01 avril, 2026

Fiction n°139 – Juin 1965

Dans ce numéro d'été de Fiction, il est beaucoup question, sans la nommer toutefois explicitement, de pantropie - concept traitant de l'adaptation de l'humain aux conditions de l'exploration spatiale, développé par James Blish en 1957 - à travers principalement le court roman de James Gunn présenté ici, ainsi qu'un texte très court d'Isaac Asimov qui était tout frais et encore inédit à l'époque. L'autre récit conséquent est signé Fritz Leiber, qui nous régale de sa connaissance intime de la vie des troupes de théâtre itinérantes.

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Sommaire du Numéro 139 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 10 à 10, bibliographie

NOUVELLES

2 - James E. GUNN, Voir Mars et mourir (Space is a Lonely Place, 1957), pages 11 à 65, nouvelle, trad. Pierre BILLON

3 - Isaac ASIMOV, Souvenir perdu (Eyes Do More Than See, 1965), pages 66 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Arthur C. CLARKE, Casanova cosmique (Cosmic Casanova, 1958), pages 70 à 77, nouvelle, trad. Christine RENARD

5 - Fritz LEIBER, Quatre fantômes dans "Hamlet" (Four Ghosts in Hamlet, 1965), pages 78 à 117, nouvelle, trad. Pierre BILLON

6 - Suzanne MALAVAL, La Maison d'à côté, pages 118 à 126, nouvelle

7 - Robert SILVERBERG, La Nature de l'enfer (The Nature of the Place, 1963), pages 127 à 129, nouvelle, trad. Christine RENARD *

8 - Thomas OWEN, La Dame de Saint-Pétersbourg, pages 130 à 133, nouvelle

CHRONIQUES

9 - Demètre IOAKIMIDIS, Isaac Asimov et la Fondation, pages 135 à 139, article

10 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 145, critique(s)

11 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 147 à 151, article

12 - Jacques VAN HERP, Tout Flash Gordon, pages 153 à 157, critique(s)

13 - (non mentionné) , Table des récits parus dans « Fiction » : premier semestre 1965, pages 158 à 159, index

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


"La deuxième suit la première", comme dit la comptine. Les premières expéditions vers Mars exigent des hommes de l'espace aguerris à un isolement de près de trois ans. Mais la précarité psychologique de l'humain demeure un facteur très difficile à mesurer. Voir Mars et mourir, si elle explicite ce sujet, demeure un peu difficile à suivre tant la confusion des personnages est maintenue par le scénario même, par des psychologies mal individuées, et par des dialogues souvent trop bavards. On imagine ce récit plus aisément adapté pour l'écran, et James Gunn sans doute plus à l'aise avec l'audio visuel qu'avec la littérature.


Dans Souvenir perdu, et comme dans la nouvelle précédente, il est question de la forme qui sera la plus adaptée à la conquête de l'espace pour l'humanité. Isaac Asimov imagine que la forme ultime serait pur esprit, mais que cela ne lui ôtera pas sa nostalgie de l'incarnation.

Avec Casanova cosmique, on repensera sans doute à la nouvelle de Pierre Boulle L'amour et la pesanteur sur la difficulté d'échanges érotiques dans l'espace : Arthur C. Clarke s'amuse avec un autre aspect des variations que provoque la pantropie. Plaisant.

" Il m'arrive parfois de penser qu'il s'agit là de la plus belle histoire de fantôme du monde – mais le mérite en revient certainement moins à mes talents de conteur qu'au caractère essentiellement merveilleux de l'événement. "
Voilà le "pitch" bien amusant qu'on pourrait faire de Quatre fantômes dans "Hamlet" de Fritz LeiberThe show must go on, a-t-on coutume de déclarer en coulisses s'il arrive un malheur incapacitant à un comédien ou à tout autre artiste d'art vivant. Voilà la lisière du fantastique atteinte chez Leiber, selon qu'on prenne au sérieux ou non, qu'on applique ou non, cette maxime. Le portrait d'une troupe itinérante rendant gloire à l'incomparable Shakespeare y est de plus très touchante et fort bien rendue.
Nous revenons sur Fritz Leiber à la fin de ce billet.


La maison d'à côté sera la dernière nouvelle publiée de Suzanne Malaval, et c'est bien dommage : son ton et ses histoires, déjà si particuliers, prennent ici une assurance et une maîtrise qui présageait le travail d'une grande autrice.

Dans La nature de l'enfer, Robert Silverberg nous livre, de façon courte et concise, une petite réflexion sur la vie et l'art de savoir la prendre comme elle vient... Ou pas.


La persistance des impressions d'un rêve une fois recouvré l'état de veille peut-elle mener à sa permanence en boucle ? La dame de Saint-Pétersbourg est une nouvelle un peu gratuite de Thomas Owen, mais qu'on peut s'amuser à lire une seconde fois pour en sentir tout le sel répandu cruellement sur les plaies.


 
Allez Fritz, fais pas la gu... !

Revenons-en à Fritz Leiber. Nous nous souvenons que la parution en deux épisodes dans Galaxie de 
"Guerre dans le néant" (in Galaxie  2ème série n°4 et n°5aura dérouté les lecteurs, et les aura peut-être refroidis quant à ce très singulier auteur. La rédaction de Fiction tente sans doute de "réparer" cette mise en feuilleton, en développant dans sa présentation de la nouvelle le parcours de Leiber jusqu'en 1965. Le texte qui suit fait en effet son travail de compréhension de l'auteur :

Parmi les auteurs de science-fiction américains, Fritz Leiber est un de ceux qui ont reçu le plus d'hommages de la part de leurs pairs. Il fut invité d'honneur à la 9e Convention Mondiale de la Science-Fiction, tenue en 1951 à La Nouvelle-Orléans ; reçut le prix du meilleur roman SF de l'année en 1958 pour The big time ; vit un numéro entier de la revue Fantastic Stories consacré, en 1959, à une série de nouvelles inédites de lui ; eut une quarantaine d'autres nouvelles sélectionnées pour des anthologies. Si on ajoute que sa carrière remonte à plus de vingt-cinq ans, on mesurera à quel point l'ignorance du public français vis-à-vis de son œuvre est une grave lacune.
Né en 1910 à Chicago, Leiber est d'origine allemande par son grand-père. Son père était acteur shakespearien et avait rencontré sa mère, actrice également, au cours d'une tournée. L'enfance du jeune Leiber s'écoula dans ce milieu d'une troupe théâtrale itinérante, précisément décrit dans la nouvelle que nous publions ci-dessous. Il était, raconte-t-il, extrêmement impressionnable durant son jeune âge, avait peur du noir et même de son ombre, et croyait fermement au surnaturel.
En 1926, il devint un lecteur assidu de Amazing Stories, la première en date des revues de science-fiction, tout en poursuivant des études qui le menèrent à un doctorat de philosophie. Il s'intéressa ensuite à l'étude des religions comparées et, après s'être converti au catholicisme, devint même prédicateur pour le compte d'un organisme théologique, fonction qu'il abandonna en ne se sentant pas suffisamment la foi. En 1934, il rejoignit la troupe de son père et joua en tournée les rôles d'Edgar dans Le roi Lear et de Malcom dans Macbeth. « C'était alors l'époque qui suivait la crise économique ; les acteurs jouaient dans des théâtres vétustes et délaissés, où avaient élu domicile les chauves-souris, » raconte-t-il. (Autres détails qui éclairent l'aspect autobiographique de la nouvelle qui suit.)
Leiber tenta ensuite sa chance comme acteur à Hollywood, se maria en 1936 avec une jeune Anglaise qui partageait ses goûts en littérature surnaturelle, et revint finalement à Chicago après l'échec de ses tentatives hollywoodiennes. Tout en étant appointé pour travailler à une encyclopédie, il décida de se lancer dans la littérature. L'entreprise se solda d'abord par une série d'insuccès, jusqu'au jour où le magazine Unknown, spécialisé dans le fantastique, retint pour la première fois un texte de Leiber : Two sought adventure  
(1), qui y parut dans le numéro d'août 1939.
Ce fut le début d'une collaboration suivie de Leiber avec Unknown, collaboration qui s'étendit l'année suivante à Weird Tales, autre grand magazine fantastique. Dans ces deux revues, il publia à l'époque uns série de nouvelles qui commencèrent à établir sa réputation : Bleak shore, the howling tower, The sunken land, Thieves house, The automatic pistol, Smoke ghost, The hound, etc(2) Les unes relevaient du genre appelé par les Américains sword-and-sorcery ou heroic fantasy (et qu'on pourrait traduire par « mélange de surnaturel et de cape et d'épée » ou par « fantastique épique ») ; les autres acclimataient au contraire le fantastique dans la vie de tous les jours et les décors du monde normal.
En 1942, Leiber entama une carrière d'écrivain à plein temps, et son premier roman. Conjure wife (3) (où l'on voit la sorcellerie enseignée à l'université), parut en 1943. L'année suivante, il faisait ses premières armes dans la science-fiction avec Gather darkness (4), où pourtant il n'abandonnait pas ses thèmes favoris : religion et sorcellerie, qui se voyaient ici transposés dans les temps futurs. C'est à partir de ce livre que le renom de Leiber commença de s'accroître. Il devint un auteur au talent reconnu, dont les meilleures revues s'assuraient la signature. Dans son roman suivant, Destiny times three (1945) (5), apparaît pour la première fois le thème du Temps modifié, qui intervint souvent par la suite dans son œuvre (notamment dans The big time (13)). 
Avec ce livre prit fin la première phase de la carrière de Leiber, lequel cessa ensuite d'écrire pour trois ans, tout en devenant rédacteur en chef de la revue Science Digest. Il revint à la littérature en 1950, en se plaçant cette fois ouvertement sous le signe de la science-fiction. Les histoires qu'il écrivit alors procèdent principalement de deux veines. Dans les unes, il dénonce les tabous sexuels en les transposant dans le monde de demain : c'est le cas par exemple de Nice girl with five husbands (6), Coming attraction (7), A deskful of girls (8), Femmequin  973 (9). Dans les autres, il se fait le poète du monde d'après la guerre atomique, comme dans The moon is green (10), A bad day for sales (11), The silence game (12)Entre 1953 et 1957, une nouvelle interruption se fit dans la production de Leiber, et c'est en 1958 qu'il fit une seconde fois sa rentrée avec The big time (13), le roman déjà cité qui lui valut le prix du meilleur livre de l'année. Depuis, sa production est restée régulière et d'un niveau de qualité constant. Son dernier et copieux roman, The wanderer (1964) (14), est un essai convaincant pour exposer de façon sérieuse le thème de la fin du monde due à la rencontre de la Terre avec un météore : le désastre y est raconté alternativement selon le point de vue des diverses races et civilisations de la Terre.
Âgé aujourd'hui de 5ans, Leiber est à un point culminant et évolutif de sa carrière dans un genre littéraire où l'imagination s'épuise vite et où les écrivains, même ayant brillamment débuté, sont souvent à cours d'idées après 35 ans. C'est là un privilège qu'il partage avec Simak et quelques autres « vétérans ». Il est à noter aussi qu'il est un des rares auteurs américains à avoir réussi aussi bien dans la science-fiction que dans le fantastique (ou dans la combinaison des deux). En tant qu'écrivain, enfin, il est un de ceux dont le style est le plus savoureux et le plus personnel. Toutes ces raisons font qu'on peut le considérer aujourd'hui comme un des cinq ou six Grands de la science-fiction américaine.

Notes de la rédaction de Fiction et du PReFeG relatives à cette présentation :

1 : Les bijoux dans la forêt paraîtra en 1972 chez OPTA dans Le livre de Lankhmar (collection Aventures fantastiques n°9) (Note du PReFeG).

2 : The bleak shoreThe howling towerThe sunken landThieves' house figurent aussi dans Le livre de Lankhmar (op. cit.), sous les titres repectifs de : Le rivage isoléLa tour qui hurleLe pays qui coule et La maison des voleursThe automatic pistol et Smoke ghost figureront dans l'anthologie Les lubies lunatiques (Casterman - 1980) sous les titres respectifs de : Le pistolet automatique et Fantôme de fuméeThe hound devra attendre 1992 pour être traduite sous le titre Le chien dans le rare recueil chez Encrage Le pouvoir des marionnettes. (Note du PReFeG).

3 : Ballet de sorcières, Le masque fantastique n°7 (Librarie des Champs-Elysées - 1976). (Note du PReFeG).

4 : À l'aube des ténèbres, au Rayon Fantastique.

5 : Alternatives, Collection Futurama n°26 (Presses de la cité - 1979). (Note du PReFeG).

6 : Les cinq maris de Lorie (dans Galaxie ancienne édition, n° 2)

7 : Amoureuse de son bourreau (Ibid., n° 54).

8 : Des filles à pleins tiroirs (dans Fiction n° 66).

9 : La femmequin n° 973 (dans Satellite n° 17). 

10 : La lune était verte (dans Galaxie ancienne édition, n° 13).

11 : Pas d'amateurs aujourd'hui (Ibid., n° 24).

12 : Le jeu du silence (dans Fiction n° 11).

13 : Guerre dans le néant (dans Galaxie nouvelle édition, nos 4 et 5) 

14 : Le vagabond, collection Ailleurs et demain (Robert Laffont - 1969). (Note du PReFeG).

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Prochaine publication prévue pour le mercredi 08 avril 2026 : Fiction n°140.


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 CHAD OLIVER, excellent auteur de science-fiction américain, n'avait pas reparu depuis longtemps dans nos pages. Il fait sa rentrée dans notre prochain numéro avec un récit mémorable : La fin du voyage, tableau d'une cité des temps futurs, dont les habitants sont menacés par l'extinction de la race.

 

Dans le même numéro, nous commencerons la publication d'une série de nouvelles de MICHEL DEMUTH, qui, sous le titre général « Les Galaxiales », embrasseront divers épisodes de l'histoire du futur. Titre du premier de ces récits : L'été étranger. 

 

AVRAM DAVIDSON et RANDALL GARRETT, auteurs réputés, ont réuni leurs talents pour écrire L'appel des sirènes, une histoire qui règle leur sort à ces créatures mythologiques d'ordinaire si séduisantes. Vous n'oublierez pas de sitôt celle qu'ils nous dépeignent !

 

Terminons cette annonce en signalant les débuts d'un nouvel auteur américain à remarquer : F.A. JAVOR, dont le récit Le triomphe de Pégase est basé sur un sujet de science-fiction à la tournure particulièrement originale. 

 

Date de parution de ce numéro : le 25 juin (1965).


Note du PReFeG : la nouvelle de F. A. Javor (qui sera d'ailleurs la seule publiée) ne paraîtra que dans le n°142 de Fiction.

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