16 juillet, 2025

Fiction n°120 – Novembre 1963

Robert Sheckley en vedette avec un roman en deux parties pour ce numéro, agrémenté de courtes nouvelles, dont beaucoup traitent de la décompensation psychique, et pour la plupart restées sans publications ultérieures. A l'orée de l'année 1964, on sent déjà poindre la maturité de genre pour la science-fiction et un renouvellement des thèmes du fantastique.

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Sommaire du Numéro 120 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES

2 - Robert SHECKLEY, L'Amérique utopique (Journey Beyond Tomorrow / The Journey of Joenes, 1962), pages 4 à 65, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

3 - Vladimir VOLKOFF, Une douche à jouvence, pages 66 à 80, nouvelle *

4 - Don PEDERSON, La Planète des âmes soeurs (Pushover Planet, 1963), pages 81 à 87, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

5 - Juliette RAABE, Journal d'une ménagère inversée, pages 88 à 95, nouvelle

6 - Cyril M.KORNBLUTH, Préliminaires d'une tragédie (The Events Leading Down to the Tragedy, 1958), pages 96 à 102, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Michel EHRWEIN, Le Miroir de la Barinia, pages 103 à 106, nouvelle *

8 - Walter S. TEVIS, La Baleine dans la piscine (Far from Home, 1958), pages 107 à 110, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

9 - Jane ROBERTS Cauchemar (Nightmare, 1959), pages 111 à 113, nouvelle, trad. Christine RENARD *

10 - Monique DORIAN, La Réponse au Seigneur, pages 114 à 120, nouvelle *

11 - Claude-François CHEINISSE, Pas d'ici, pages 121 à 124, nouvelle

12 - Matthew GRASS, Le Serpent dans le placard (The Snake in the Closet, 1962), pages 125 à 130, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE * 

CHRONIQUES


13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 131 à 143, critique(s)

14 - Demètre IOAKIMIDIS, Notes de lecture, pages 144 à 146, critique(s)

15 - Pierre VERSINS, Fanactivités, pages 147 à 151, article

16 - Jacques GOIMARD, Comment servir l'homme, pages 153 à 158, article

17 - (non mentionné), En bref, pages 159 à 159, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Avec L'Amérique utopique, Robert Sheckley s'amuse énormément avec cet exercice à la Montesquieu  (sur le modèle des "Lettres persanes") ou Voltaire, et parvient à multiplier les plaisirs avec ce voyage d'un candide des îles polynésiennes aux U.S.A. à peine futuristes (et même en réalité fortement empreintes des années 60). Tout semble y passer, des lois à charge contre l'immigration à la chasse aux sorcières du communisme, de la vie universitaire aux communautés pré-hippies... Nous n'avons pas le temps de nous ennuyer et Sheckley trouve à son avantage une forme hybride entre le roman et la nouvelle - genre où il a toujours excellé. On attendra le numéro suivant pour savoir où il nous mène tambour battant.
Un petit extrait a retenu notre attention, à propos d'une mécanisation de la religion, et du remplacement par la machine de tous les prêcheurs :
» Lorsque nous eûmes tissé sur le globe tout entier le réseau complexe de nos monotones arguties, un homme choisit de nous ignorer et de construire une machine. Dans son essence, cette machine n'avait rien de nouveau pour nous ; son unique particularité était d'avoir un point de vue.
» Ayant un point de vue, la machine exposa les idées qu'elle se faisait de l'univers. Et elle le fit d'une façon beaucoup plus amusante, beaucoup plus convaincante que nous. L'humanité, qui recherchait depuis longtemps la nouveauté, se tourna vers elle.
» Ce fut alors, et alors seulement que nous prîmes conscience de notre périlleuse situation, de l'immense danger que couraient le bien et le mal. Car la machine, toute divertissante qu'elle fût, prêchait, en accord avec sa nature, un univers sans valeurs et sans raison, sans bien et sans mal, sans dieux et sans démons.
» Certes, d'autres l'avaient fait avant elle, et nous avions résolu le problème sans difficultés. Mais, dans la bouche de la machine, cette doctrine semblait acquérir une signification nouvelle et terrible.
(6. JOENES ET LES TROIS CAMIONNEURS - extrait)

Comme le signale la rédaction de Fiction : "Ce roman avait été précédemment annoncé dans Fiction sous le titre Atomes et ukulélé."  - L'Amérique utopique sera traduit de nouveau en 1977 par Marcel Battin sous le titre "Les erreurs de Joenes" (Dimension SF- Calmann Levy). Une dernière édition est connue sous le titre Le voyage de Joenes (Goater - 2023).

Dans Une douche à jouvence, on repense à "La tentation cosmique" de Roger Sorez à la lecture de ces expériences d'un savant ingrat envers ses aînés et sans aucun scrupule pour se donner du pouvoir. La chute est peut-être un peu abstruse, mais Vladimir Volkoff ne manque ni de style, ni de potentiel de séduction. 

Visite de La planète des âmes sœurs, une utopie de nouveau, après celle questionnée par le candide de "L'Amérique utopique", celle où tout est abondant et l'amour universel. Mais un tel paradis ne saurait-il pas se défendre ? Une bonne petite nouvelle de Don Pederson qui ne déroge en rien dans le sillage de Sheckley.

Don Pederson, pseudonyme de Con Pederson, jeune fan de L.A. dans les années 50 (il publie quelques numéros de son fanzine "The outlander" à l'âge de 15 ans), connaitra dans une poignée d'années son heure de gloire en tant que responsable de la photographie et de l'animation dans les séquences d'effets spéciaux sur "2001 l'odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick.

Le lien entre la nouvelle précédente et Journal d'une ménagère inversée est une coïncidence que les lecteurs de 1963 ne pouvaient pas subodorer. La ménagère inversée va voir au cinéma non pas 2001 - qui n'était pas encore réalisé - mais un autre film de Stanley Kubrick : "Spartacus". Hormis cette information anecdotique, la transparence du procédé de cette nouvelle est si transparent, et même annoncé dès le titre, qu'il en devient un peu ennuyeux. Juliette Raabe aurait sans doute mieux fait de choisir un sujet plus allégorique pour nous emporter tout à fait. Sur le sujet du temps à rebours, on lui préfèrera "La flèche du temps" de Martin Amis (1991 - VF 1993 - Christian Bourgois), ou encore un fameux passage à rebours dans "Abattoir 5" de Kurt Vonnegut (1969 - VF 1971 - Seuil).

Après les universitaires usurpateurs de "L'Amérique utopique", difficile de ne pas se sentir perdu dans ces Préliminaires d'une tragédie tout en références à une érudition inventée. On retrouve la moquerie bon enfant envers les milieux universitaires ou intellectuels qui ont tendance à prendre des vessies pour des lanternes, ou faire accoucher des montagnes les souris. Déroutant, et l'effet visé par Cyril M. Kornbluth semble être atteint.

Le miroir de la Barinia est encore une nouvelle où l'absence d'enjeu auquel on puisse adhérer nous freine dans notre appréciation. L'effort de Michel Ehrwein est louable, mais n'est pas Jean-Louis Bouquet qui veut…

On ne taira jamais assez le don de René Lathière pour gâcher les effets d'une nouvelle. En traduisant "Far from home" - loin de chez soi, en somme - par La baleine dans la piscine, il divulgue avant même la lecture la seule belle image de cette courte nouvelle pourtant joliment lyrique et poétique de Walter S. Tevis. Attention, il aurait pu faire pire encore et l'intituler (divulgâchage masqué à tribord !!) : Le premier souhait. Oups ! Walter S. Tevis a déjà été publié dans Galaxie (n°51 et n°53).

Suit un court Cauchemar typique de la peur de la Bombe. Jane Roberts sait bien manier ses effets.

Après la ménagère inversée de Juliette Raabe, et le Cauchemar de Jane Roberts, nous visitons l'après de la crise, avec pour titre La réponse au Seigneur, pour nous mener en "prison", comprendre ici "maison de repos". Cet internement en maison de repos est ici décrit de l'intérieur par une jeune schizophrène. Quand on connait le destin tragique de la femme de Dorémieux - qui signe avec lui cette nouvelle sous le pseudonyme  de Monique Dorian - on ne peut que saluer leur courage d'affronter ensemble le mal et la souffrance par l'écriture et la fiction.

Le monde serait-il donc en train de devenir hostile à notre insu ? Sous la poussée moderne de la standardisation des lieux d'accueil, tels que bistrots ou hôtel de troisième catégorie, ou même trains de province transportant des légions de représentants de commerce solitaires et harassés, Claude-François Cheinisse nous dévoile quelque peu ce qui survit de la singularité… ce qui survit violemment même, pour ceux qui ne sont Pas d'ici.

Une dernière histoire de décompensation psychique, d'une tristesse profonde. On sent bien dans Le serpent dans le placard cette étrange indifférence à la vie, quand plus rien ne l'anime. L'allégorie concoctée par Matthew Grass fonctionne bien.


Côté rubriques, à présent, on appréciera les transmissions de Demètre Ioakimidis qui fait pour nous l'effort de lire en anglais dans le texte, et nous évoquer les trésors dont est privé le lectorat exclusivement francophone.

Notes de lecture.

Beaucoup de revues anglo-saxonnes de science-fiction comprennent, dans chacun de leurs numéros, un éditorial. Dans certains cas, celui-ci donne l'impression d'être le pensum par lequel le rédacteur en chef expie le fait d'occuper son poste. Dans certains autres cas, moins nombreux malheureusement, on a l'impression de se trouver en présence d'un personnage qui a trouvé cet exutoire pour exprimer son trop-plein d'idées. Tel est, en particulier, l'esprit dans lequel John W. Campbell jr. fait son éditorial mensuel dans Analog : presque invariablement, ce diable d'homme trouve le moyen de faire réfléchir son lecteur, même si ce dernier n'est aucunement d'accord avec lui. Il a réussi à faire de ses éditoriaux une succession de variations sur des thèmes scientifiques – allant du caractère de « planète binaire » qui est celui du système Terre-Lune à la recherche, pour une société évoluée, de l'état de « stabilité dynamique » – ou para-scientifiques, qu'il sait magistralement éclairer d'une lumière nouvelle. 
Une autre exception notable au cas de l'éditorial-pensum se trouve dans New Worlds, la revue anglaise qui compte parmi les « grands » incontestés de la SF, et qui en est à sa dix-septième année. John Carnell a trouvé une solution élégante : depuis quelque temps, ainsi qu'on le sait, il confie à tour de rôle la corvée de l'éditorial à l'un ou l'autre des auteurs dont il publie les récits. Ceux-ci trouvent de la sorte l'occasion de se justifier, de s'expliquer ou de généraliser ; comme il s'agit, souvent, d'anciens amateurs devenus écrivains, leur point de vue présente dans bien des cas une synthèse intéressante d'expériences acquises au cours de ces deux phases différentes de leur carrière.
Dans le numéro de septembre de New Worlds, John Carnell donne la parole à I. F. Clarke, professeur au Royal College of Science and Technology à Glasgow, et auteur d'une très utile bibliographie de l'utopie (The tale of the future). À en juger par la photo qui accompagne son curriculum vitæ, I. F. Clarke pourrait être un frère cadet d'Oliver Hardy légèrement sous-alimenté, mais la question n'est pas là. En lisant son « éditorial », on découvre, ô merveille, un universitaire qui traite de la science-fiction en amateur et connaisseur, et non en supérieur. On découvre aussi, ô merveille à peine moins admirable, un auteur anglo-saxon qui s'est intéressé à ce qui avait été écrit chez les barbares continentaux.
I. F. Clarke relève, à propos des récits ayant pour thème la fin du monde, qu'ils reflètent une époque troublée. Il voit dans de telles œuvres l'expression d'une anxiété que des difficultés sociales, nationales ou internationales, font naître chez les auteurs. Et il distingue, dans le message d'optimisme qu'on trouve dans la conclusion de plusieurs de ces récits, le pendant actuel de cette lutte contre les dieux qui formait, dans l'antiquité, la substance de bien des épopées : l'affirmation de la dignité humaine, et la confiance en la mission de la race.
L'exposé est indubitablement intéressant par sa substance. Il l'est également par le fait qu'on y voit un universitaire de formation littéraire considérant la science-fiction comme un sujet aussi digne d'intérêt que la chanson de geste ou le roman naturaliste. La chose est suffisamment rare pour qu'il vaille la peine de la relever, et suffisamment louable pour que l'on souhaite de voir cet exemple suivi, en Grande-Bretagne comme sur le continent. Où sont les continuateurs des Matthey, des Castex, des Milner ? Quand aurons-nous un travail qui sera véritablement ce que T. O. Bailey n'a pas réussi à accomplir dans ses Pilgrims through space and time ? 

On rêverait d'un recueil de tous ces éditoriaux… 

Par "ailleurs", c'est le mot, ça sent la scission dans le cercle des érudits de la première heure réunis autour de Pierre Versins. Lui-même écrit ceci dans sa rubrique "Fanactivités" :
Quant à Ailleurs, sa publication est arrêtée et le Club Futopia dissous. Qu'on se le dise, il ne reste plus qu'un Club pour les amateurs de science-fiction d'expression française, le « Cercle Littéraire d'Anticipation » dirigé par Jacques Ferron, 24 cité Maunoury, Lucé (E. & L.) ; pourtant, aux dernières nouvelles, Claude Dumont, 15 bd Fosse, Méricourt (P. d. C.), lance le « Cosmorama-club », il apparaît donc que l'on aura toujours le choix
C'est la rubrique "En bref" qui nous éclairera un tout petit peu plus en fin de numéro :
Un fanzine de perdu…
 
Mais il s'agit du doyen des fanzines : Ailleurs (directeur : Pierre Versins). Dans un faire-part sur papier rose, envoyé aux membres du Club Futopia, Versins explique sa décision d'interrompre l'entreprise : « 1° Je suis un peu las ; 2° l'expérience a assez duré ; 3° les fanzines se multipliant, Ailleurs n'est plus un besoin mais un luxe. 
 
…un de retrouvé…
 
Nous apprenions en même temps la naissance d'un nouveau fanzine : Lunatique, dû à Jacqueline Osterrath, auteur connu des lecteurs de Fiction. Premier numéro entièrement rédigé par des femmes. Voir critique plus détaillée dans la rubrique Fanactivités de ce mois.
 
…et un nouvel "Ailleurs"
 
D'autre part Versins n'abandonne pas l'édition. Il annonce au contraire son intention de lancer un Ailleurs nouvelle série, tout différent du premier. Rien à voir cette fois avec un fanzine. Objet de cette publication : « Étudier et illustrer les littératures conjecturales romanesques, à l'aide d'articles, de bibliographies, de thématologies, de textes exemplaires, etc. et ceci sur le plan le plus international possible. » Plus que jamais, Versins devient l'encyclopédiste de la SF. 
 
On ne pourrait pas mieux dire, l'Encyclopédie est même le projet de Versins qui lui prendra encore 10 ans de son temps.

09 juillet, 2025

Fiction n°119 – Octobre 1963

Beaucoup d'histoire d'êtres humains exploités par des forces hostiles ou non, qu'elles soient démoniaques ou extraterrestres; et surtout : beaucoup de nouvelles restées depuis inédites en recueil, par des grandes vedettes du calibre de Poul Anderson, Fritz Leiber, ou Robert Silverberg, excusez du peu !

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Sommaire du Numéro 119 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie

NOUVELLES

2 - Poul ANDERSON, Que succombe l'incube ! (Operation Incubus, 1959), pages 4 à 21, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

3 - F.K.B., Lessivage, pages 22 à 29, nouvelle *

4 - Robert SILVERBERG, Le Vents de Siros (The Winds of Siros, 1957), pages 30 à 54, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

5 - Alain DORÉMIEUX, Les Bêtes, pages 55 à 57, nouvelle

6 - Fritz LEIBER, Petite planète de vacances (Game for Motel Room, 1963), pages 58 à 66, nouvelle, trad. Christine RENARD *

7 - ARCADIUS, Chronique des rapaces, pages 67 à 83, nouvelle

8 - John COLLIER, Un match difficile (After the Ball, 1933), pages 84 à 102, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

9 - Bernard MANIER, L'Intrus, pages 103 à 107, nouvelle *

10 - Avram DAVIDSON, Je ne vous entends pas... (I Do Not Hear You, Sir, 1958), pages 108 à 118, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

11 - Daniel MEAUROIX, Seuls toi et moi, mon amour, pages 119 à 127, nouvelle

12 - Kit REED, Le Nid vide (Empty Nest, 1959), pages 128 à 135, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

13 - GÉBÉ, La Ville, pages 137 à 141, portfolio 

CHRONIQUES


14 - Pierre STRINATI, Le Festival de SF de Trieste, pages 142 à 144, article

15 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 145 à 153, critique(s)

16 - Alain DORÉMIEUX & Jacques GOIMARD, Notules, pages 155 à 159, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dans Que succombe l'incube !, on retrouve le couple sorcière - loup-garou Matuchek, en prise avec la tentation d'un incube. Une aventure conjugale sympathique mais sans plus de la part de Poul Anderson.

Le mystère reste entier au sujet de l'auteur F.K.B. La rédaction de Fiction s'amuse à nous berner d'indices peu diserts ("Ajoutons qu'il a choisi ces initiales mystérieuses parce que son vrai nom est l'homonyme de celui d'un auteur qu'il déteste.") qui nous ferait presque penser que notre acronyme anonyme n'apprécie pas Frantz Kafka (!!??). Pour ce qui est du sujet, la nouvelle l'expose clairement :

Plus de 60 ans auparavant, quelqu'un avait calculé que, si la consommation mondiale de détergents continuait à croître sur sa lancée, la proportion de produits moussants dans l'eau des océans atteindrait vers 2040 le seuil critique permettant aux mers de se mettre à mousser. 

Le récit reprend les modèles de Ward Moore ("Encore un peu de verdure"), de Jacques Sternberg ("La sortie est au fond de l'espace") ou de John Wyndham ("Le péril vient de la mer"), ou plus directement encore Alan Nelson et sa nouvelle "Les conséquences d'un savon" (in Fiction n°8) pour brosser une fin du monde détergente. Rien de très original, mais ce Lessivage est plaisant à parcourir.

Deux hommes et deux femmes en huis clos (Sartre est même cité), entourés par Les vents de Siros, et une histoire d'implantation coloniale sur une planète étrangère somme toute assez accessoire, car l'essentiel de la nouvelle de Robert Silverberg n'est pas là, mais bien plutôt dans la révélation des oppressions qui les dominent, et qui ne prendraient fin qu'en les dépassant. Silverberg, assurément, a encore mûri.

La domestication vue de l'autre versant, celui de l'animal exploité... Mais ici l'animal a un langage humain qui témoigne de son plaisir coupable de servir de nourriture à un exploitant bien étrange, qu'il dénomme Les bêtes. On retrouve bien les thèmes vampiriques et hédonistes de Alain Dorémieux, qui s'octroie le luxe de publier deux de ses nouvelles dans un même numéro (à la manière de Galaxie 1ère série, en masquant le doublon sous un pseudonyme).

Une délicieuse histoire d'amour partagé entre un homme qui réalise son machisme banal et une femme aimante mais... Fritz Leiber nous entraîne pas à pas dans un dédale policier aux enjeux cosmiques, et (pour une fois) avec beaucoup de tendresse pour cette Petite planète de vacances et ses habitants.

"Nous nous préparons un moyen âge où la barbarie sera servie par la technique". Arcadius cite ici Nietzsche (nous n'avons pas retrouvé la source de cette citation, avis aux amateurs !). Pour illustrer cet aphorisme, et après le danger qui vient de l'humain lui-même (dans la nouvelle de Silverberg notamment), un autre danger qui vient de l'intérieur : du pouvoir dictatorial, qui repose par définition sur une extrême violence et une grande arrogance, et finit par créer de lui-même les conditions de sa propre chute. Dans ces Chronique des rapaces, la démonstration d'Arcadius est efficace.

Un fieffé incorruptible s'entiche de réformer un démon. John Collier s'amuse à brosser la liste des hypocrisies de la "bonne société" dans Un match difficile ; un peu gratuit toutefois.


Le destin cruel d'un couple qui ne se sait pas mal assorti... et sa résolution par le biais d'un cliché. L'intrus est une correcte nouvelle suffisamment concise pour ne pas ennuyer, mais l'écriture de Bernard Manier manque un peu de style.

Pas du meilleur Avram Davidson non plus - on a du mal à mettre en valeur l'enjeu du protagoniste de Je ne vous entends pas… On retrouve toutefois son goût pour les objets mystérieux et précurseurs de technologie à venir : ici, un téléphone du XVIIIè siècle.

A propos de l'auteur, le numéro 120 de Fiction déclarera au détour d'un tout autre sujet : "Avram Davidson, rédacteur en chef de notre édition américaine", soit le magazine américain "The magazine of Fantasy and Science Fiction". Sans remettre en question le talent de cet auteur, les lecteurs français comprendront mieux la grande diffusion de ses nouvelles dans Fiction.

Alain Dorémieux sous pseudonyme (donc), fait la jonction entre l'histoire de John Collier, où il est brièvement question d'un mannequin, et une autre histoire, celle de la Vénus d'Ille de Prosper Mérimée. En effet, il s'agit ici aussi de la jalousie d'un objet aimé, suscitée lorsqu'il se sait supplanté par une forme semblable, même plus vulgaire, mais toutefois douée de vie. C'est Seuls toi et moi, mon amour par Daniel Meauroix.

Comme toujours chez cette autrice, beaucoup d'ironie de la part de Kit Reed sur son personnage de bienfaitrice égocentrée, qui nous distrait du péril fantastique qui, construit comme Le nid vide, s'inscrit peu à peu comme une évidence tout au long du récit. Bien mené, même si gratuit.


Fiction omet, par modestie ?, de signaler ses 10 ans d'existence. Le fait est pourtant notable.

Une petite note à l'occasion de la sortie du dernier A. E. van Vogt nous éclaire sur le champ éditorial des romans de SF anglo-saxons en ce début des années 60.

Ici, on désintègre !


Voici le dixième roman de Van Vogt traduit en français : score qui fait de cet auteur le champion toutes catégories de la science-fiction anglo-saxonne, avant Heinlein (9 traductions), Bradbury et Williamson (7 chacun). Faut-il le dire ? Nous croyons que c'est là une première place largement méritée, et que la faveur du public consacre en Van Vogt un talent exceptionnel.


Et pour terminer, L'écran à quatre dimensions nous rapporte la sortie d'un film de Ray Milland, Panic in year zero, qui rappellera certainement une nouvelle de Ward Moore (encore lui) aux lecteurs de la première heure de Fiction. Vous pouvez vous reporter au Fiction n°23 pour lire ou relire "L'aube des nouveaux jours".

Mise à jour du 15 Octobre 2025 : 

Le numéro 126 de Fiction fait état de quelques coquilles, du moins de déroutages : Michel Demuth devient Michel Deutsch (tous les deux traducteurs, on comprend la bévue), et Pierre Bassard, jeune illustrateur, se voit voler la vedette par Jean-Claude Forest (qui n'y est pour rien).

Errata

C’est par erreur que la couverture de notre dernier numéro était, dans la page du sommaire, attribuée à Jean-Claude Forest. Elle était l’œuvre de Pierre Bassard, jeune dessinateur dont nous avions déjà choisi une composition pour illustrer notre numéro 119, et auprès de qui nous nous excusons.

Dans le même numéro, Demètre Ioakimidis, rendant compte de Loin de Terra, attribuait à Michel Deutsch la paternité de la traduction des nouvelles La cage de sable et Les proies. Cette traduction était due en fait (confusion sémantique…) à Michel Demuth.

02 juillet, 2025

Fiction n°118 – Septembre 1963

Un numéro très éclectique qui voit entre autre publiée la dernière nouvelle de Julia Verlanger dans Fiction, de la poésie de SF, Avram Davidson toujours apprécié, et un nouvel opus critique des Lettres d'Amérique par Alfred Bester.

Clic droit pour la nouvelle chair !

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Sommaire du Numéro 118 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES

2 - James WHITE, Mystère au rayon des jouets (Counter Security, 1963), pages 5 à 26, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

3 - James Henry SCHMITZ, Le Réfractaire (These Are the Arts, 1962), pages 27 à 42, nouvelle, trad. Christine RENARD *

4 - Julia VERLANGER, Chasse au rêveur, pages 43 à 50, nouvelle

5 - Fritz LEIBER, Si les mythes m'étaient contés (Myths My Great-Granddaughter Taught Me, 1963), pages 51 à 56, nouvelle, trad. Christine RENARD

6 - Colette GOUDARD, Le Rendez-vous, pages 57 à 62, nouvelle *

7 - Avram DAVIDSON, Une vengeance théâtrale (Mr. Stilwell's Stage, 1957), pages 63 à 74, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Philip Maitland HUBBARD, La Brique d'or (The Golden Brick, 1963), pages 75 à 84, nouvelle, trad. Christine RENARD *

9 - Jean CASSOU, La Fille du roi d'Angleterre, pages 85 à 97, nouvelle *

10 - William Fryer HARVEY La Bête à cinq doigts (The Beast With Five Fingers, 1928), pages 98 à 124, nouvelle, trad. Françoise MARTENON & Roland STRAGLIATI

11 - Charles DOBZYNSKI, L'Opéra de l'espace, pages 125 à 135, extrait de roman

CHRONIQUES


12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 136 à 153, critique(s)

13 - Alfred BESTER, Lettres d'Amérique, pages 154 à 159, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

14 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 160 à 162, critique(s)

15 - F. HODA, Le Monde des idées, pages 163 à 167, article

16 - Jacques GOIMARD, Revue des revues, pages 167 à 174, critique(s)

17 - (non mentionné), En bref, pages 175 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Mystère au rayon des jouets démarre en enquête policière menée par le veilleur de nuit d'un grand magasin pour basculer subitement en récit de Premier Contact. James White en profite pour faire état de certains clichés de la science-fiction, avec au passage une évocation de ceux de Lovecraft : 

Tully eut un frisson en songeant à ce qu'il ressentirait si l'autre devait lui arracher les deux bras et une jambe, lui retirer un… Il s'efforça désespérément de chasser cette idée pour ne plus penser qu'à des êtres pacifiques, civilisés, mais son esprit était incapable d'oublier l'autre espèce. Cette race venue d'outre-ciel, que Lovecraft s'ingéniait naguère à décrire…
Selon Lovecraft, la totalité de l'espace-temps était le domaine d'entités monstrueuses, d'êtres aussi glacés, aussi inhumains que les infinis interstellaires où ils vivaient. L'homme, avec son souci du bien et du mal, n'occupait qu'une place infime, cramponné à un minuscule grain de poussière, ignoré et ignorant dans ce continuum qui n'était qu'une obscénité blasphématoire. Tully n'aimait pas la cosmogonie de Lovecraft, mais ce dernier avait un tel talent d'écrivain que ses récits continuaient à le hanter malgré tout. Or les êtres pensés par Lovecraft étaient du genre même à dépecer une créature vivante, intelligente, sans plus de pitié que n'en montre un gamin écervelé quand il arrache les pattes à une mouche.

Un autre extrait de nouvelle, qui ne sera pas sans nous rappeler l'hypnose qui frappe la majorité de nos amis terriens :

(…) en cette ère de confort et d'abondance, les gens avaient un besoin croissant de sensations fortes et d'émotions, aussi les élucubrations les plus idiotes faisaient-elles l'affaire. Étant donné que tout le monde, même dans les coins les plus reculés, avait son poste de télévision, il s'ensuivait qu'une publicité bien montée pouvait retenir l'attention de l'univers entier. En général, cela durait un mois ou deux.

Une paranoïa toute dickienne fait balancer la lecture de Le réfractaire de la suspicion à un doute ironique. La chute n'en est que mieux ressentie. James Henry Schmitz est aussi mieux servi par la traduction de Christine Renard qu'à l'époque de ses parutions dans Galaxie.

Chasse au rêveur augure sans doute l'introduction à des aventures à venir pour Kern, le mercenaire au grand cœur (qu'on retrouvera en effet dans le recueil "Les oiseaux de cuir" sous le pseudonyme de Gilles Thomas, au Fleuve Noir). Un poil attendu, cette histoire se lit avec le même plaisir coupable ressenti en parcourant un volume de la collection Anticipation…

Ce sera, nous l'avons dit, la dernière nouvelle publiée dans Fiction de Julia Verlanger. Ce ne sera pas de l'ostracisme, en témoigne cette introduction (sans doute signée par Alain Dorémieux) :

Julia Verlanger n'écrit pratiquement plus, et c'est dommage. Elle avait démontré, il y a quelques années, un talent plaisant et rafraîchissant, portant sur un grand éventail de genres. Nous ne pouvons, en publiant cette dernière nouvelle d'elle extraite de nos réserves, que lui adresser cette requête : « Chère Madame, remettez-vous, de grâce, à votre machine à écrire ! »

Fritz Leiber, vivement, réinterprète les mythes nordiques sous l'angle de la guerre froide que traverse le monde en 1963, dans Si les mythes m'étaient contés. Il ne fait pas qu'en détailler les correspondances, mais donne un sens même à ce qu'il y ait des correspondances. Fort habile.

Bien qu'il y ait des allusions dans le décor à des éléments de SF, le Le rendez-vous que propose Colette Goudard bien que court, est passablement ennuyeux.

 

On se souvient de "La boîte à musique" de Odette Ravel (Fiction n°116), nouvelle à laquelle il manquait d'un enjeu satisfaisant pour emporter le morceau. Avram Davidson, avec une boîte magique de même acabit, dresse une diablerie de son goût, Une vengeance théâtrale autrement plus satisfaisante, toujours avec l'air de ne pas y toucher, en distrayant le lecteur avec un contexte de services aux inventions, et masquant son intrigue véritable.

Rapproché de Montague Rhodes James, Philip Maitland Hubbard signe en effet une histoire où le surnaturel surgit du quotidien. Un homme est isolé sur un bateau au large de la Cornouailles, et propose au narrateur de vendre pour lui La brique d'or, un lingot d'or pur…

Jean Cassou imagine une vie parallèle pour Elisabeth Princesse d''Angleterre, qui n'avait pas été couronnée quand la nouvelle fut écrite. La fille du roi d'Angleterre date de 1933 (in "Les cahiers du Sud n°150 -avril 1933). Elisabeth a 7 ans et ne sera couronnée qu'en 1952. Comme la nouvelle l'évoque majeure, on peut imaginer que Jean Cassou extrapole sur l'année 1946 environ. Le plus troublant est qu'il imagine Elisabeth épouser un roturier, et qu'en réalité c'est son oncle Edward en 1936 qui abdiquera pour des raisons assez similaires. Sans doute que Cassou a simplement eu besoin d'une véritable princesse moderne pour donner à son récit le sel voulu pour des gens qui courent après des chimères pour enchanter le monde et la vie.

Une ambiance oppressante pour un bourreau habile : La bête à cinq doigts est une main possédée et habité d'une vie autonome contre-nature. On y détecte aussi cet humour à froid typiquement anglo-saxon de la part du méconnu W. F. Harvey.

L'opéra de l'espace propose de la poésie de SF. La forme est suffisamment rare pour qu'on la signale. Et les vers sont bien rythmés. Une curiosité signée Charles Dobzynski.



La rubrique Livres d'Amérique signée Alfred Bester nous délivre toujours son lot de petites notes anecdotiques et croustillantes. En voici une, qui décrit l'univers éditorial SF des USA dans les années 30 :

Dans les années trente, lorsque les auteurs et les éditeurs de science-fiction avaient coutume de se réunir à déjeuner une fois par semaine, le soussigné était un débutant rougissant et timide qui écoutait avec vénération la conversation des grands. Il y avait Otto Binder, représentant la moitié d'Eando Binder qui écrivait effectivement ; Manly Wade Wellman, qui avait toujours à sa disposition un verre de vin et une centaine d'anecdotes sur le Sud ; Malcolm Jameson, officier naval jusqu'au bout des doigts, et sa jolie fille, vers laquelle convergeaient tous les regards ; et Edmond Hamilton, un gentleman austère, avec une mince moustache à la Clark Gable.

C'étaient là les auteurs actifs qui, avec quelques autres, assuraient les affaires des vieux magazines comme Thrilling Wonder, Startling, Astouding et Amazing Stories. Nous nous souvenons d'avoir demandé à un rédacteur en chef quelle était la qualité particulière qui rendait ces auteurs si précieux. Il nous avait répondu : « La régularité. Ils écrivent parfois une histoire véritablement mémorable, mais ils n'en écrivent jamais de mauvaises. Nous pouvons toujours compter sur eux. »

Savez-vous depuis quand existe la catégorie "Cinéma Bis" ? Il semblerait bien que cela soit depuis 1963. Jacques Goimard passe en revue les revues, et en extrait cette analyse :

(…) laissons parler Cinéma 63, la plus lue de toutes les revues de cinéma, donc celle qui peut faire le plus pour le cinéma fantastique, d'autant que ses positions généralement raisonnables (quelquefois trop) incitent mieux l'agneau-lecteur à se jeter sans méfiance dans la gueule du loup.

Cette revue ouvre, dans son numéro d'avril, le dossier du « cinéma-bis » : notion plus large que celle de cinéma fantastique ou SF, et qui recouvre en gros tout le cinéma fou, celui que les rédacteurs définissent, un peu restrictivement d'ailleurs (et Fritz Lang ?), par son incompatibilité avec les valeurs traditionnellement admises des historiens de cinéma.

Pierre Billard, dans son introduction, situe bien le moment historique : « Le moment a sonné des révisions déchirantes. Le cinéma tout entier est remis en question. Les films de second rayon voient s'ouvrir devant eux le purgatoire d'une projection dans un club de fanatiques, le paradis d'un numéro spécial dans une revue spécialisée. Le vrai, le grand cinéma de nos pères et de notre jeunesse, le cinéma parlant, pensant, adulte, académique, est contesté de tous côtés. Voici venir le règne du cinéma-bis, absurde, abracadabrant, fantastique, horrible, magique et charmant. » (p. 34). 

En fait l'attitude de la nouvelle génération n'est plus exactement celle des amateurs traditionnels de fantastique : le « cinéma-bis » est devenu pour elle l'instrument d'une révolte généralisée contre le cinéma de papa. Pierre Billard, quant à lui, adopte une position nuancée, considérant cette remise en question comme stimulante, à condition de ne pas exagérer ; « à condition de ne pas remplacer l'académisme par un byzantinisme plus stérile encore. À condition de ne pas remplacer les faux dieux abattus par un culte tout aussi absurde du futile, de l'ornemental, du superficiel et du désinvolte bâclé. À condition de ne pas prendre l'insolence pour du génie, ni l'anti-intellectualisme pour de la culture « moderne ». (p. 34). 

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