ailleurs qu’il y a entre eux et nous des analogies remarquables. Notre grand principe de management, par exemple, celui-là même qui est inscrit en lettres d’or à l’entrée de nos grandes administrations : « Trusted until sacked », c’est-à-dire : « Donnez à vos hommes de grandes responsabilités, et faites-leur confiance, jusqu’à ce que vous les flanquiez à la porte », eh bien, gentlemen du C.S.I., c’est lui qui préside à toutes les entreprises des Luniens. Ils l’appliquent à la gestion même de l’État. Leurs hommes politiques ont des pouvoirs étendus jusqu’à ce qu’ils cessent de donner satisfaction. Alors, ils sont immédiatement liquidés, comme nos ingénieurs incapables ou nos administrateurs maladroits. Cette règle, dont nous nous croyions les inventeurs, elle est appliquée intégralement sur l’autre face de la Lune, par des êtres audacieux, qui n’hésitent pas à tirer toutes les conséquences bénéfiques d’une idée juste. » (« Les luniens » - chapitre 3 – extrait)

Et maintenant le pendant soviétique :

« Notre idéal communiste, camarades, selon lequel tous les Biens d’intérêt public doivent être collectifs, et que nous éprouvons parfois des difficultés à transposer dans la pratique, cet idéal est réalisé intégralement ici même, sur l’autre face de la Lune. Mais surtout ce qui nous a rendu muets d’admiration, c’est la beauté du procédé par lequel ce résultat est obtenu. Il consiste en ceci : les fonds nécessaires au lancement ou au développement d’une entreprise quelconque sont divisés en parts ; en parts assez faibles pour être à la portée de toutes les bourses ; en parts appelées actions. (Notez en passant la puissance suggestive de ce terme.) Ces actions peuvent être souscrites, le sont effectivement par tout individu qui désire avoir un intérêt dans l’entreprise. Ainsi l’ouvrier, ainsi le plus modeste des manœuvres, ainsi le paysan sont automatiquement propriétaires de leur usine, de leur chantier ou de leur terrain, et participent aux bénéfices de leur exploitation. Ainsi est réalisé le grand principe communiste. » (« Les luniens » - chapitre 4, extrait)

En bref, Pierre Boulle met le doigt sur ce qui rassemble est et ouest : la justification d’une économie de marché par une idéologie de gestion des masses laborieuses. Mais la confrontation des idéologies dans une tacite acceptation laissera entendre qu'il pourrait exister un terrain d'entente hors des dogmes. Quand la vérité éclatera, le clivage idéologique reprendra ses droits non sans l’amertume d’un beau gâchis.

Tout comme « Les luniens » joue avec les dogmes politiques, « Le miracle », (ce miracle, qui ne provoque en moi aucun élan ! comme le dit son principal protagoniste) pointe les positions dogmatiques de la science et de la religion, qui se considèrent l’une l’autre en chiens de faïence. Boulle décrit bien ici les mécanismes de société qui font des réussites jugées improbables par la science, qualifiées donc de miraculeuses, des messages éventuels de Dieu. Toutefois, Boulle rappelle que juger d'un miracle n'est pas donné à celui qui le fait.

Pour approfondir votre lecture de Pierre Boulle dans le champ de la science-fiction française, nous ne pouvons que vos conseiller la lecture de la très complète étude publiée dans le cadre de la revue universitaire Res Futurae, et son numéro 6 consacré à cet auteur (https://resf.hypotheses.org/2945) .

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