15 janvier, 2025

Fiction n°094 – Septembre 1961

Une majorité de raretés pour ce numéro, avec des auteurs anglo-saxons qui tiennent le haut du pavé, pour une science-fiction qui s'affranchit des codes de "l'âge d'or" (Chad Oliver et John W. Vandercook en tête). Les autrices et auteurs françaises ne sont pas en reste, entre autre avec une troublante prémonition signée Anne Merlin.

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Sommaire du Numéro 94 :


NOUVELLES

 

1 - Chad OLIVER, Entre le tonnerre et le soleil (Between the Thunder and the Sun, 1957), pages 3 à 47, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

2 - John WYNDHAM, Nœud dans le temps (A stitch in time / Stitch in time, 1961), pages 48 à 59, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

3 - Jérôme SERIEL, Les Calmars d'Andromède, pages 60 à 70, nouvelle *

4 - Algis BUDRYS, L'Épave d'un autre monde (The Edge of the Sea, 1958), pages 71 à 87, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

5 - Gaston LEROUX, Une histoire épouvantable, pages 88 à 99, nouvelle

6 - Anne MERLIN, Le Joueur de flûte, pages 100 à 100, nouvelle *

7 - Henri DAMONTI, Faut-il choisir ce métier ?, pages 101 à 109, nouvelle *

8 - John Womack VANDERCOOK, La Masse (The challenge, 1956), pages 110 à 127, nouvelle, trad. Roger DURAND *

9 - Sybil BANGOR, L'Œil, pages 128 à 129, nouvelle *

10 - Jean-Pierre KLEIN, Entre deux rideaux, pages 129 à 131, nouvelle *

CHRONIQUES


11 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 133 à 138, article

12 - Demètre IOAKIMIDIS & Pierre VERSINS, Notes de lecture, pages 139 à 143, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Dans Entre le tonnerre et le soleil, une loi terrienne interdit toute ingérence sur des mondes où les civilisations sont considérées techniquement inférieures ; mais que faire lorsque l'on constate qu'une famine menace ces mêmes civilisations du fait de leur arriéré technique ? La question du colon qui se donne bonne conscience en apportant sa science aux "pauvres peuples barbares" est ici posée avec toute sa complexité par un Chad Oliver au seuil des considérations écologiques encore en construction.

A ce propos, on notera, au travers du texte de présentation, qu'on parle d'œcologie (et pas encore d'écologie) pour présenter cette première nouvelle. (Voir aussi Fiction n°19 de juin 1955 : "L'oecologie " étudie l’interconnexion des diverses formes de la Vie. Elle montre de quelle façon les espèces vivantes s’imbriquent entre elles pour former ce que le savant américain John H. Storer a appelé « la toile d’araignée de la vie » (The web of life). Toute perturbation touchant un des fils de cette immense toile rejaillit sur tout le reste. L’expérience de l’insecticide DDT vient de le montrer de façon inquiétante : si le DDT a détruit certains insectes nuisibles, il a par ailleurs gravement influé sur le rythme vital d’autres espèces végétales et animales."). 

Perçue peut-être comme une science annexe au seuil de ces années 60, l'écologie sera par contre très prisée dans la SF des années 70, et en cela Chad Oliver est en avance sur les considérations des auteurs parmi ses contemporains.

Mais surtout, loin d'un pessimisme post-apocalyptique souvent reproché à cette littérature, Oliver imagine des forces de reconstruction écologiques, par l'introduction de tout un écosystème. Même si la chose pourrait paraître simpliste ou carricaturale pour un biologiste, force nous est de constater que nous n'en sommes à l'heure actuelle pas même arrivés au stade de pouvoir l'envisager.

Chad Oliver est aussi et surtout un humaniste, et possède un talent sûr pour décrire les sensations et les mouvements psychologiques. En témoigne ce beau passage sur la mise en hibernation et les sensations qui en découlent :

On le fit passer par un sas dans une pièce froide. Il s'y trouvait une dalle blanche, qui évoquait assez bien une table d'opération. Il s'étendit dessus après s'être déshabillé. Son dos s'était crispé en prévision du contact froid, mais la table avait été tiédie. 

Le médecin lui adressa son plus beau sourire professionnel, vérifia une dernière fois ses antécédents au point de vue maladie.

— « À dans cinq ans, » dit-il.

Il enfonça la seringue, une grosse aiguille. Cela fit mal, mais pas excessivement.

Schaefer ne constata d'abord aucun changement, mais quand les infirmiers le déposèrent sur une civière, il découvrit que son corps n'éprouvait plus aucune sensation. Il essaya de remuer les doigts. Ils ne bougèrent pas.

L'autre sas s'ouvrit.

Les infirmiers remontèrent la fermeture à glissière de leur costume et le transportèrent de l'autre côté.

Ils étaient maintenant dans l'hibernateur. Il devait y faire froid, car de la vapeur montait des vêtements des infirmiers. Mais le corps nu de Schaefer était insensible. Il ne pouvait pas tourner la tête ; cependant il en voyait assez. Il en voyait plus qu'il ne l'aurait souhaité.

Des catacombes.

Des parois luisantes percées à intervalles réguliers de niches où il y avait des silhouettes raides et immobiles. Il ne distinguait pas les visages ; ceux-ci étaient recouverts par des masques et des tubes.

Ils le firent glisser dans sa case et il ne sentit rien. Il les vit insérer deux tubes flexibles dans ses narines.

Puis, ce fut le masque.

Il ne voyait plus rien. 

Voilà ce que doit être la mort. Je ne peux ni voir ni entendre ni sentir. Je n'éprouve aucune sensation. Ni panique, ni peur, ni froid. Il n'y a rien. Je n'existe pas.  

Son esprit commença à s'engourdir. Il n'arrivait plus à penser de façon cohérente. Du tréfonds de lui-même naquit un certain respect pour l'amiral et pour tous les hommes qui voguaient dans cet océan plus étrange que tous les océans… 

Ce fut tout. 

Il avait cessé d'être.

Pour terminer sur Chad Oliver, on se souvient peut-être de ses nouvelles parodiques, écrites avec Charles Beaumont, qui s'amusaient allègrement des clichés de la science-fiction des années '30 et '40 ("Claude à travers le temps", puis "Claude l'invincible", in Fiction n°33 et 34). On retrouvera la même distance comique avec l'extrait suivant, sur un fond toutefois plus "sérieux". Mais au-delà de la plaisanterie, cet extrait renseigne toutefois bien sur la démarche de maints auteurs de SF de cette époque de dépasser l'infantile image d'une littérature pour adolescents attardés, et rendre le genre plus "adulte".

Comme c'eût été agréable, songea Schaefer, si tout avait pu se passer héroïquement et sans dommage, comme pour la Patrouille Spatiale à la télévision en 3 D. Vous atterrissez sur Argile VII, qui ressemble à la Terre, ses montagnes mises à part, dont les découpes en dents de scie ne pourraient exister sur une planète dotée d'une atmosphère. Vous enfilez votre uniforme impeccable, hachez menu une horde de reptiles visqueux à l'aide de votre désintégrateur, délivrez une femme ravissante mais chaste et mettez sur pied en cinq minutes une invention mirobolante. Puis tandis que l'ennemi se retire en désordre, vous arborez votre sourire énigmatique et disparaissez dans les étoiles et la réclame de la firme qui patronne votre émission. 

Le plan prévu était différent.

L'équipage devait rester à bord de la fusée. Schaefer et Sandoval prendraient des coptères pour aller étudier de manière approfondie leurs problèmes respectifs. Les hommes des Nations Unies quadrilleraient la région avec des caméras et autres appareils enregistreurs afin de vérifier divers points.

Nœud dans le temps évoque le miracle thermodynamique… À travers des brèches dans le temps, John Wyndham fait le double constat qu'on ne peut rien faire contre le flux des événements et qu'il est difficile d'accepter le devenir du monde (surtout abîmé par la guerre). Une histoire sur un ton très "twillight zone".

On passe sur le désuet et l'inepte de Les calmars d’Andromède, nouvelle sans style et sans surprise de Jérôme Sériel. Un bel exemple d'une SF datée et infantile…

L'épave d'un autre monde, nouvelle un peu divulgachée par son titre français (dommage…), est palpitante, avec un protagoniste tenace et courageux qui lutte contre un ouragan pour conserver une découverte insolite rejetée par la mer. Le récit est signé Algis Budrys.

Une histoire épouvantable est une farce grandguignolesque qui rebondit sans cesse ; une histoire de marin ? Pas tout à fait. Un récit d'épouvante sur des puissances invisibles ? Et non. Des fantômes ? Pas davantage. Gaston Leroux "nous mène en bateau", sûr de son métier et de ses effets.

Il faut lire entre les lignes Le joueur de flûte d'Anne Merlin, qui de prime abord pourrait faire penser à un récit de rêve assez similaire à "Nyarlathotep" de Lovecraft. On peut se permettre de saisir l'éventuelle allusion aux manifestations populaires du 14 juillet, interrompues depuis celle de 1953 terminée par une répression sans concession envers les manifestants indépendantistes algériens - les forces de l'ordre tirent sur la foule Place de la Nation. Mais peut-être Anne Merlin parle-t-elle de tout autre chose. 

On ne peut toutefois qu'être troublé par la prémonition de l'autrice : en effet, dans la nouvelle d'Anne Merlin, on entraîne une foule dans la Seine. Un mois après la parution de ce texte, le 17 octobre 1961, des manifestants algériens défilent dans les rues de Paris, femmes et enfants compris, pour protester contre le couvre-feu qui frappe les citoyens algériens à Paris et sur l'hexagone ; la manifestation est très sévèrement réprimée, des manifestants sont jetés dans la Seine par les forces de l'ordre, sur ordre du Préfet de police Maurice Papon. Le fait historique mettra du temps à émerger dans le récit national officiel (il faudra attendre le procès de Maurice Papon pour ses méfaits de collaboration avec le régime nazi), et l'Etat français mettra 50 ans à reconnaître sa faute.

L'histoire de Faut-il choisir ce métier ? est celle d'un homme qui veut se faire prophète parce qu'il est paresseux, et que le "métier" en vaut bien un autre. Comme souvent avec Henri Damonti, l'ensemble est plaisant mais sonne creux. 

La Masse, initialement parue dans le Mystère-Magazine » n°71 de décembre 1953, est une histoire de force invisible, mais qui ne se contente pas d'être un conte d'épouvante et s'affirme aussi dans sa vertu d'allégorie. L'ensemble est brillamment mené conjointement sur ces deux niveaux de lecture par John Womack Vandercook.

Il est question de la présomption de l'esprit scientifique, lorsqu'il se targue de tout pouvoir expliquer pourvu qu'on le laisse expérimenter, dans le banc d'essai à Sybil Bangor qui nous propose L’œil. C'est une plaisante nouvelle par sa concision, mais rien de plus. 

Un style concis là encore, et une façon d'entrer dans le vif sans exposition qui rappelle fortement le style de Buzzati, avec Entre deux rideaux, par Jean-Pierre Klein. L'histoire de cette chorale de "clones" confine au drame sourd sans en dire davantage. Intriguant. 

Deux extraits (et deux bonus leur correspondant !) vous sont proposés ci-après : 

Tout d'abord une petite note d'un lecteur qui évoque la bande dessinée de René Pellos intitulée "Futuropolis". Le nom rappellera sans doute aux lecteurs de BD le nom d'une célèbre maison d'édition de qualité, baptisée ainsi en hommage à ce travail. Mais ce sont les éditions Jacques Glénat qui feront un très beau travail de réédition de l'oeuvre en question ici. Voici donc la lettre parue dans Fiction (et l'ouvrage au format .cbz en bonus).

Un premier Bonus à la seconde !

Futuropolis

En ce qui concerne les dessins que Pellos a réalisés pour « Junior », j'avoue n'avoir conservé aucun souvenir de « J.J. Ardent athlète », mais je m'étonne par contre de ne vous voir faire aucune allusion à sa bande intitulée « Futuropolis », assez remarquable, à l'ambiance grandiose et échevelée5 . Le même Pellos a publié, dans les derniers numéros de « Jean-Pierre », une bande intitulée « Electropolis » dans laquelle la Terre, par suite d'un cataclysme épouvantable, se fragmentait en plusieurs parties ; sur celle emportant l'ancienne Europe, dans un Paris aux trois quarts détruits, des réfugiés construisaient aux pieds de la Tour Eiffel restée debout une ville sous cloche car ils avaient à lutter contre la nouvelle pression atmosphérique ; à noter que la réorganisation de l'atmosphère ayant déterminé des différences de potentiel considérables dans ses diverses couches, ces nouveaux Parisiens avaient la possibilité d'utiliser directement la Tour comme générateur ! Mais bientôt sortaient des entrailles du globe fracassé des êtres étranges aux pouvoirs manifestement redoutables, contre lesquels les humains allaient avoir à se défendre… lorsque l'invasion allemande de 1940 a tout interrompu.

Second bonus, ensuite, pour les "érudits" soucieux de parfaire leurs connaissances. Nous vous proposons de lire ci-après le petit article de Demètre Ioakimidis à propos d'un essai sur la science-fiction composé par le britannique Kingsley Amis. Le critique français n'est pas tendre envers cette tentative de parler peut-être d'une SF un peu différente de celle qui parvenait à briller un peu dans la société littéraire d'alors. L'ouvrage sera traduit en 1962, et préfacé par Jean-Louis Curtis - ce sera l'occasion pour Jacques Van Herp de remettre le couvert et servir à son tour la soupe à la grimace, surtout envers le traducteur (Voir Fiction n°115 - juin 1963) ; quoi qu'il en soit, et puisque nous l'avons sous la main, nous vous proposons une version numérique de cet ouvrage en second bonus (un clic droit sur l'image ou sa légende, puis "enregistrer la cible du lien sous...").

Un second Bonus en prime !
Kingsley Amis, ainsi qu'à peu près tout le monde l'ignore sur le continent, est un écrivain britannique né en 1922, auquel trois romans à tendances comiques ont assuré un certain renom dans les pays de langue anglaise. Dans un ouvrage intitulé « New maps of hell », il prétend faire (et il convient de citer le sous-titre dans la langue originale) a survey of science-fiction. 

Or, ce mot de survey est susceptible de plusieurs traductions françaises, dont coup d'œil, examen, inspection et expertise. Celle qui convient le mieux au travail de Kingsley Amis est la première – à condition de préciser que son coup d'œil est très subjectif. En écrivant ces pages – ou en prononçant les exposés dont elles sont tirées – l'auteur a de toute évidence cherché à ménager la chèvre et le chou : il se déclare un fervent de la science-fiction (ce qui doit en principe lui attirer la sympathie des amateurs du genre), mais s'empresse de faire comprendre qu'il ne saurait s'agir là que d'une littérature inférieure (rassurant ainsi les lecteurs « sérieux ». et se conservant vraisemblablement leur estime). 

À la lecture de ce recueil, on peut se faire quelque idée, sinon de ce qu'est la science-fiction, du moins de ce qu'y voit Kingsley Amis. Il est d'abord évident qu'il en connaît un certain nombre d'œuvres et que, contrairement par exemple à R. M. Albérès de joyeuse mémoire, il ne traite point de ce qu'il ignore. Il est cependant tout aussi clair que la culture de Kingsley Amis est fort inégalement distribuée en ce domaine : il ne parle pas de plusieurs œuvres de tout premier plan, parmi lesquelles les « Chroniques martiennes » de Bradbury, « Les plus qu'humains » de Sturgeon, « À la poursuite des Slans » de van Vogt, « The city and stars » de Clarke, « To walk the night » de William Sloane, le cycle de l'« Histoire future » de Heinlein, celui de « Fondation » d'Asimov. Le lecteur qui parcourt « New maps of hell » ne peut s'empêcher de se poser la question : de telles omissions sont-elles volontaires ? Si non, elles sont difficilement excusables chez un auteur qui prétend examiner le genre actuellement appelé science-fiction ; si oui, que faut-il penser de l'échelle des valeurs de Kingsley Amis ? 

Qu'est-ce que Kingsley Amis veut bien considérer comme de la science-fiction ? Une lecture même superficielle du livre apporte promptement la réponse : ce n'est ni le récit de dépaysement ou d'aventures (il exclut le space opéra de son étude), ni l'extrapolation scientifique (il traite de Jules Verne sur un ton protecteur et paternel, plein d'un humour très involontaire) : ce n'est pas non plus ce qu'on appelle dans les pays anglo-saxons « l'angle humain » (pour lui, les récits de Wells ne sont que des « concrétisations », ce qui tend à signifier, probablement, que le grand écrivain anglais donnait du relief et de la vie aux situations qu'il traitait : selon Kingsley Amis, c'est là un défaut). Que reste-t-il ? Pas grand'chose, à tout prendre : l'aspect social de l'extrapolation, ainsi que son côté satirique.

Cela étant posé, plusieurs des jugements de l'auteur peuvent paraître cohérents : il apprécie manifestement l'œuvre de Robert Sheckley, chez lequel on trouve cette ironie un peu désabusée. Et il choisit « le plus régulièrement capable des écrivains révélés par la science-fiction, dans le sens moderne. » 

Que le lecteur veuille bien, à ce point, s'arrêter une minute pour chercher l'écrivain auquel lui-même décernerait un tel superlatif. Il y a de fortes chances pour que ce nom se trouve dans une liste qui comprendrait une douzaine d'auteurs : Ray Bradbury, Theodore Sturgeon, Robert A. Heinlein, A. E. van Vogt, Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, James Blish, Henry Kuttner, Poul Anderson, et trois ou quatre autres. Il est à peu près certain qu'il se trouvera à peine un amateur de science-fiction sur mille pour penser, comme Kingsley Amis, que ce « plus régulièrement capable des écrivains » est Frederik Pohl, à peu près ignoré du public français. 

Ancien agent littéraire, Frederik Pohl s'est mis à taquiner sérieusement la machine à écrire pour son propre compte il y a une dizaine d'années environ. Un des premiers livres de science-fiction qui portent sa signature fut « Planète à gogos », lequel fut publié d'abord en feuilleton, au cours de 1952, dans « Galaxy ». Frederik Pohl collabora, lors de la rédaction de cet ouvrage, avec le regretté Cyril M. Kornbluth – Kingsley Amis cherche d'ailleurs à minimiser la part prise par ce dernier dans le travail. Ce même ouvrage – à en croire toujours « New maps of hell » – peut à plus d'un titre être considéré comme le meilleur roman de science-fiction écrit jusqu'à présent. À défaut d'autres mérites, les jugements de Kingsley Amis ont du moins celui de l'originalité…

Superficiellement, le fait qu'un écrivain aussi connu – dans les pays anglo-saxons ! – s'intéresse suffisamment à la science-fiction pour écrire un livre sur ce sujet, peut être considéré comme un symptôme positif de l'attention accordée à ce genre. Cependant, l'attitude protectrice et le ton inutilement ironique de l'auteur peuvent avoir, en fin de compte, une influence négative ; on a trop facilement tendance à croire sur parole ceux qui se sont fait un nom dans un domaine donné – même lorsqu'ils sortent du domaine de leurs compétences. Et, à en juger par « New maps of hell », la compétence de Kingsley Amis dans le domaine de la science-fiction est fort limitée. Ses vues, personnelles et souvent contestables, ne sauraient en aucun cas remplacer un examen historique, critique et littéraire du sujet. L'ouvrage définitif sur la question reste à écrire. Quant à ceux qui désirent un examen subjectif, le volume intitulé « The science-fiction novel » leur apportera des vues infiniment plus valables sur la question.

Demètre Ioakimidis.

08 janvier, 2025

Fiction n°093 – Août 1961

Outre une courte nouvelle de Poul Anderson introuvable par ailleurs (comme la quasi totalité des nouvelles de ce numéro - ce qui le rend assez exceptionnel), on appréciera les débuts d'un cycle de Fritz Leiber (qui se pose en antithèse de Poul Anderson sur les voies impénétrables du temps), et la continuité d'un autre ensemble de Nathalie Henneberg, le tout sous le parrainage du toujours appréciable Philip Jose Farmer.

Un clic droit entre la belle et la bête...

Sommaire du Numéro 93 :

NOUVELLES

 

1 - Philip José FARMER, Ouvre-moi, ô ma sœur… (Open to me, my sister / My sister's brother, 1960), pages 3 à 45, nouvelle, trad. François VALORBE

2 - Poul ANDERSON, Bienvenue (Welcome, 1960), pages 46 à 53, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

3 - Fritz LEIBER, L'Homme de guerre (The Oldest Soldier, 1960), pages 54 à 69, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

4 - Charles VAN DE VET, Voyage de retour (Return Journey, 1961), pages 70 à 77, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

5 - Nathalie HENNEBERG, Monstre à voix de sirène, pages 78 à 94, nouvelle

6 - Jay WILLIAMS, Le Hanneton (The Beetle, 1961), pages 95 à 100, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

7 - Kit REED, L'Attente (The wait, 1958), pages 101 à 117, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Suzanne MALAVAL, La Bête de la rande, pages 118 à 119, nouvelle *

9 - Michel EHRWEIN, Le Couple, pages 120 à 128, nouvelle *

 

CHRONIQUES


10 - (non mentionné), Le Prix Jules Verne 1961, pages 129 à 129, article

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 130 à 140, critique(s)

12 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 141 à 144, article

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Avec Ouvre-moi, ô ma sœur… , la rédaction de Fiction permet une fois de plus à Philip Jose Farmer de publier une novella, ici un récit d'observation sur une et plusieurs espèces extra-terrestres, aux physiologies plausibles tout en étant exotiques et un peu répugnantes… C'est d'ailleurs sur cette corde tendue entre la répulsion et l'attirance que joue Farmer avec talent. 

 Bienvenue est une courte et efficace nouvelle de Poul Anderson sur les effets à venir de la surpopulation. Les cheminement le long des voies du temps sont ici accessoires, et permettent un récit de découverte à la Montesquieu.

Beaucoup de suspens, toujours de l'humour, dans L’homme de guerre… Bonne petite nouvelle de SF de Fritz Leiber sur les affrontements entre voyageurs du temps de camps et d'intérêts opposés. La nouvelle, placée dans une perspective plus large, sera reprise dans le recueil "Le grand jeu du temps" (Le masque science-fiction - 1978) en complément au roman "La guerre des modifications" (que l'on pourra découvrir en deux parties dans Galaxie-2ème série n° 04 et 05 en août et septembre 1964 sous le titre "Guerre dans le néant").

" La Terre a pour politique de respecter la volonté des indigènes. Il est vrai que nous ne pouvons coloniser un monde sans l'autorisation de ses habitants, et j'admets qu'ici nous avons pris certains engagements. Mais cela date de treize ans, et il est trop tard pour reculer."

On ne saurait mieux observer comment les colons se donnent bonne conscience en se dédouanant de leurs responsabilités, une fois que les engagements promis ont été bafoués. Voyage de retour, par Charles Van de Vet, est ainsi une intéressante nouvelle sur la soif de territoires qui pourrait enfiévrer des explorateurs galactiques en quête d'une nouvelle Terre d'élection. Il s'agit aussi et par conséquent d'une rencontre avec une autre espèce qui n'a pas choisi la voie de la technologie pour développer sa civilisation.

Le Jaate parut chercher ses mots, comme s'il désirait ne pas passer pour déraisonnable. « L'enfant agit sans penser à l'avenir, » dit-il. « Les races jeunes font de même. Vous, les humains, vous procréez sans frein, sans vous préoccuper des bornes qu'impose la nature. Vous êtes des spoliateurs. Vous exploitez vos ressources et vous les gâchez, vous épuisez le sol, vous vous multipliez inconsidérément. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus assez de place pour tous. Alors, il ne vous reste plus qu'à trouver d'autres terres, sous peine de souffrir de la faim et de la misère. Sont-ce là les actes d'une race parvenue à maturité ? »

Telle est l'accusation des Jaates envers les colons terriens. On ne pourrait mieux dire.

A partir des épisodes de la vie de Catherine Sforza, femme de tête de la Renaissance italienne, Nathalie Henneberg imagine dans Monstre à voix de sirène des causes surnaturelles - voire extraterrestres - à la déchéance de son personnage. Une nouvelle toujours bien écrite mais qui demande peut-être un peu d'érudition pour être pleinement appréciée. On notera que ce texte est lié à la nouvelle "Les non-humains", parue dans le n°56 de Fiction, et reprise en 1977 dans le recueil "D'or et de nuit" (Le Masque Fantastique n°13), alors qu'elle aurait plutôt eu sa place dans le recueil "Les anges de la colère" (Le Masque science-fiction n°72 - 1978).

Le hanneton est une petite histoire de justice post-mortem comme on peut en trouver dans Mystère Magazine. Jay Williams a du métier et avance ses éléments sur un tempo croissant, et bien qu'on le sente venir, on s'y laisse prendre.

Entrée de Kit Reed au panthéon des baroudeuses du PReFeG. La majorité de ses nouvelles publiées dans Fiction ne seront jamais reprises et demeureront inédites ensuite en recueil.

L'attente est présentée par la rédaction de Fiction comme une incursion dans une sorte de monde parallèle, mais en réalité, il s'agit plutôt d'une allégorie mettant en scène le destin tout tracé des jeunes filles de la société moderne (américaine entre autres), auxquelles on fait miroiter des espoirs d'émancipation si elles s'instruisent et restent bien sages, mais qui sont vouées en réalité au monde du caprice des hommes. Une nouvelle qui débute sur un ton ironique et narquois, qui peu à peu nous entraîne dans un cauchemar absurde.

MISE A JOUR DU 28 mars 2025 : Dans la Tribune Libre du n°106 de Fiction, un lecteur attentif et érudit viendra préciser avec bonheur la source d'inspiration qu'a très certainement suivie Kit Reed pour l'élaboration de cette nouvelle. Pour ne pas en trop divulgacher la lecture, nous reproduisons ce courrier en fin d'article.

La bête de la rande est un court conte dans l'esprit campagnard propre à Suzanne Malaval, toujours un peu simple et enfantin, ici avec des figures en forme de personnages recouvrant leurs fêlures. 

Un peu comme dans la nouvelle "Le masque" de Jacqueline Osterrath (in Fiction n°77), les apparats superficiels volent à ceux qui les portent un peu de leur vie. Le couple de Michel Erhwein est un peu creux toutefois, il manque à l'ensemble peut-être un peu de cruauté. 

Un prix Jules Verne en bonus !

Côté rubrique, on notera que Michel Deutsch, d'habitude traducteur et travailleur de l'ombre, donne ici son avis éclairé sur le Prix Jules Verne 1961, décerné à Jérôme Sériel pour son roman "Le sub-espace" (dont nous vous proposons ci-contre la version numérique issue de sa réédition au Masque Science-Fiction en 1975). 

A propos de l'auteur, on lira bien plus tard la note suivante :

Sous le nom de Jérôme Sériel, Jacques Vallée participa des débuts balbutiants de la SF en France, dans les années cinquante. "Sub-espace" et "Le satellite sombre" parurent en 1960 et 1961, et le premier lui valut un prix Jules Verne. Leur auteur était, fait assez rare en France, un scientifique bon teint (on retrouve aujourd'hui dans la liste de ses publications des ouvrages d'informatique). Depuis vingt ans, Vallée avait abandonné la fiction pour s'intéresser de près à des manifestations de ce que Versins rassembla sous le vocable d'Hétéroclites : sociétés secrètes, Agartha, pouvoirs surhumains,... OVNI ! Toujours sous l'angle rationnel, sa passion et sa connaissance des OVNI en firent le modèle du savant français joué par Truffaut dans "Rencontres du 3ème Type" de Spielberg. 
(Dominique Warfa in Fiction n°378 - septembre 1986)

La page Wikipedia qui lui est consacrée rapporte aussi qu'il a travaillé à Stanford sur les prémices d'internet, le réseau Arpanet.

Sériel fera l'objet d'une publication (plutôt médiocre, et ce sera souvent le cas avec cet auteur) dans le numéro 94 de Fiction, et sera à cette occasion rapproché du style space-opéra de "l'âge d'or", celui plus précisément de la bande-dessinée de science-fiction.

A ce propos, Jean-Claude Forest se propose en Tribune Libre de compléter l'article de Pierre Strinati paru dans le numéro précédent ; sans pointer les approximations du critique, Forest y ajoute sa propre culture en la matière, sur un ton délicat fort appréciable - et l'on devine déjà l'auteur de talent qui se cache sous l'illustrateur tant apprécié (au dessin et au scénario pour Barbarella, au scénario dans Ici-même avec Tardi au dessin…).

Pour terminer, comme annoncé plus haut, nous vous proposons la lettre de Mr André Gérard, lecteur d'Epinal, qui resitue avec bonheur les inspirations (très probables) de Kit Reed pour sa nouvelle L'attente : Hérodote !

TRIBUNE LIBRE.
Retour aux sources. 
D'après vous (« Fiction » n° 105, page 81) » un seul récit de Kit Reed : « L'attente », « a suffi à classer cet auteur féminin dans le rang des maîtres de la littérature insolite ».
Laissez-moi vous dire que le maître n'est en aucune façon Kit Reed, mais Hérodote en personne.
Je suis sûr que vous vous souvenez de « L'attente », et maintenant je cite Hérodote :
 
Livre I, Clio. 
§ CXCIX. Les Babyloniens ont une loi bien honteuse, celle qui regarde les malades. Comme ils n'ont point de médecins, ils transportent les malades à la place publique, chacun s'en approche ; et, s'il a eu la même maladie, ou s'il a vu quelqu'un qui l'ait eue, il aide le malade de ses conseils et l'exhorte à faire ce qu'il a fait lui-même, ou ce qu'il a vu pratiquer à d'autres pour se tirer d'une semblable maladie. Il n'est pas permis de passer auprès d'un malade sans lui demander quel est son mal. 
 
§ CXCIX. Les Babyloniens ont une loi bien honteuse. Toute femme née dans le pays est obligée, une fois dans sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s'y livrer à un étranger. Plusieurs d'entre elles, dédaignant de se voir confondues avec les autres, à cause de l'orgueil que leur inspirent leurs richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de domestiques qui les ont accompagnées ; mais la plupart des autres s'asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus avec une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent les autres se retirent. On voit en tous sens des allées séparées par des cordages tendus : les étrangers se promènent dans ces allées, et choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme a pris place en ce lieu, elle ne peut plus retourner chez elle avant que quelque étranger ne lui ait jeté de l'argent sur les genoux, et n'ait eu commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l'étranger, en lui jetant de l'argent, lui dise : « J'invoque la déesse Mylitta. » Or, les Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit la somme, il n'éprouvera point de refus, la loi le défend ; car cet argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent et il ne lui est permis de repousser personne. Enfin, quand elle c'est acquittée de ce qu'elle devait ci la déesse, en s'abandonnant à un étranger, elle retourne chez elle. Après cela quelque somme qu'on lui donne, il n'est pas possible de la séduire. Celles qui ont en partage une taille élégante et de la beauté ne font pas un long séjour dans le temple ; mais les laides y restent davantage, parce qu'elles ne peuvent satisfaire à la loi : il y en a même qui y demeurent trois ou quatre ans. Une coutume à peu près semblable s'observe en quelques endroits de l'île de Cypre. 
 
Cette traduction est tirée de « Histoires d'Hérodote », publié par l'Ambassade du Livre, 12, Rue de Presbourg, Paris (pages 131 et 132).
La différence essentielle entre ce texte et le récit de Kit Reed est que les faits cités sont authentiques et que ceux-ci se déroulaient en l'an 536 avant Jésus-Christ. Quand à Hérodote, il a écrit son histoire vers 450 avant Jésus-Christ.
André Gérard (Épinal).

MISE A JOUR DU 27 septembre 2025 :  Blogger nous signale le 25 septembre 2025 que cet article a été placé sous message d'avertissement, "car il comporte du contenu qualifié de sensible dans le règlement de la communauté de Blogger". Après une note à peu près similaire à celle-ci de notre part, le message d'avertissement a été retiré, puis de nouveau remis.

Eau froide, eau chaude, eau froide...

Après réexamen de cet article de notre part, hormis peut-être la citation d'Hérodote somme toute assez prude et tourné de façon suffisamment évasive pour ne pas choquer, à notre avis, de plus chastes lectrices et lecteurs, nous réitérons sur notre incompréhension quant à cette décision.

Nous ignorons en fait si Hérodote, ou Kit Reed, ou si la couverture de Forest illustrant P. J. Farmer pourraient y être tenus pour responsables. Nous ne pensons pas diffuser de contenu licencieux, et dans l'absence de plus nets reproches de la part de blogger, nous ne voyons pas, en toute bonne foi, ce que nous devrions censurer par nous-même dans le contenu de cet article.

A moins, en effet, de censurer Hérodote lui-même ? A cette allure, Pasolini fera bientôt le petit bois de sombres bûchers, où cuiront dans les flammes de l'enfer Platon, Héraclite, Aristophane, Plaute, Virgile, Dante, Shakespeare, Molière, Beaumarchais ... la liste est si longue que nous verrons brûler les flammes d'un côté de l'Atlantique à l'autre, comme dans le final du "Troupeau aveugle" de John Brunner. Mais ce dernier aura même peut-être servi d'allume-barbecue.

Nous continuons de déclarer que cette décision nous est incompréhensible tant qu'elle sera générée par une "intelligence artificielle" qui aura peut-être débusqué un mot-clé de trop. Nous demandons une explication moins évasive, et estimons raisonnable de savoir de quoi précisément nous sommes accusés et sur quel propos particulier nous sommes contraints de nous justifier.

01 janvier, 2025

Fiction n°092 – Juillet 1961

Nous poursuivons, après ces Bonus de fêtes de fin d'année 2024 (voir ICI et LÀ), notre expédition dans les années 60 au travers de la revue Fiction (et bientôt Galaxie - 2ème série). Nous nous réjouirons d'une nouvelle (restée inédite depuis) de Fritz Leiber, toujours fidèle à son originalité de ton, et d'une salve d'auteurs français de qualité, tant au niveau du style qu'à l'aune du contenu.

On prend ses clics et ses clacs ici
pour obtenir son epub !

Sommaire du Numéro 92 :

NOUVELLES

 

1 - Poul ANDERSON, Le Peuple du ciel (The Sky People, 1959), pages 3 à 45, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

2 - Fritz LEIBER, Rythme secret (Rump-Titty-Titty-Tum-TAH-Tee, 1958), pages 46 à 59, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

3 - Jean-Claude PASSEGAND, À tombeau ouvert, pages 60 à 73, nouvelle *

4 - Claude-François CHEINISSE, Le Sens de l'Histoire, pages 74 à 78, nouvelle *

5 - Howard FAST, Vision de l'Eden (The Sight of Eden, 1960), pages 79 à 90, nouvelle, trad. François VALORBE

6 - Michel DEMUTH, Projet Information, pages 91 à 113, nouvelle *

7 - Roland TOPOR, Une bonne blague, pages 114 à 118, nouvelle *

 

CHRONIQUES

8 - Pierre STRINATI, Bandes dessinées et science-fiction. L'âge d'or en France (1934-1940), pages 121 à 125, article

9 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 127 à 136, critique(s)

10 - Demètre IOAKIMIDIS, Notes de lectures, pages 137 à 139, critique(s)

11 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 140 à 143, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Avec Le peuple du ciel, dans la traditionnelle veine "ethnographique" de Poul Anderson, et son lot de barbares et de braves, l'auteur privilégie les forces de reconstruction scientifique, reconstituer le savoir quitte à mener les peuples survivants vers une nouvelle apocalypse atomique. Discutable, sans doute, mais pas inepte. L'ensemble se lit agréablement, et l'on notera la nouveauté d'un glossaire en fin de nouvelle, mais qui n'est pas indispensable à sa compréhension.

Dans Rythme secret, Fritz Leiber se moque allègrement et intelligemment de l'art contemporain - de tout art moderne visant à découvrir une forme ultime. Jouissif et malicieux, pour une nouvelle si particulière qu'elle est restée inédite depuis. 

" Nostalgie du passé et haine du présent sont-elles une sorte de névrose ? La science-fiction se doit d'autant plus de s'intéresser à ce problème que nombre de ses auteurs cèdent à une telle névrose, en en transposant les données dans un futur qu'ils refusent par avance."

Dans cette introduction à la nouvelle qui suit, nous retrouvons bien la posture d'Alain Dorémieux, qui déplorait le pessimisme latent de la SF - raison pour laquelle il lui préférait sans doute la littérature fantastique. À tombeau ouvert, de Jean-Claude Passegand, déjà remarqué dans les numéros précédents, démarre en trombe par une scène de chauffards de la route qui rappellera inévitablement la nouvelle "Danse macabre" de Richard Matheson parue le mois précédent dans le Fiction spécial n°3. Cependant, Passegand va encore un peu plus loin que cette dernière. en exprimant une pensée construite pour dépasser la tentation réactionnaire du "le monde était mieux avant". En témoigne l'extrait suivant :

Le professeur Levasseur rompit le silence.

— « Le bon vieux temps, » dit-il.

Frank fut surpris par cette exclamation.

— « Le bon vieux temps ? »

— « Oui, le bon vieux temps ! Tu ne m'en as aucunement parlé, mais la moindre de tes paroles exprime le regret de ce qui ne peut plus être. Notre époque te paraît stupide, folle, criminelle ; alors, tu essaies de te réfugier dans une époque idéale, qui n'est plus le présent, mais qui n'est pas non plus le passé, puisqu'il s'agit d'un passé idéalisé, donc faux. »

Il tira une bouffée de sa pipe.

« Écoute-moi, Frank, tous les gens dont tu me parles ne symbolisent pas notre époque. Ce sont des inadaptés ; ils réagissent comme ils le peuvent, c'est-à-dire mal, parce qu'ils ne sont aucunement préparés à vivre le présent. »

— « Mais, » protesta Frank, « on ne les prépare pas à vivre dans le présent ; on les laisse réagir de façon stupide ou folle. Aucune éducation politique n'est donnée… mais on laisse les gens se taper dessus par fanatisme. »

— « Frank, qui te dit que les dirigeants sont mieux préparés que les autres à mener une vie réellement adaptée à notre temps ? Ils réagissent de façon mesquine, parce qu'ils sont mesquins ; la vérité est qu'ils ont peur ; ils tiennent à leurs places comme des rats à leur fromage. Ils préfèrent laisser ce fanatisme religieux ou politique se détruire de lui-même plutôt que de le transformer en véritable sens politique… Alors, toute cette formidable énergie, qui pourrait être constructive, se disperse en vaines bagarres, en violences absurdes. Mais cette énergie, cet enthousiasme latent existent… Un jour, ils comprendront, ils deviendront conscients de leur propre force, ils s'éveilleront réellement de leur cauchemar, ils abandonneront leurs jeux puérils, et ce jour-là…»

Dans Le sens de l’histoire, le déjà remarqué Claude-François Cheinisse (avec sa nouvelle "Juliette" in Fiction n°62) surprend et réussit la modernité d'un langage "de demain" mieux que Daniel Drode. L'ambiance d'un fascisme à venir est très empreinte des récentes années 40, forcément, avec ses cartes de rationnement et ses milices, mais on y sent aussi à l'œuvre les rouages de l'abrutissement des masses et la récupération de leur force de travail. On saura y trouver des avertissements malheureusement universels, et comme le dit Umberto Eco, des indices probants pour "reconnaître le fascisme".

On pourra repenser aux derniers chapitres de "La sortie est au fond de l'espace" de Jacques Sternberg, à la lecture de Vision de l'Éden. Mais ici, Howard Fast n'exprime nul piège tendu à l'humanité… Ne suffit que la vision d'un monde accompli dans l'harmonie pour faire se retrousser ses manches à l'humanité. 

En 1961, on touche presque à la fin de la Guerre d'Algérie, que Michel Demuth comme beaucoup de jeunes gens de sa génération a faite. Ainsi ne doit on pas oublier, au vu de l'issue par consultation d'opinion publique, que dans ces cas-là l'information confine à la propagande. Les correspondances entre le contexte politique d'alors et la nouvelle Projet information sont à peine voilées. On y traite bien de l'utilisation de la propagande dans les politiques coloniales, tâche rendue d'autant plus aisée ici à l'échelle galactique, où les distances rendent compliquées la vérification des informations diffusées.

Pour terminer, Roland Topor signe Une bonne blague grand guignolesque avec son lot de narrateur suspect, de savant fou et de trivialité. Bien amusant. 

 

Côté chroniques, Pierre Strinati évoque dans "Bandes dessinées et science-fiction" la meilleure qualité des comics d'avant-guerre, mais au final, hormis Flash Gordon d'Alex Raymond et le Tarzan dessiné par Hogarth, rien n'a l'air très convaincant. Ne manquent que les illustrations, mais la BD ne va pas s'inviter tout de suite dans les pages de la revue (ce qui viendra). Cet article aura malgré tout le mérite de réveiller un engouement collectif, voire de collectiviser un goût que chaque amateur de bandes dessinées croyait n'avoir qu'en propre, presque honteusement. Jean-Claude Forest y ajoutera son grain de sel, puis les lecteurs de Fiction eux-mêmes, ce qui poussera la revue à parrainer la création d'un Club de Bandes Dessinées dont Francis Lacassin sera le président (voir Fiction N°98).

Mais à l'article involontairement fondateur de Strinati, on préfèrera de loin les "Notes de lecture" de Demètre Ioakimidis, qui précautionneusement tente de définir la science-fiction. Des années après la tentative de Maurice Renard et la dénomination de "merveilleux scientifique", Ioakimidis cherche surtout comment le champ de la science-fiction est délimité par ceux qui la font. Nous vous proposons la première partie de cet article en guise d'amuse-bouche :

NOTES DE LECTURE.
Il est souvent amusant, et parfois même utile, de chercher à préciser ce dont on parle. Puisque ces notes auront trait à la science-fiction principalement, il vaut la peine de déterminer d'abord ce que désigne ce terme, en confrontant quelque-unes des définitions proposées ; certaines de celles-ci sont dues à des auteurs spécialisés dans le genre.
En 1953 parut un livre portant le titre de « Modern science-fiction » ; ce volume réunissait onze essais examinant divers aspects du sujet, et dont chacun était dû à un auteur différent. Il y avait parmi ces auteurs John W. Campbell, jr. le rédacteur en chef d'« Astounding Science Fiction » ; Anthony Boucher, qui, avec Francis J. McComas, dirigeait à l'époque la publication de « The Magazine of Fantasy and Science Fiction » ; ainsi que plusieurs romanciers, dont Arthur C. Clarke, L. Sprague de Camp et Isaac Asimov.
Le Bon Docteur Asimov, au commencement de son étude de « La science-fiction sociale », se référait à une définition qu'il avait donnée lui-même, une année plus tôt : il y voyait « le domaine littéraire qui traite de l'influence du progrès scientifique sur les êtres humains ». Il est clair que le space-opera, par exemple, ne satisfait que dans certains cas à cette définition, aussi Isaac Asimov ajoutait-il que celle-ci se rapportait uniquement au sujet de son essai, la science-fiction sociale.
L. Sprague de Camp, qui compte parmi les spécialistes les plus érudits de la question – tout en étant lui-même l'auteur de nombreux récits où l'action, l'imagination et l'humour se combinent en un mélange parfois savoureux – plaça, lui aussi, une définition dans son étude : « Tel que je l'emploie, le terme de fiction imaginative comprend le groupe de récits qui, dans la littérature occidentale contemporaine, sont non-réalistes, imaginatifs, fondés sur des suppositions contraires à l'expérience quotidienne, souvent franchement fantastiques, et fréquemment situés dans un cadre éloigné – dans le temps et dans l'espace – de celui de la vie courante. La fiction imaginative peut, à son tour, être divisée en fantastique, lequel comprend les récits fondés sur des hypothèses surnaturelles (esprits, magie, vie après la mort, etc) et science-fiction, cette dernière groupant les récits qui se basent sur des suppositions scientifiques ou pseudoscientifiques (voyages à travers l'espace ou le temps, vies extra-terrestres, télépathie, robots, etc). Il existe des récits qui se classeraient entre ces deux groupes, ou qui combinent des attributs de l'un avec ceux de l'autre ; considéré dans sa totalité, le genre n'a pas de séparation très nette avec certaines œuvres historiques (satires, utopies, etc.) ». À défaut de la brièveté, cette définition possède une incontestable clarté, et elle a l'avantage d'être indépendante du temps : selon les critères de Sprague de Camp, un roman tel que « Vingt mille lieues sous les mers » est de la science-fiction, puisqu'il se fonde sur une hypothèse (la navigation sous-marine) qui était contraire à l'expérience quotidienne au moment où l'ouvrage fut écrit.
Dans l'introduction qu'il a écrite pour son recueil de nouvelles « Angels and spaceships », Fredric Brown insiste sur la différence qui sépare le fantastique de la science-fiction : « Le fantastique traite de choses qui ne sont pas et qui ne peuvent pas être. La science-fiction traite de choses qui ne sont pas, mais qui pourront être un jour. La science-fiction se limite à des possibilités compatibles avec la logique. » Il éclaire encore, plus loin, la distinction qu'il fait entre les deux genres : « Cela ne veut pas dire qu'il est impossible d'écrire de la science-fiction sur des loups-garous, des vampires, ou n'importe quel autre personnage relevant du surnaturel : la chose est possible, et elle a été faite. La différence est la suivante : en science-fiction, on essaie d'expliquer que des loups-garous ou des vampires existent réellement, et aussi de dire ce qu'ils sont ; ils sont décrits de telle sorte qu'ils passent du domaine surnaturel à celui de la réalité ; ils sont expliqués de façon à cadrer avec le monde tel que nous le connaissons. En lisant du fantastique, nous mettons notre incrédulité en veilleuse pour accueillir le premier démon venu ; si ce démon apparaît dans un récit de science-fiction, il nous faut une explication de sa nature et de son existence – une explication qui pourrait être véridique. » Une bonne illustration de cette condition est fournie par l'intéressant roman de Jack Williamson « Darker than you think » qui vient d'être publié par Hachette au Rayon Fantastique – dans une traduction qui laisse malheureusement bien à désirer – sous le titre de « Plus noir que vous ne pensez ».
Quelques autres définitions méritent d'être au moins mentionnées en passant Dans « Adventures in tomorrow », Kendell Foster Crossen esquisse une histoire de la science-fiction, et en donne une définition simple et concise, mais qui a l'inconvénient de ranger dans le domaine du fantastique les récits à caractère « pseudo-scientifique ». Selon lui, la science-fiction est « une exploration imaginative de tout fait, ou théorie, appartenant au domaine de la connaissance ». Avant de refermer pour aujourd'hui ce dossier terminologique, citons encore Judith Merrill : « L'émerveillement – l'émerveillement pondéré, réfléchi, intentionnel – est à nouveau lâché sur cette terre. Et c'est ce que recouvre la désignation s-f, ce qu'est la science fiction…» Ce n'est sans doute pas là une définition systématique, mais cela pourrait constituer une bonne description…

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