Le
Printemps, retour de vie foisonnante, ne saurait nous faire oublier que la vie,
la nature en sa qualité de force, peut avoir une dimension agressive,
conquérante, voire ennemie. Nous en avons un exemple avec notre
précédent Bonus : « Encore un peu de
verdure » de Ward Moore. C’est aussi ce que nous invite à
considérer dans un premier temps de roman de Jacques Sternberg, « La sortie est au fond de l’espace », paru dans
la collection Présence du Futur des éditions Denoël en Août 1956 (n°15 de la
collection). Cependant, restons au diapason du 1er Avril :
malgré son aspect désespéré au premier abord, Sternberg nous invite avec humour
à considérer que la survie pour la survie n’est rien moins qu’inepte. C’est à
un humour subtil que nous devrons de pouvoir saluer en face la sauvagerie du
cosmos.
On
le sait, Jacques Sternberg est un auteur de l’écurie Fiction, adoubé à chacune
de ses publications, auteur des couvertures en collages des premiers numéros
(et passeur du flambeau à son ami Philippe Curval), il est surtout le
représentant d’une S.F. franco-belge avec laquelle il faudra compter.
Evoqué
dans le Fiction
n°35 lors de la publication de sa nouvelle « Les
conquérants », on pouvait déjà lire à propos de ce roman :
Les conquérants - JACQUES
STERNBERG
Dans ce tableau sombre et
amer de la conquête interstellaire, Jacques Sternberg, poursuivant la veine
réaliste qu'il a inaugurée avec « Le navigateur » (n° 32),
met la science-fiction au service de la satire sinistre. Le pessimisme de cette
histoire pourra heurter. Son esprit ne relève pas essentiellement d'un
incurable amour de l'humanité… Mais chez Sternberg, la noirceur et le talent
font bon ménage. Et seuls ceux qui le connaissaient mal seront surpris de sa
gravité de ton – cette gravité que déjà ne dissimulaient pas les feux
d'artifice de « La géométrie dans l'impossible ».
Pour plus ample
approfondissement de cet aspect de Sternberg, se reporter à son premier roman
de science-fiction, que nous sommes heureux de voir paraître à « Présence
du Futur », où il vient d'être publié. Titre (fort joli !) :
« La sortie est au fond de l'espace ».
La
revue des livres du même numéro le recense ainsi :
Un jour – nous sommes
en 1998 – l'humanité se réveille avec les conduites d'eau du monde entier
pleines de microbes et, bientôt, c'est une véritable avalanche de germes
mortels. D'abord, les hommes tentent de se défendre, mais que peuvent-ils faire
contre un ennemi qui résiste à tout – feu, poison, gaz ? Finalement,
il ne reste d'autre ressource que d'aller se réfugier sur une autre planète –
en l'espèce Mars. Voyage difficile, voyage périlleux car, en fait, les gens de
1998 sont à peine plus avancés, techniquement parlant, que ceux de 1956.
Finalement, quelque 6.000 hommes, femmes et enfants atterrissent sur l'astre
rouge (une coïncidence a voulu que je lise l'ouvrage le jour même où Mars
s'était le plus rapproché de la Terre, en septembre), mais là commencent
d'autres ennuis – les « mirages ». Finalement les survivants
sont obligés d'aller de planète en planète, jusqu'au jour où ils rencontrent
les Sconges, des êtres ayant l'apparence humaine et, pourtant, se distinguant
de nous par quelques petits détails. Veulent-ils du bien aux malheureux
astronautes ? Vont-ils, au contraire, se révéler leurs pires
ennemis ?
Tel est, brièvement
schématisé, le thème de « La sortie est an fond de l'espace » de
Jacques Sternberg (Ed. Denoël) que les lecteurs de « Fiction »
connaissent autant pour ses contes que pour ses ouvrages dont
« Fiction » a parlé. C'est un très beau livre, qui avait sa place
tout indiquée dans la collection « Présence du Futur ». Mais c'est
aussi un livre amer, pessimiste, presque nihiliste. En le lisant, je me disais
qu'il est d'une tendance d'esprit assez semblable à celle d'un Dostoïevski, par
exemple. Chose curieuse, nos auteurs – je veux dire les auteurs européens
de SF – sont toujours enclins à donner dans le pessimisme, alors que
celui-ci est beaucoup moins affirmé chez les Américains (je parle des écrivains
de valeur, bien sûr, car dans un « space-opera » on trouve rarement
une « tendance d'esprit », quelle qu'elle soit) et tout à fait
inexistant chez les Russes contemporains. Ceci dit, Sternberg sait aussi
introduire une pointe d'humour aux moments voulus et cela dilue un peu
l'amertume de son roman, par ailleurs superbement écrit. Recommandé.
On
pourrait avoir l’impression que l’intrigue est déjà fortement dévoilée. Voyons
ce qu’en présentaient les différents 4èmes de couverture.
Rabat
de couverture de la première édition (1956) :
C'était en 1998. Tout était
calme et normal cet après-midi-là, lorsque, vers trois heures, l'événement
éclata. Dans les conduites d'eau du monde entier, les myriades de microbes se
mirent à grandir. Les villes furent envahies, puis les rivières, les fleuves.
Une marée de germes mortels submergea la Terre. Quelques milliers d'humains
seulement parvinrent à quitter leur planète pour débarquer sur un autre monde.
Là une déception nouvelle les attendait : la nature était résolument
hostile à la présence de l'homme.
Et
l'exode continue, implacable, parce que sur tous les mondes où ils débarquent
les hommes retrouvent ce gigantesque complot qui semble être tramé contre eux.
Poursuivis sans poursuivants, exténués, rompus, ils rencontrent enfin les
Sconges.
Qui
sont-ils, d'où viennent-ils, ces êtres si beaux, si semblables aux hommes, à
peine plus indolents, avec leur désir de venir en aide aux rescapés de la
Terre ? Ils leur ouvriront une dernière porte — mais la porte
donne-t-elle sur une véritable issue ?
L'auteur,
qui a déjà écrit des contes fantastiques, a réussi, tout au long des pages de
ce roman, à nous faire vivre les angoisses des fugitifs, à nous tenir en
haleine. Il a su intégrer, dans le domaine de l'anticipation, une notion
réservée jusqu'à présent aux romans policiers ; celle du suspense.
Seconde
et troisième édition (1971 et 1973) :
Tout était normal ce jour-là, quand, vers
trois heures, l'événement éclata : dans les conduites d'eau du monde
entier, les microbes se mirent à proliférer. Et bientôt, l'eau des robinets ne
fut plus qu'une grande coulée de germes mortels...
Où fuir ? Où se réfugier ?
Faut-il quitter la planète ? Mais un piège n'attend-il pas les
survivants... au fond de l'espace ?
Quatrième
édition (1978) :
Par
une belle journée de février, en 1998...
Et
soudain, dans les tuyauteries du monde entier, les microbes contenus dans l'eau
grandissent et prolifèrent. Comme la pollution, dont ils sont assez évidemment
le synonyme. Panique en Occident, panique en Orient, panique sur toute la Terre
qu'il faut abandonner au prix d'un effroyable massacre. Qui n'est jamais qu'un
commencement, car de planète apparemment accueillante en planète interdite, le
périple des survivants de la Terre ne trouvera en réalité qu'une seule sortie
au fond de l'espace, celle qui donne directement sur une mort, non seulement
peu souhaitée mais assez imprévue.
Ecrit
en 1956, alors que personne ne parlait encore de pollution, ce roman frappa la
critique qui, en ce temps-là, savait à peine épeler le mot
"science-fiction".
L'auteur.
Né à Anvers au XXe siècle. Vit depuis vingt-cinq ans à Paris où il tente
péniblement de survivre de sa plume après vingt-sept livres publiés un peu
partout. Il n'y a pas de genre littéraire qu'il n'ait tenté, théâtre et cinéma
compris. Il refuse l'étiquette simpliste de S.-F. alors qu'il en a toujours mis
dans tous ses écrits. En effet, il en est profondément imbibé. Mais il le nie,
parce qu'il déteste les clans, les cliques et les claques.
Cinquième
édition (1990) :
Rien
n'avait préparé l'humanité au cataclysme qui s'abattit sur le monde cet
après-midi de l'été 1998. Soudainement, dans le secret des tuyauteries, mus par
quelque dessein diabolique, voici que les microbes se mettent sauvagement à
grossir. Le plus anodin des robinets, actionné par le plus innocent des buveurs
d'eau, laisse désormais échapper un flot de germes voraces, répugnants et
mortels. Une seule solution pour les humains paniqués : fuir vite et loin.
Une seule issue : l'espace.
Mais,
hélas, un destin tragique s'acharne sur l'humanité moribonde : où qu'ils
débarquent, les survivants exsangues ne trouvent que nature hostile. Jusqu'au
jour où ils rencontrent enfin les Sconges, des êtres doux et parfaitement
charitables, qui leur ouvrent une dernière porte.
Mais
qui ouvre sur quoi ?
Il
est rare de voir autant de « pitch » d’un même ouvrage, surtout chez
le même éditeur. On notera l’accent mis sur différents points selon le contexte
de l’époque. « Une notion réservée jusqu'à
présent aux romans policiers ; celle du suspense. » en 1956, lorsque la S.F. en était
encore à devoir justifier sa légitimité de genre à part entière en empruntant
aux autres leurs attributs ; un, beaucoup plus laconique : « Mais un piège n'attend-il pas les survivants... au fond de
l'espace ? » qui semble justifier par le titre le choix d’une
réédition ; « alors que personne ne parlait encore
de pollution, ce roman frappa la critique qui, en ce temps-là, savait à peine
épeler le mot "science-fiction". » à la fin des
années 70, époque où la prise de conscience écologique commençait à poindre ;
enfin « une dernière porte. Mais qui ouvre sur
quoi ? » alors que nous en étions – pour ceux qui étaient
nés ! – à nous interroger sur la toute nouvelle mondialisation…
Bien
que ces diverses accroches en dévoilent peut-être un peu trop sur l’intrigue de ce roman, ce n’est après tout pas si
dommageable, l’intrigue étant à proprement parler pour Sternberg un prétexte à
distiller l’essence de l’humanité ; en la confrontant à une succession de
périls – mais non pour la « victimiser »
comme le seraient les jeunes filles effarouchées des couvertures de pulps américains – Sternberg nous permet de dévoiler ce qui
justement fait de l’humanité une force de vie elle aussi agressive,
conquérante, et dans la nécessité d’une adversité pour pouvoir envisager des
perspectives dans un avenir potentiel.
Dès
le Prologue, Jacques Sternberg tord le cou à l’essence même de la
Science-Fiction : son aspect spéculatif.
La
vie n’avait pas tellement changé depuis 1970. (…)Certains hommes quand ils
parlaient des années 70 affirmaient :
— C’était
le bon temps.
Ils
avaient tort. L’année 1998 ressemblait singulièrement aux années 70.
Le
ton est donné : n’attendons pas la description d’une vie sociale rendue miraculeusement
exotique, ne spéculons pas à outrance, l’être humain reste finalement lent dans
l’évolution de ses mœurs. Voilà bien une accroche courageuse, mais lucide, si l’on
s’en réfère aux miracles technologiques attendus des années 50 aux années 70, pour
un fantasmatique An 2000 qui verrait des voitures volantes, des bases lunaires,
des métros supersoniques… En 2001, la déconvenue était palpable : l’avenir
n’est jamais pour maintenant, trente ans ou même un demi-siècle ne sont jamais
qu’une banlieue temporelle…
Sternberg
écarte donc la spéculation pour nous éclairer sur l’état contemporain de nos mœurs.
On appréciera toutefois, malgré lui, l’acuité de son regard sur les effets d’une
« contamination » sur les pouvoirs publics :
Les
microbes, par contre, ne réussirent pas à étouffer de nouveaux discours et de
nouvelles doctrines. Ils servirent au contraire de prétexte à une tornade de
discours inédits. Le monde entier, en quelques heures, ne fut plus qu’un
gigantesque discours criblé de conseils, d’avis, d’explications sans espoir, de
questions sans réponses et de réponse gratuite, accrochée à des questions mal
posées.
Dans
toutes les villes, on placarda d’énormes listes de conseils que la radio et la
télévision prodiguèrent de leur côté avec leurs moyens. Conseils dont la
plupart étaient notablement saugrenus, car inutiles à formuler : NE
BUVEZ PAS D’EAU. NE FAITES PLUS RIEN CUIRE À L’EAU. NE LAISSEZ PAS D’EAU
TRAÎNER DANS VOS APPARTEMENTS. FERMEZ VOS ROBINETS OU FAITES-LES PLOMBER.
Puis
aussi, et surtout, des promesses, des gages sur l’avenir. Donner le change
était urgent, chaque gouvernement s’en rendait compte. La panique avait été
évitée, mais elle avait sans nul doute une date d’échéance. Cela pouvait être
demain ou cette nuit. Pour l’éviter, il fallait commencer par utiliser le
mensonge et les vieux poncifs de la propagande qui toujours avaient donné
d’excellents résultats. La situation, on le déclara officiellement à travers le
monde, n’était qu’apparemment tragique. La science veillait, bien
entendu ; la science arriverait facilement à détruire ce fléau domestique.
Patience, tout cela n’était qu’une simple question de mesures à prendre.
Évidemment, on risquait de rester sans eau potable dans les villes pendant un
ou deux jours, mais cela n’irait pas plus loin que cet inconvénient sans
conséquence. Évidemment, depuis la première heure, des congrès scientifiques
s’étaient organisés et ils traquaient de près l’événement et ses dérivés. Ce
n’était qu’un mauvais moment à passer. Il ne durerait guère. Cela sans compter
les innombrables explications scientifiques qui furent jetées au vent pour
rassurer les uns et les autres. Les grands mots, particulièrement ceux qui
étaient incompréhensibles, cela rassurait toujours.
Mais
ce que ni la presse ni la radio ne diffusèrent, c’est que les savants et les
techniciens n’y comprenaient rien. Personne n’avait pu expliquer de façon
logique la stupéfiante mutation, en quelques secondes, des microbes. Personne
ne comprenait comment les choses avaient commencé. Et personne ne pouvait dire comment
elles évolueraient. Ni surtout comment elles se termineraient.
Froid
dans le dos, à l’aune des « années vaches » que nous venons de
traverser, n’est-ce pas ? Souhaitons que le sardonique Sternberg ait été
trop loin dans la prédiction avec l’extrait suivant :
Car
l’homme se souvint en temps voulu que, s’il était le créateur des bonbonnières
à lumières tamisées et l’ancien propriétaire des cathédrales gothiques, il
était également l’architecte et l’inventeur des camps de concentration. Que
fallait-il pour édifier de vastes camps de concentration ? Des
baraquements, rien d’autre, plus même besoin de fils de fer barbelés. Et que
fallait-il pour construire des baraquements ? Pas grand-chose, en vérité :
quelques planches et du goudron. Pour les meubler ? Pas grand-chose non
plus : quelques paillasses, quelques tables et quelques poêles pour
chauffer le tout. Rien de plus simple. La solution était là. Elle fut adoptée
partout, immédiatement.
En
un seul jour, le monde devint un gigantesque camp de concentration.
Tout
comme dans « Encore un peu de verdure »
de Ward Moore (notre
précédent Bonus), les baraquements, les camps de réfugiés, ne sont qu’une
solution temporaire palliant à l’état d’urgence. Bientôt, la porte de sortie se
dessinera dans la fuite vers l’espace.
Les
hommes partaient sans recul, prêts au combat. Parce qu’il n’y avait plus que
cette issue, parce qu’il fallait prendre ce risque avec une chance sur quatre
de s’en tirer ou le refuser avec quatre chances sur quatre de crever.
Sternberg
aura certainement lu dans les pages de Fiction la série « Une
chance sur… » de J.
T. McIntosh. Mais son angle d’attaque n’est pas celui, psychologique, de l’auteur
britannique. Un premier degré de lecture attriste certainement :
l’humanité n’est plus que peau de chagrin, ses dirigeants sont des borgnes
obstinés guidant un troupeau aveugle et docile, bien que râleur, et aucune
terre d’élection ne vaut la Terre, n’est même envisageable pour la survie de
l’espèce humaine (on a définitivement abandonné l’idée biblique de sauver comme
Noé le reste du patrimoine vivant, sinon sous forme de nourriture en boîte).
Mais
au final, cette humanité n’est pour Sternberg qu’un troupeau, animal lui aussi
tant ses besoins primordiaux sont primaires, voire primitifs. Et ce n’est
qu’une fois les questions de la survie, de la subsistance et de l’abri
définitivement résolues que l’auteur nous présente une humanité qui s’ennuie, imperméable à tout engouement artistique,
esthétique, poétique, s’il n’est pas question d’argent, de travail, de
propriété ou de domination.
Ne nous en tenons pas là pour
conclure cet article. Simon Bréan, dans son remarquable essai « La science-fiction en France - Théorie et histoire d’une
littérature » nous propose un troisième degré de lecture qui
aura peut-être échappé à l’auteur lui-même, mais qui est fort pertinent dans le
paysage éditorial de la science-fiction en France en cette année 1956
(attention, divulgâchage en prime…)
Si des nouvelles subtiles peuvent appuyer aux yeux des
lecteurs de Fiction les prétentions d’un jeune auteur français, il semble très
difficile pour un écrivain de faire œuvre a l’échelle du roman. Ceux qui
aspirent à devenir des auteurs de science-fiction sont soumis en France à des
exigences contradictoires, puisqu’ils ne peuvent prétendre à l’originalité qu’en
dépassant un modèle qu’il leur est interdit de suivre. Un ouvrage de Jacques
Sternberg, le premier roman français de science-fiction paru dans la collection
Présence du Futur, peut être lu comme la représentation métaphorique de ce
dilemme stérilisant.
La sortie est au fond de l’espace situe dans le futur
une anomalie meurtrière. Les microbes contenus dans l’eau se mettent à grossir,
dévorant tout sur leur passage. Quelques milliers de Français parviennent à s’arracher
à la Terre dévastée, grâce à un plan de fusées autrefois remisé aux archives,
parce que le voyage interplanétaire était jugé inutile.
Les Français errent de planète en planète, ne trouvant
que des globes hostiles et stériles. Consumés par la folie et la malnutrition,
les survivants parviennent sur une planète ou ils peuvent espérer survivre.
Orchide est peuplée de créatures agressives, mais comestibles, des plantes
vivantes, rappelant les extraterrestres caricaturaux vilipendés par Sternberg.
Alors que les Français s’organisent pour conquérir ce territoire, d’autres
extraterrestres se manifestent. Ceux-là tiennent des surhommes stéréotypés des space
operas américains des années trente : grands et forts, beaux et blonds, dotés d’une
technologie qui paraît magique.
La rencontre entre ces Français misérables et accablés
et les « tarzans de l’espace » reçoit une fin sinistre : sous couvert de les
aider, les surhommes transportent les Français sur leur propre planète, qui est
une merveille de géométrie, mais qui est aussi mortelle que toutes les
précédentes, puisqu’il est impossible d’y dormir. (…)
Pris comme une métaphore de la situation des Français
face à la science-fiction, ce roman de Jacques Sternberg suggère que leur
avenir est bloqué et que toutes les ressources de leur imagination ne suffiront
pas à faire pièce aux Américains. De plus, la lutte n’apparaît pas comme telle
: les Français croient pouvoir s’installer sur les terres étrangères, pour s’y
adapter et prospérer, alors qu’ils sont incapables d’y survivre et surtout d’y
créer, l’impossibilité de trouver le sommeil impliquant ici une incapacité à rêver.
En 1956, les tentatives des auteurs français semblent
justifier un bilan si négatif. En dépit de réussites indéniables, les romans qu’ils
publient ne soutiennent pas, dans leur écrasante majorité, la comparaison avec
ceux venus des États-Unis. Ces derniers jouissent, par ailleurs, d’une certaine
immunité esthétique. A défaut de trouver en chaque ouvrage un chef-d’œuvre, l’amateur
obtient l’occasion de replacer les chefs-d’œuvre qu’il a déjà lus dans le
contexte contrasté d’œuvres plus ou moins réussies.
La lecture de romans français, en revanche, ne peut se
faire qu’en parallèle de celle de romans américains. Si le texte français ne
vaut pas par lui-même, il n’a pas plus d’intérêt pour comprendre le mouvement
général de la science-fiction.
Pour un ouvrage français, il n’existe pas de situation
intermédiaire entre le chef-d’œuvre et le superflu, tant du moins qu’un
contexte propre à la science-fiction française ne s’est pas établi.