19 avril, 2023

Fiction n°036 – Novembre 1956

Lovecraft à l’honneur pour ce numéro d’automne 1956 de Fiction, avec une traduction originale signée Alain Dorémieux, et un article de fond de Jacques Van Herp.


Pas de pichenette sur la bille, un clic suffit !


Sommaire du Numéro 36 :

NOUVELLES

1 - Frank GRUBER, Sortilèges à Las Vegas (Piece of eight, 1955), pages 3 à 25, nouvelle, trad. Bruno MARTIN

2 - Richard MATHESON, Cycle de survie (Pattern for Survival, 1955), pages 26 à 30, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

3 - Jean-Jacques OLIVIER, La Nuit de chance, pages 31 à 43, nouvelle

4 - J(ohn Cameron Audrieu) B(ingham Michael) MORTON, À la queue ! (On the Way to her Sister, 1954), pages 44 à 47, nouvelle, trad. Roger DURAND

5 - René LEFÈVRE, Houa, pages 48 à 61, nouvelle

6 - Chad OLIVER, Le Vent du nord (North Wind, 1956), pages 62 à 83, nouvelle, trad. Régine VIVIER

7 - Pierre VERSINS, La Bille, pages 84 à 93, nouvelle

8 - Howard Phillips LOVECRAFT, Celui d'autre part (The Outsider, 1926), pages 94 à 98, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

10 - André PICOT, L'Homme qui lisait "Fiction", pages 108 à 112, article


CHRONIQUES

9 - Jacques VAN HERP, H. P. Lovecraft, magicien de l'incommensurable, pages 99 à 107, article

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 113 à 115, critique(s)

12 - Jean-Jacques BRIDENNE, Les Cent ans de Lavarède, pages 119 à 123, article

13 - F. HODA, L'Infini garde son charme, pages 125 à 127, article



Sortilèges à Las Vegas, par Frank Gruber, étonnera sans doute les lecteurs : entre l'ambiance "côte ouest" et les sortilèges régulés par des pièces anciennes, nous voilà bien en présence avec un des inspirateurs des Tim Powers, K. W. Jeter et James Blaylock.


Cycle de survie est devenu un classique de Richard Matheson, habile pourvoyeur de points de vue. La notice de fin de nouvelle (peut-être de la plume de Dorémieux ici traducteur) est un peu trop explicite , mais ne nuit pas à la nouvelle.


Avec La nuit de chance, de Jean-Jacques Olivier, nous voilà confrontés à une tentative de conte de fée, mais qui ne vaut que dans ses évocations. Venise n'y est qu'un décor un peu plat, et l'intrigue se perd en surréalisme un peu creux. Dommage.


À la queue !, par J. B. Morton, nous interroge sur un aspect pour nous acquis voire suranné de nos vies urbaines : faire la queue. La chose était héritée des années de restrictions dues à la guerre, et est ici déclinée à l'absurde.


Houa, par René Lefèvre, vaut par son humour, mais le récit aurait eu plus de chien avec des figures de style plus maintenues.


L’ingérence impérialiste comme moteur de la colonisation dans Le vent du nord, par Chad Oliver. Une belle nouvelle axée sur la mission d'un bureaucrate exerçant sa tache sans affect.


La bille, par Pierre Versins, est une histoire d'échelle comme aurait pu l'écrire William Morrison, avec l'humour bon enfant de Versins en prime.


L'homme qui lisait « Fiction », par André Picot, avec son protagoniste qui s’appelle Laneret au début et Tluaner à la fin, est une potacherie sans prétention, totalement décousue, et qui ne vaut que par son très gros jeu de clés - 110 selon la rédaction.


Howard Phillips Lovecraft à l’honneur, disions-nous. Celui d’autre part, dans une belle traduction de Dorémieux, paraît ici pour la première fois en français. Cet hommage discret à Edgar Poe (et son conte Le masque de la mort rouge) sera repris en 1961 dans le volume qui portera son nom plus célèbre : Je suis d’ailleurs (Présence du Futur n°45 – Denoël).

Avec H. P. Lovecraft, magicien de l'incommensurable, Jacques Van Herp signe un travail méritoire qui fera sans doute référence durant un long temps. Outre une bibliographie quasi exhaustive (fait remarquable pour l’époque), Van Herp analyse les constructions lovecraftiennes dans leurs grandes lignes avec un esprit de synthèse de bon aloi.

Van Herp sait reconnaître les maîtres en matière de fantastique. On ne sera donc pas étonné qu’il puisse mesurer l’ampleur de l’œuvre de Lovecraft à l’aune de celle de Jean Ray. Et c’est cependant en les ramenant sans cesse dos à dos que le critique s’autorise, sans complaisance, à comparer les qualités et les faiblesses de ces deux auteurs qu’un océan sépare.

C’est aussi dans cette comparaison que cet article se perd sur des chemins que l’on sait depuis galvaudés. En posant face à face un Jean Ray aventurier et un Lovecraft puisant sa connaissance du monde dans des livres d’un autre âge, il conforte pour l’un comme pour l’autre des fictions biographiques qui auront la vie dure, à l’instar des notices biographiques sur Poe signée par Baudelaire (et tirée des campagnes de dénigrement de Griswold, pourtant exécuteur testamentaire de Poe).

C’est d’ailleurs principalement chez l’exécuteur testamentaire auto-proclamé de Lovecraft, August Derleth, éditeur et fondateur d’Arkham House, que Van Herp puise sa documentation. En témoigne sa citation du fameux texte dit « de magie noire », très souvent utilisé pour présenter Lovecraft par lui-même :

« Tous mes récits, bien que sans lien apparent, sont basés sur des légendes fondamentales : ce monde fut habité autrefois par des races différentes de la nôtre qui, par suite de la pratique de la magie noire, perdirent leur puissance et furent expulsées de la Terre. Mais elles persistent à vivre dans l'espace, rôdent aux abords de notre monde, toujours prêtes à reprendre possession de notre terre. »

Cette citation est devenue célèbre, tant elle semble explicite... Mais elle est en réalité de August Derleth, reprenant ce que lui restitua de mémoire le musicien Harold Farnese qui avait correspondu avec Lovecraft. On aurait aimé que Van Herp se réfère plutôt à une autre citation de Lovecraft, celle à l’éditeur de Weird Tales Farnsworth Wright, qui contredit ce point de vue d’un panthéon somme toute anthropomorphique :

« Toutes mes histoires sont basées sur l’idée fondamentale que les lois, les intérêts et les émotions partagés par l’humanité n’ont ni validité ni signification au niveau du cosmos. Pour moi il n’y a que puérilité dans une histoire où la forme humaine – et les passions, conditions et normes humaines – sont montrées comme natives à d’autres mondes ou d’autres univers. Pour atteindre l’essence d’une réelle altérité, que ce soit en termes d’espace, de temps ou de dimensions, il faut oublier l’existence même d’un certain nombre de choses : la vie organique, le bien et le mal, l’amour et la haine, et tous les autres attributs purement locaux d’une race négligeable et temporaire appelée humanité. » (Lettre du 05 Juillet 1927)


La critique de Van Herp vise principalement l’ordonnancement d’un panthéon, qu’il juge certes remarquable, mais trop matérialiste pour réaliser l’effroi attendu. Armé de cette citation à Wright, il aurait pu envisager le point de vue d’un sentiment d’horreur cosmique dépassant même la démarche froide et rigoureuse du matérialisme scientifique.

Un point, toutefois, mérite d’être relevé dans l’analyse critique de Van Herp, celui de l’usage d’un certain type de vocabulaire : blasphématoire, impie, jouxtant les grotesques et autres non-euclidiens.

« Or, rien n'est impie ou blasphématoire pour le matérialiste : un tel jugement n'est valable que dans un contexte religieux, c'est-à-dire avec référence à une réalité transcendante qui nous dépasse et nous échappe. »

Van Herp met bien là le doigt sur le paradoxe dans lequel avait été situé Lovecraft, à la fois matérialiste et, semblait-il, attaché à un salut de l’âme, du moins à une forme d’intégrité de la santé mentale à préserver dans un but transcendantal. Or, cette construction religieuse, du moins manichéenne sinon janséniste de « la mythologie de Cthulhu » (Van Herp traduit l'expression sans doute directement de l'anglais "Cthulhu mythos"), n’est que celle de Derleth, croyant convaincu et en cela radicalement différent d’un Lovecraft très matérialiste, impie lui-même, et souvent provocateur en matière de religion.

La vision de Derleth perdurera quelques décennies encore, avant que les travaux de S.T. Joshi, entre autres, fassent de Lovecraft une figure bien plus complexe que celle qui nous était vendue dans les années 50.


12 avril, 2023

Galaxie (1ère série) n°035 – Octobre 1956

Depuis qu’il y a des êtres humains, l’homme a toujours été en conflit avec ses propres machines. Ou c’est lui qui les dominera, ou elles le domineront. Il est difficile de prédire quelle est l’éventualité la plus terrifiante. Mais toute civilisation formée essentiellement d’hommes doit en détruire une autre où les machines dominent, sous peine d’être elle-même anéantie. Il en a toujours été ainsi. (in Les talents de Xanadu par Theodore STURGEON).

Cliquez délicatement sans faire vibrer les liens !

Sommaire du Numéro 35 :

1 - Wyman GUIN, Les Volplas (Volpla, 1956), pages 3 à 26, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Dick FRANCIS
2 - Richard DEMING, L'Encombrant fantôme (The helpful haunt, 1953), pages 27 à 35, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par KOSSIN
3 - William TENN, Châtiment payé d'avance (Time in Advance, 1956), pages 36 à 61, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Dick FRANCIS
4 - COLLECTIF, Votre courrier, pages 63 à 64, courrier
5 - Jimmy GUIEU, Les Soucoupes volantes, pages 65 à 67, chronique
6 - Theodore STURGEON, Les Talents de Xanadu (The skills of Xanadu, 1956), pages 68 à 92, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Virgil FINLAY
7 - Lucien BORNERT, Le Dernier vieillard, pages 93 à 101, nouvelle
8 - Poul ANDERSON, Le Valgolian (Inside Earth, 1951), pages 102 à 127, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par David STONE
9 - (non mentionné), Saviez-vous que..., pages 128 à 128, notes
10 - Algis BUDRYS, Un phénomène de mimétisme (Protective Mimicry, 1955), pages 129 à 136, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par WILLER
11 - Jerome BIXBY, Ces pauvres Zens ! (Zen, 1952), pages 137 à 144, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par ASHMAN 

 

Les Volplas par Wyman Guin est assurément une nouvelle d'anthologie, demeurée inédite pourtant. La question de la vie de synthèse et du type de culture qui convient de lui inculquer se pose avec force humour et profondeur.

A propos de Wyman Guin, on peut lire, dans l’anthologie « Histoires de sociétés futures » (Livre de poche, 1984) : Guin (Wyman). – Né en 1915. Carrière professionnelle principalement consacrée au domaine pharmaceutique. S’est imposé à l’attention par des nouvelles écrites en 1950 et 1962 et développant selon une minutieuse rigueur des thèmes de départ parfois outrés.

L'encombrant fantôme, par Richard Deming, est une histoire de fantôme au ton badin, malheureusement gâchée par un titre trop évocateur.

Un beau problème de loi et de justice que pose William Tenn dans son Châtiment payé d’avance. Et aussi une belle réflexion sur la morale. 

On appréciera l’adaptation pour la télévision pour la série Out of the Unknown et l’épisode : Time In Advance, en 1965, réalisé par Peter Sasdy. On peut le retrouver chez nos infatiguables amis de l’UFSF ici : https://muaddib-sci-fi.blogspot.com/2010/12/out-of-unknown-1965-1971.html

Dans Les Soucoupes Volantes, Jimmy Guieu nous rappelle l’impunité dont jouissaient quelques techniciens issus du nazisme, sans toutefois citer Werner Von Braun qui sera aux Etats-Unis le grand architecte de la conquête spatiale. On déplorera malgré tout que Guieu ne fasse qu’aménager ses effets et faire son auto- promotion. La farce durera malheureusement trop longtemps (jusqu'au n°54).

Les talents de Xanadu par Theodore Sturgeon est une autre nouvelle d'anthologie, une utopie qui plutôt qu'être détruite par la venue d'un étranger, use de l'art de convertir en douceur. Curieusement, il n’y sera pas fait référence dans le Versins (L'Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction – L’âge d’Homme 1972). Lors de sa reprise par les éditions OPTA, la revue en proposera une nouvelle traduction (in Galaxie (2ème série) n° 21, OPTA 1/1966).

Le dernier vieillard par Lucien Bornert demeure une petite bluette un peu maladroite dans sa façon d'amener le contexte d'anticipation. On pardonnera le jeunisme qui rend la nouvelle un peu naïve.

Le Valgolian est une bonne nouvelle de Poul Anderson qui soulève la question de la résistance ou non au colonisateur. Si celui-ci est en capacité d'apporter pacifiquement des bienfaits, la véritable issue réside dans le métissage.

Un phénomène de mimétisme par Algys Budrys est une nouvelle à chute qui rappellera Dollars à gogo de T. L. Sherred, (in Galaxie 31). Ici, le contexte est plus exotique et le style direct est plus travaillé. Algis Budrys, à la bilbiographie assez conséquente, sera surtout connu comme critique littéraire pour la revue Galaxy dans les années 60.

Pour terminer, Ces pauvres zens ! par Jerome BIXBY reste une petite nouvelle sans trop d'intérêt sur une espèce en voie de réapparition. L’auteur nous aura habitués à mieux.


Pour extrait de cette revue, un extrait de « Saviez-vous que… », rubrique toujours très instructive sur les visions d’époque. Cette fois-ci nous avons la description d’une très étrange expérience qu'on croirait sortie d'un démenti discret à l'ufologie...

...SAVIEZ-VOUS QUE…

...les Américains ont réussi à créer une étoile artificielle en libérant l’énergie solaire « stockée » chimiquement dans les atomes de la haute atmosphère ?

 

L’EXPÉRIENCE s’est déroulée au centre d’essais Holloman (Nouveau-Mexique), d’où fut lancée une fusée, du type Aerobee, contenant un gaz – de l’oxyde d’azote – sous pression. Quelques minutes plus tard, on vit apparaître dans le ciel une nouvelle « étoile », deux fois plus brillante que Vénus et qui dépassa bientôt un diamètre apparent supérieur à quatre fois celui de la Lune. À mesure qu’elle grandissait, sa luminosité s’atténuait. Elle finit par disparaître.

Voici ce qui s’était produit : dans la couche supérieure de l’atmosphère (à cent kilomètres environ de la terre), la fusée avait libéré le gaz qu’elle contenait. Or, l’oxyde d’azote a la propriété de permettre aux atomes d’oxygène libres présents dans la haute atmosphère de se combiner deux par deux pour former une molécule d’oxygène. Au cours de ce processus, les atomes d’oxygène libèrent, sous forme de lumière, l’énergie solaire emmagasinée en eux.

Les savants américains envisagent déjà d’utiliser l’énergie qu’il est ainsi possible d’obtenir : 1°) pour la propulsion des fusées dans la haute atmosphère ; 2°) pour l’alimentation en énergie des futurs satellites artificiels ; 3°) pour la radio. Ils ont, en effet, remarqué que le nuage d’oxyde azotique donnait, sous l’action du Soleil, naissance à une « ionosphère artificielle » qui devrait permettre d’améliorer les transmissions radio phoniques à longue distance.

05 avril, 2023

Galaxie (1ère série) n°034 – Septembre 1956

Pendant que Robert Sheckley continue sa partie de cache-cache (ou la pose de ses pièges à ours) à l’aide de pseudonymes (ce qui ne l’empêche pas de faire la couverture), d’autres auteurs s’égaient en « one-shot » au milieu des piliers de Galaxie.

 

Cliquez sans chatouiller SVP !

 
Sommaire du Numéro 34 :


1 - Ned LANG, Une paille ! (Death Wish, 1956), pages 3 à 12, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par WEISS

2 - Jack TAYLOR, À cheval sur le règlement (The Moralist, 1956), pages 13 à 21, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par WEISS

3 - (non mentionné), Un pionnier du roman d'anticipation : Léon Groc, pages 23 à 23, article

4 - William MORRISON, Le Go'ille (G'rilla, 1954), pages 24 à 44, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par KOSSIN

5 - COLLECTIF, Votre courrier, pages 45 à 46, courrier

6 - R(ichard) DeWitt MILLER, Swenson, chef du trafic (Swenson, Dispatcher, 1956), pages 47 à 68, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Dick FRANCIS

7 - Jimmy GUIEU, Les Soucoupes volantes, pages 69 à 71, chronique

8 - Clifford Donald SIMAK, L'École du bonheur (Kindergarten, 1953), pages 72 à 94, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Don SIBLEY

9 - Maurice LIMAT, L'Étincelle vivante, pages 95 à 107, nouvelle

10 - Vaughan SHELTON, Point de départ (Point of Departure, 1956), pages 108 à 127, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par WEISS

11 - Jean DUZAL, La Gloire tombe de la Galaxie, pages 129 à 136, nouvelle

12 - Theodore STURGEON, Le Disque de solitude (A Saucer of Loneliness, 1953), pages 137 à 144, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Tom BEECHAM

Commençons donc par ces auteurs qui passeront comme des étoiles filantes : nous ne les retrouverons plus, parfois à regret, parfois non.

C’est par exemple le cas de Jack TAYLOR, dont la nouvelle À cheval sur le règlement nous semble abstruse et de peu de pertinence, voire un peu inepte ; même si bien écrite, elle demeure sans intérêt quant à sa chute.

De même pour R. De Witt MILLER et son Swenson chef du trafic, une nouvelle barbante qui croit faire de l'esprit avec du vide et de la S.F. avec des joujoux spatiaux. Sans en tirer de conclusions de causes à effets, notons que Richard De Witt Miller, disciple de Charles Fort, pourrait être qualifié de « Jimmy Guieu américain », en sa qualité de pionnier de l’Ufologie outre-atlantique.

Nous regretterons par contre que Vaughan SHELTON ne soit pas plus traduit ou publié. Sa nouvelle  Point de départ tord le cou de façon très intéressante au cliché de la supériorité des civilisations mystérieuses antédilluviennes (et s’opposerait ainsi aux romantismes mystiques des Charles Fort ou autres Denis Saurat…)

Un autre nouvel auteur, qu’on pourra retrouver dans deux autres nouvelles en 1957 et en 1958, à la fois dans Galaxie et dans Fiction, est Jean DUZAL.  Ici, avec La gloire tombe de la Galaxie, il nous rappelle le ton sympathique de Marcel Aymé dans ses contes fantastiques.

Le Fiction n°47 (Octobre 1957) précisera à son sujet : « Jean Duzal est né à Tunis en 1922 et a fait ses études de droit à Paris, où il réside, assurant des fonctions de conseil juridique. Il a déjà rédigé de nombreux articles dans cette spécialité et a entrepris, au cours de ses vacances, d'écrire pour se délasser des nouvelles d'un genre moins austère. Il a également mis en chantier deux romans policiers. À noter que Jean Duzal n'est autre que le mari de Julia Verlanger, dont « Fiction » publie dans ce même numéro la troisième nouvelle. »

Avant d’évoquer les piliers américains de la revue, saluons tout de même les efforts de Galaxie pour s’inscrire, comme sa revue sœur/rivale Fiction, dans une politique de publication d’auteurs français. On retrouve ainsi Maurice LIMAT, explorant encore le thème de la dissociation corps esprit dans L’étincelle vivante. On sent malgré tout l'influence du cahier des charges de type Fleuve Noir, avec cette romance vaguement érotique plaquée à la péripétie. Et, comme c’est trop souvent le cas dans Galaxie, le texte de présentation en dévoile un peu trop.

Du côté des piliers inébranlables du temple de la S.F., aile outre-atlantique, nous admirerons la petite rareté Une paille ! par Ned LANG, pseudonyme dont on reconnait bien l’auteur : Robert Sheckley, avec son lot de machines raisonnant par l'absurde. Une nouvelle restée depuis inédite !

Le go’ille par William MORRISON surprendra par son ton fantastique inaccoutumé chez cet auteur. On retrouve toutefois son goût pour les points de vue si poétiques de l'enfance.

Enfance encore à L’école du bonheur par Clifford D. SIMAK ; tout est dans le titre... On reconnait bien la fibre humaniste de Simak, peut-être un peu bigot mais essentiellement pacifiste.

Enfin, une belle réinterprétation de la soucoupe volante, et toujours cette poésie un rien désabusée de Theodore STURGEON, avec Le disque de solitude. On notera que cette nouvelle sera adaptée deux fois pour la télévision, sous le titre La soucoupe de solitude, dans la série française « De bien étranges affaires » en 1982, réalisé par Philippe Monnier ; puis dans la série Twillight zone (saisons des années 80 connues en France sous l’appellation « La Cinquième dimension » sous le titre Un mot pour le dire (Saison 2 - Episode 02) en 1986, réalisé par John Hancock. Vous pouvez retrouver ces films chez nos incomparables archivistes du cinéma de genre, j’ai nommé l’Univers Etrange et Merveilleux du Fantastique et de la Science-Fiction " : MuadDib for ever...,  en cliquant sur les liens suivants

https://muaddib-sci-fi.blogspot.com/2015/10/de-bien-etranges-affaires-1982-fr.html

https://muaddib-sci-fi.blogspot.com/2014/02/la-cinquieme-dimension-twilight-zone.html

 

Pour finir, et  nous l’avions évoqué dans notre billet sur le n°34 de Fiction, à l’occasion de son décès, LÉON GROC est à l’honneur avec un article : Un pionnier du roman d’anticipation. On pourra regretter qu’il soit un peu laconique (comparément à l’article de Jean-Louis Bouquet paru dans Fiction). Nous vous proposons ici des extraits d’un texte de Francis Valéry, une préface rédigée à l’occasion de la réédition des romans de Léon Groc - La Cité des Ténèbres (1926), Une invasion de Sélénites (1941) et La Planète de cristal (1944) - dans la collection La Bibliothèque voltaïque (Editeur : Les moutons électriques) en 2013.

Léon Joseph Paul Groc voit le jour le 7 avril 1882 à La Rochelle, en Charente Maritime. De bonne famille et doté d’une intelligence vive, il suit de brillantes études à la fois littéraires et scientifiques qui le conduisent à préparer le concours d’entrée à Polytechnique. Reçu parmi les premiers, il doit malheureusement renoncer à cette voie royale pour des raisons de santé. Il choisit alors la carrière journalistique et, dès 1907, il est nommé grand reporter d’abord à L’Éclair puis pour d’autres journaux.

Bientôt attiré par l’écriture, Léon Groc publie en 1913 son premier roman, Ville hantée, dans la collection « Les Récits Mystérieux » des Éditions Albert Méricant, bientôt suivi par L’Autobus évanoui (1914) aux Éditions P. Lafitte. Outre le fait d’être à peu près introuvable dans ces premières éditions, ces deux romans ont en commun le fait de s’intéresser à ce que Pierre Versins appelle l’aspect technique et scientifique des manifestations psychologiques. (…)

Cette belle entrée en terre de conjecture est hélas interrompue par le déclenchement de la Première Guerre mondiale. En 1914, Léon Groc a 32 ans. Il est mobilisé et affecté, comme sous-officier, au 205ème régiment d’infanterie de ligne. Au cours de la bataille de la Somme, en 1916, il est enterré vivant avec ses hommes dans leur tranchée. Sauvé in extremis mais grièvement blessé, il est démobilisé – mais entend bien continuer le combat avec son arme de prédilection : l’écriture. (…)

Désormais démobilisé également sur le plan littéraire, le soldat-écrivain renoue avec le journalisme. Léon Groc travaille désormais pour L’Intransigeant ainsi qu’à La Journée Industrielle, avant d’être rapidement promu chef du service informations au Petit Parisien, alors qu’il n’a pas encore quarante ans. Ces nouvelles et importantes responsabilités éditoriales ne l’empêchent pas de reprendre également sa plume littéraire pour de nouvelles excursions en terre de conjecture. Chaque année voit désormais paraître un roman en feuilleton, pour l’essentiel dans L’Intransigeant : Le Disparu de l’ascenseur (1920), On a volé la Tour Eiffel ! chronique de l’an 1930 (1921), L’Assassinée du téléphone (1922), Le Chasseur de Chimères (1923), L’Ombre du Tribun (1925) – ce dernier plus connu sous le titre de sa reprise en volume : Le Bourreau fantôme.

Deux des romans de L’Intransigeant méritent plus qu’une simple mention.

Dans On a volé la Tour Eiffel, chronique de l’an 1930, un savant alchimiste à ses heures découvre qu’un banal morceau de fer, pour peu qu’il ait été exposé pendant plusieurs années à un fort rayonnement hertzien, peut être aisément transmuté en or. La Tour Eiffel étant en fer et baignant en permanence dans un tel environnement, de par la présence de puissantes antennes émettrices à son sommet, notre homme décide de l’arracher de son socle au moyen d’ondes spéciales… afin de la transformer en quelque sept mille tonnes d’or pur ! De quoi assurer ses vieux jours. Mais c’est sans compter avec une jeune journaliste particulièrement fouineur et tenace ! Le cru 1923 – Le Chasseur de Chimères – est, quant à lui, fort mémorable du fait qu’il y est question de désintégration nucléaire, un motif peu commun à l’époque, même dans la science-fiction étasunienne.

(…)

1930 : alors que outre-Atlantique un magazine destiné à marquer durablement l’histoire du genre, Astounding Stories of Super Science, fait son apparition dans les kiosques, Léon Groc fait paraître aux Éditions de la Nouvelle Revue Critique ce qui, avec le recul, apparaît comme son œuvre maîtresse : La Révolte des Pierres– roman également connu sous le titre de sa réédition de 1941 : Une Invasion de Sélénites. Un scientifique scandinave, le professeur Frandt, a mis au point un appareil de communications qui lui permet d’entrer en contact avec les Sélénites. Ceux-ci s’avèrent être des organismes minéraux et radioactifs. Lorsque l’une de ces créatures arrive sur Terre, il apparaît que les Sélénites sont capables d’exercer une forte attraction sur les autres pierres – cette fâcheuse capacité entraîne la destruction de plusieurs immeubles et monuments parisiens, ainsi l’Obélisque de la Place de la Concorde s’en va démolir le Palais-Bourbon ! Détail intéressant, les pierres vivantes que sont donc les Sélénites n’exercent leur pouvoir que dans une seule dimension spatiale, en ligne droite en somme ; mais elles peuvent collaborer : ainsi lorsque trois d’entre elles unissent leurs pouvoirs, initialement appliqués à trois directions différentes, et en modulent les intensités respectives, la nouvelle créature qu’elles constituent alors peut intervenir dans l’ensemble des directions de l’espace. Mathématique, mon cher Watson ! Notons au passage que ce type de collaboration où l’entité globale s’avère supérieure à la somme de ses constituants anticipe de plus de vingt ans la notion de gestalt, tel que mis en scène dans des œuvres ultérieures comme Les plus qu’humains (1952-53) de Theodore Sturgeon.

(…)

Plus remarquable est La Planète de cristal (1944). L’auteur y postule de l’existence d’un second satellite naturel, resté ignoré jusqu’à ce jour puisque constitué d’un unique cristal parfaitement poli et donc transparent à la lumière. À sa surface vivent d’étranges créatures polygonales infiniment plates – donc à seulement deux dimensions. Totalement incompréhensibles pour un esprit humain, tant dans leur comportement que dans les supposés mobiles de leurs actes, en somme irréductibles à toute projection anthropocentriste, ces créatures ne peuvent résister au contact avec une forme de vie évoluant dans un monde tridimensionnel. Lorsqu’un humain les touche, elles perdent immédiatement leurs couleurs et s’étiolent. Mais les explorateurs ne sont en définitive pas mieux lotis, puisqu’ils seront à leur tour détruits par une créature à quatre dimensions – ou plutôt par son intersection tridimensionnelle avec notre univers. Voilà qui n’est pas sans rappeler Edwin A. Abbott et son classique Flatland, A Romance of Many Dimensions (1884) – une métaphore mathématique que Groc a pu connaître, de par sa curiosité et son goût pour les sciences autant que pour les lettres – ni annoncer nombre de variations ultérieures de ce motif fascinant qu’est la rencontre, aléatoire et nourrie d’incompréhensions réciproques, de créatures évoluant dans des univers à dimensions différentes.

(…)L’Émetteur inconnu (1949), première collaboration romanesque avec son épouse Jacqueline Zorn(…) . L’année suivante, le couple signe un second roman beaucoup plus intéressant et parfaitement en phase avec l’air du temps – désormais aux couleurs d’une science-fiction étasunienne qui commence, lentement mais inexorablement, à se faire connaître en France, et deviendra très rapidement l’unique référence d’un lectorat friand de nouvelles sensations.

Le motif principal de L’Univers Vagabond (1950) est celui du navire-générations. Un astronef s’envole à destination d’Alpha Centauri, avec plusieurs familles à son bord. À cause de la durée du voyage, chacun sait parfaitement qu’il finira ses jours à bord du vaisseau, et que seuls les descendants de ces courageux volontaires auront la chance d’atteindre un nouveau monde. Et c’est bien le cas. Si ce n’est que ce sacrifice n’aura servi à rien, car la planète est habitée par de dangereuses créatures minérales et radioactives – réminiscentes des Sélénites de La Révolte des Pierres ; et il n’y aura, côté humain, qu’un unique survivant. (…) Le plus souvent très ignorants de la culture autre qu’anglo-saxonne, les historiens étasuniens du genre – et partant les sites de type Wikipedia – attribuent à tort à Brian Aldiss la paternité du premier roman entièrement consacré au motif du navire-générations, avec Non-Stop (1958, traduction : Croisière sans escales). Mais c’est bel et bien à Léon Groc que revient cet honneur.

En 1951, Léon Groc, qui est alors âgé de 69 ans, publie son ultime roman aux Éditions TallandierLa Grille qui tue. Suivent cinq années de silence au terme desquelles son nom fait une discrète réapparition, au sommaire de la revue Galaxie, pour une nouvelle titrée « Le Suprême exode ». Dernière publication – et première dans une revue spécialisée dans un genre dont il fut l’un des principaux pionniers en France. Hommage ultime à l’écrivain qui disparaît quelques mois plus tard, le 19 juin 1956 – et entre alors pour de longues années au purgatoire des écrivains de science-fiction ancienne, d’anticipation ou de roman scientifique comme on disait de leur temps.

Connue et appréciée pour l’essentiel des seuls spécialistes, régulièrement citée par les historiens du genre, son œuvre peine à être redécouverte. Marabout réédite La Planète de cristal en 1975 ; plusieurs discrètes éditions hors commerce, réalisées par des amateurs, voient le jour au cours des années 1980 ; enfin la « Petite Bibliothèque » Ombres inscrit La Révolte des pierres à son catalogue en 1998. C’est peu. Puisse cette nouvelle édition d’un choix de son œuvre contribuer à une réévaluation d’un écrivain cultivé et curieux de tout, talentueux et réellement novateur.

Francis Valéry


Dans la rubrique « Votre courrier », qui nous en dit tant sur les mentalités des années 50, tout du moins en France, on pourra lire :

« Ajoutons que, s’ils nécessitent d’importants investissements pour leur construction, les fours solaires ne comportent que des frais d’exploitation réduits. »

Assurément un virage technologique n'a pas été pris. Pourtant, on savait déjà que les matériaux fossiles mèneraient à une impasse énergétique. Mais se l’explique-t-on déjà ? La nouvelle Point de départ de Vaughan Shelton explicite ce que l’on subodore déjà (et c’est bien là tout à l’honneur du genre S.F.) :

La traduction des six premiers spécimens de cette série (de textes) révélait qu’ils concernaient une ultérieure – peut-être l’ultime – acquisition scientifique de la civilisation poséïdon : un petit convertisseur d’énergie solaire capable de fournir une puissance tellement fantastique que nos sources nucléaires modernes sont, comparativement à elle, aussi primitives que les moulins à vent !

Je remarquai que l’invention ne serait peut-être pas accueillie avec enthousiasme dans un pays où l’économie était entièrement liée au pouvoir atomique. Kane approuva, en affirmant qu’il expliquerait le secret. Il dit que le docteur Roseau et vous, monsieur Caplet, sentiez que le procédé pourrait être expérimenté clandestinement, puis transféré au gouvernement afin que l’exploitation en propriété privée d’une source d’énergie à vil prix – si elle fonctionnait – ne puisse précipiter le chaos économique.

Quant aux creusets d’énergie fossile, la même rubrique évoque le continent antarctique en ces termes :

…Quand j’étais enfant, les maîtres de l’anticipation ne parlaient que du Pôle nord. Pourquoi toujours le Pôle nord ? Le Pôle sud offrirait-il moins d’intérêt ?

C’EST tout le contraire : l’Antarctique est bien plus à la mode, si l’on peut dire, que l’Arctique. Mais il y a relativement peu de temps que chercheurs et savants ont mesuré l’importance de ce continent. « Mesuré », c’est peut-être beaucoup dire : en réalité, on sait avec certitude peu de choses sur lui. Mais ce « peu de choses » est très attirant. Si attirant que quatorze nations se sont lancées à sa découverte. Parmi elles, la France, les États-Unis, l’U.R.S.S.

Récemment encore, des aviateurs américains y ont exploré des oasis, dont une seule aurait 500 kilomètres carrés de superficie et serait parcourue de courants d’air chaud, provenant de matériaux fissiles tels que l’uranium, qui dégageraient une puissante radio-activité. Ce mystérieux continent, dont l’atmosphère est singulièrement sèche et pure, nous promet de belles surprises. On a pu écrire, sans être démenti, qu’il constitue une réserve extraordinaire de trésors naturels : charbon, cuivre, uranium, graphite, etc.

Une seule crainte : c’est que la mariée soit trop belle et provoque de nouveaux conflits !…

Une affaire à suivre ? Un beau sujet de fiction spéculative quoi qu’il en soit.

01 avril, 2023

Cadeau bonus : « La sortie est au fond de l’espace » - Jacques Sternberg 1956

Le Printemps, retour de vie foisonnante, ne saurait nous faire oublier que la vie, la nature en sa qualité de force, peut avoir une dimension agressive, conquérante, voire ennemie. Nous en avons un exemple avec notre précédent Bonus : « Encore un peu de verdure » de Ward Moore. C’est aussi ce que nous invite à considérer dans un premier temps de roman de Jacques Sternberg, « La sortie est au fond de l’espace », paru dans la collection Présence du Futur des éditions Denoël en Août 1956 (n°15 de la collection). Cependant, restons au diapason du 1er Avril : malgré son aspect désespéré au premier abord, Sternberg nous invite avec humour à considérer que la survie pour la survie n’est rien moins qu’inepte. C’est à un humour subtil que nous devrons de pouvoir saluer en face la sauvagerie du cosmos.

 

On le sait, Jacques Sternberg est un auteur de l’écurie Fiction, adoubé à chacune de ses publications, auteur des couvertures en collages des premiers numéros (et passeur du flambeau à son ami Philippe Curval), il est surtout le représentant d’une S.F. franco-belge avec laquelle il faudra compter.

Evoqué dans le Fiction n°35 lors de la publication de sa nouvelle « Les conquérants », on pouvait déjà lire à propos de ce roman :

Les conquérants - JACQUES STERNBERG

Dans ce tableau sombre et amer de la conquête interstellaire, Jacques Sternberg, poursuivant la veine réaliste qu'il a inaugurée avec « Le navigateur » (n° 32), met la science-fiction au service de la satire sinistre. Le pessimisme de cette histoire pourra heurter. Son esprit ne relève pas essentiellement d'un incurable amour de l'humanité… Mais chez Sternberg, la noirceur et le talent font bon ménage. Et seuls ceux qui le connaissaient mal seront surpris de sa gravité de ton – cette gravité que déjà ne dissimulaient pas les feux d'artifice de « La géométrie dans l'impossible ».

Pour plus ample approfondissement de cet aspect de Sternberg, se reporter à son premier roman de science-fiction, que nous sommes heureux de voir paraître à « Présence du Futur », où il vient d'être publié. Titre (fort joli !) : « La sortie est au fond de l'espace ».

La revue des livres du même numéro le recense ainsi :

Un jour – nous sommes en 1998 – l'humanité se réveille avec les conduites d'eau du monde entier pleines de microbes et, bientôt, c'est une véritable avalanche de germes mortels. D'abord, les hommes tentent de se défendre, mais que peuvent-ils faire contre un ennemi qui résiste à tout – feu, poison, gaz ? Finalement, il ne reste d'autre ressource que d'aller se réfugier sur une autre planète – en l'espèce Mars. Voyage difficile, voyage périlleux car, en fait, les gens de 1998 sont à peine plus avancés, techniquement parlant, que ceux de 1956. Finalement, quelque 6.000 hommes, femmes et enfants atterrissent sur l'astre rouge (une coïncidence a voulu que je lise l'ouvrage le jour même où Mars s'était le plus rapproché de la Terre, en septembre), mais là commencent d'autres ennuis – les « mirages ». Finalement les survivants sont obligés d'aller de planète en planète, jusqu'au jour où ils rencontrent les Sconges, des êtres ayant l'apparence humaine et, pourtant, se distinguant de nous par quelques petits détails. Veulent-ils du bien aux malheureux astronautes ? Vont-ils, au contraire, se révéler leurs pires ennemis ?

Tel est, brièvement schématisé, le thème de « La sortie est an fond de l'espace » de Jacques Sternberg (Ed. Denoël) que les lecteurs de « Fiction » connaissent autant pour ses contes que pour ses ouvrages dont « Fiction » a parlé. C'est un très beau livre, qui avait sa place tout indiquée dans la collection « Présence du Futur ». Mais c'est aussi un livre amer, pessimiste, presque nihiliste. En le lisant, je me disais qu'il est d'une tendance d'esprit assez semblable à celle d'un Dostoïevski, par exemple. Chose curieuse, nos auteurs – je veux dire les auteurs européens de SF – sont toujours enclins à donner dans le pessimisme, alors que celui-ci est beaucoup moins affirmé chez les Américains (je parle des écrivains de valeur, bien sûr, car dans un « space-opera » on trouve rarement une « tendance d'esprit », quelle qu'elle soit) et tout à fait inexistant chez les Russes contemporains. Ceci dit, Sternberg sait aussi introduire une pointe d'humour aux moments voulus et cela dilue un peu l'amertume de son roman, par ailleurs superbement écrit. Recommandé.

On pourrait avoir l’impression que l’intrigue est déjà fortement dévoilée. Voyons ce qu’en présentaient les différents 4èmes de couverture.

Rabat de couverture de la première édition (1956) :

C'était en 1998. Tout était calme et normal cet après-midi-là, lorsque, vers trois heures, l'événement éclata. Dans les conduites d'eau du monde entier, les myriades de microbes se mirent à grandir. Les villes furent envahies, puis les rivières, les fleuves. Une marée de germes mortels submergea la Terre. Quelques milliers d'humains seulement parvinrent à quitter leur planète pour débarquer sur un autre monde. Là une déception nouvelle les attendait : la nature était résolument hostile à la présence de l'homme.

     Et l'exode continue, implacable, parce que sur tous les mondes où ils débarquent les hommes retrouvent ce gigantesque complot qui semble être tramé contre eux. Poursuivis sans poursuivants, exténués, rompus, ils rencontrent enfin les Sconges.

     Qui sont-ils, d'où viennent-ils, ces êtres si beaux, si semblables aux hommes, à peine plus indolents, avec leur désir de venir en aide aux rescapés de la Terre ? Ils leur ouvriront une dernière porte — mais la porte donne-t-elle sur une véritable issue ?

     L'auteur, qui a déjà écrit des contes fantastiques, a réussi, tout au long des pages de ce roman, à nous faire vivre les angoisses des fugitifs, à nous tenir en haleine. Il a su intégrer, dans le domaine de l'anticipation, une notion réservée jusqu'à présent aux romans policiers ; celle du suspense.

 

Seconde et troisième édition (1971 et 1973) :

    Tout était normal ce jour-là, quand, vers trois heures, l'événement éclata : dans les conduites d'eau du monde entier, les microbes se mirent à proliférer. Et bientôt, l'eau des robinets ne fut plus qu'une grande coulée de germes mortels...

    Où fuir ? Où se réfugier ? Faut-il quitter la planète ? Mais un piège n'attend-il pas les survivants... au fond de l'espace ?

 

Quatrième édition (1978) :

Par une belle journée de février, en 1998...

Et soudain, dans les tuyauteries du monde entier, les microbes contenus dans l'eau grandissent et prolifèrent. Comme la pollution, dont ils sont assez évidemment le synonyme. Panique en Occident, panique en Orient, panique sur toute la Terre qu'il faut abandonner au prix d'un effroyable massacre. Qui n'est jamais qu'un commencement, car de planète apparemment accueillante en planète interdite, le périple des survivants de la Terre ne trouvera en réalité qu'une seule sortie au fond de l'espace, celle qui donne directement sur une mort, non seulement peu souhaitée mais assez imprévue.

Ecrit en 1956, alors que personne ne parlait encore de pollution, ce roman frappa la critique qui, en ce temps-là, savait à peine épeler le mot "science-fiction".

 

L'auteur. Né à Anvers au XXe siècle. Vit depuis vingt-cinq ans à Paris où il tente péniblement de survivre de sa plume après vingt-sept livres publiés un peu partout. Il n'y a pas de genre littéraire qu'il n'ait tenté, théâtre et cinéma compris. Il refuse l'étiquette simpliste de S.-F. alors qu'il en a toujours mis dans tous ses écrits. En effet, il en est profondément imbibé. Mais il le nie, parce qu'il déteste les clans, les cliques et les claques.

 

Cinquième édition (1990) :

 Rien n'avait préparé l'humanité au cataclysme qui s'abattit sur le monde cet après-midi de l'été 1998. Soudainement, dans le secret des tuyauteries, mus par quelque dessein diabolique, voici que les microbes se mettent sauvagement à grossir. Le plus anodin des robinets, actionné par le plus innocent des buveurs d'eau, laisse désormais échapper un flot de germes voraces, répugnants et mortels. Une seule solution pour les humains paniqués : fuir vite et loin. Une seule issue : l'espace.

     Mais, hélas, un destin tragique s'acharne sur l'humanité moribonde : où qu'ils débarquent, les survivants exsangues ne trouvent que nature hostile. Jusqu'au jour où ils rencontrent enfin les Sconges, des êtres doux et parfaitement charitables, qui leur ouvrent une dernière porte.

     Mais qui ouvre sur quoi ?

 

Il est rare de voir autant de « pitch » d’un même ouvrage, surtout chez le même éditeur. On notera l’accent mis sur différents points selon le contexte de l’époque. « Une notion réservée jusqu'à présent aux romans policiers ; celle du suspense. » en 1956, lorsque la S.F. en était encore à devoir justifier sa légitimité de genre à part entière en empruntant aux autres leurs attributs ; un, beaucoup plus laconique : « Mais un piège n'attend-il pas les survivants... au fond de l'espace ? » qui semble justifier par le titre le choix d’une réédition ; « alors que personne ne parlait encore de pollution, ce roman frappa la critique qui, en ce temps-là, savait à peine épeler le mot "science-fiction". » à la fin des années 70, époque où la prise de conscience écologique commençait à poindre ; enfin « une dernière porte. Mais qui ouvre sur quoi ? » alors que nous en étions – pour ceux qui étaient nés ! – à nous interroger sur la toute nouvelle mondialisation…

Bien que ces diverses accroches en dévoilent peut-être un peu trop sur l’intrigue de ce roman, ce n’est après tout pas si dommageable, l’intrigue étant à proprement parler pour Sternberg un prétexte à distiller l’essence de l’humanité ; en la confrontant à une succession de périls – mais non pour la « victimiser » comme le seraient les jeunes filles effarouchées des couvertures de pulps américains – Sternberg nous permet de dévoiler ce qui justement fait de l’humanité une force de vie elle aussi agressive, conquérante, et dans la nécessité d’une adversité pour pouvoir envisager des perspectives dans un avenir potentiel.

Dès le Prologue, Jacques Sternberg tord le cou à l’essence même de la Science-Fiction : son aspect spéculatif.

La vie n’avait pas tellement changé depuis 1970. (…)Certains hommes quand ils parlaient des années 70 affirmaient :

— C’était le bon temps.

Ils avaient tort. L’année 1998 ressemblait singulièrement aux années 70.

 

Le ton est donné : n’attendons pas la description d’une vie sociale rendue miraculeusement exotique, ne spéculons pas à outrance, l’être humain reste finalement lent dans l’évolution de ses mœurs. Voilà bien une accroche courageuse, mais lucide, si l’on s’en réfère aux miracles technologiques attendus des années 50 aux années 70, pour un fantasmatique An 2000 qui verrait des voitures volantes, des bases lunaires, des métros supersoniques… En 2001, la déconvenue était palpable : l’avenir n’est jamais pour maintenant, trente ans ou même un demi-siècle ne sont jamais qu’une banlieue temporelle…

Sternberg écarte donc la spéculation pour nous éclairer sur l’état contemporain de nos mœurs. On appréciera toutefois, malgré lui, l’acuité de son regard sur les effets d’une « contamination » sur les pouvoirs publics :

Les microbes, par contre, ne réussirent pas à étouffer de nouveaux discours et de nouvelles doctrines. Ils servirent au contraire de prétexte à une tornade de discours inédits. Le monde entier, en quelques heures, ne fut plus qu’un gigantesque discours criblé de conseils, d’avis, d’explications sans espoir, de questions sans réponses et de réponse gratuite, accrochée à des questions mal posées.

Dans toutes les villes, on placarda d’énormes listes de conseils que la radio et la télévision prodiguèrent de leur côté avec leurs moyens. Conseils dont la plupart étaient notablement saugrenus, car inutiles à formuler : NE BUVEZ PAS D’EAU. NE FAITES PLUS RIEN CUIRE À L’EAU. NE LAISSEZ PAS D’EAU TRAÎNER DANS VOS APPARTEMENTS. FERMEZ VOS ROBINETS OU FAITES-LES PLOMBER.

Puis aussi, et surtout, des promesses, des gages sur l’avenir. Donner le change était urgent, chaque gouvernement s’en rendait compte. La panique avait été évitée, mais elle avait sans nul doute une date d’échéance. Cela pouvait être demain ou cette nuit. Pour l’éviter, il fallait commencer par utiliser le mensonge et les vieux poncifs de la propagande qui toujours avaient donné d’excellents résultats. La situation, on le déclara officiellement à travers le monde, n’était qu’apparemment tragique. La science veillait, bien entendu ; la science arriverait facilement à détruire ce fléau domestique. Patience, tout cela n’était qu’une simple question de mesures à prendre. Évidemment, on risquait de rester sans eau potable dans les villes pendant un ou deux jours, mais cela n’irait pas plus loin que cet inconvénient sans conséquence. Évidemment, depuis la première heure, des congrès scientifiques s’étaient organisés et ils traquaient de près l’événement et ses dérivés. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Il ne durerait guère. Cela sans compter les innombrables explications scientifiques qui furent jetées au vent pour rassurer les uns et les autres. Les grands mots, particulièrement ceux qui étaient incompréhensibles, cela rassurait toujours.

Mais ce que ni la presse ni la radio ne diffusèrent, c’est que les savants et les techniciens n’y comprenaient rien. Personne n’avait pu expliquer de façon logique la stupéfiante mutation, en quelques secondes, des microbes. Personne ne comprenait comment les choses avaient commencé. Et personne ne pouvait dire comment elles évolueraient. Ni surtout comment elles se termineraient.

Froid dans le dos, à l’aune des « années vaches » que nous venons de traverser, n’est-ce pas ? Souhaitons que le sardonique Sternberg ait été trop loin dans la prédiction avec l’extrait suivant :

Car l’homme se souvint en temps voulu que, s’il était le créateur des bonbonnières à lumières tamisées et l’ancien propriétaire des cathédrales gothiques, il était également l’architecte et l’inventeur des camps de concentration. Que fallait-il pour édifier de vastes camps de concentration ? Des baraquements, rien d’autre, plus même besoin de fils de fer barbelés. Et que fallait-il pour construire des baraquements ? Pas grand-chose, en vérité : quelques planches et du goudron. Pour les meubler ? Pas grand-chose non plus : quelques paillasses, quelques tables et quelques poêles pour chauffer le tout. Rien de plus simple. La solution était là. Elle fut adoptée partout, immédiatement.

En un seul jour, le monde devint un gigantesque camp de concentration.

 

Tout comme dans « Encore un peu de verdure » de Ward Moore (notre précédent Bonus), les baraquements, les camps de réfugiés, ne sont qu’une solution temporaire palliant à l’état d’urgence. Bientôt, la porte de sortie se dessinera dans la fuite vers l’espace.

Les hommes partaient sans recul, prêts au combat. Parce qu’il n’y avait plus que cette issue, parce qu’il fallait prendre ce risque avec une chance sur quatre de s’en tirer ou le refuser avec quatre chances sur quatre de crever.

 

Sternberg aura certainement lu dans les pages de Fiction la série « Une chance sur… » de J. T. McIntosh. Mais son angle d’attaque n’est pas celui, psychologique, de l’auteur britannique. Un premier degré de lecture attriste certainement : l’humanité n’est plus que peau de chagrin, ses dirigeants sont des borgnes obstinés guidant un troupeau aveugle et docile, bien que râleur, et aucune terre d’élection ne vaut la Terre, n’est même envisageable pour la survie de l’espèce humaine (on a définitivement abandonné l’idée biblique de sauver comme Noé le reste du patrimoine vivant, sinon sous forme de nourriture en boîte).

Mais au final, cette humanité n’est pour Sternberg qu’un troupeau, animal lui aussi tant ses besoins primordiaux sont primaires, voire primitifs. Et ce n’est qu’une fois les questions de la survie, de la subsistance et de l’abri définitivement résolues que l’auteur nous présente une humanité qui s’ennuie, imperméable à tout engouement artistique, esthétique, poétique, s’il n’est pas question d’argent, de travail, de propriété ou de domination.

Ne nous en tenons pas là pour conclure cet article. Simon Bréan, dans son remarquable essai « La science-fiction en France - Théorie et histoire d’une littérature » nous propose un troisième degré de lecture qui aura peut-être échappé à l’auteur lui-même, mais qui est fort pertinent dans le paysage éditorial de la science-fiction en France en cette année 1956 (attention, divulgâchage en prime…)

 

Si des nouvelles subtiles peuvent appuyer aux yeux des lecteurs de Fiction les prétentions d’un jeune auteur français, il semble très difficile pour un écrivain de faire œuvre a l’échelle du roman. Ceux qui aspirent à devenir des auteurs de science-fiction sont soumis en France à des exigences contradictoires, puisqu’ils ne peuvent prétendre à l’originalité qu’en dépassant un modèle qu’il leur est interdit de suivre. Un ouvrage de Jacques Sternberg, le premier roman français de science-fiction paru dans la collection Présence du Futur, peut être lu comme la représentation métaphorique de ce dilemme stérilisant.

La sortie est au fond de l’espace situe dans le futur une anomalie meurtrière. Les microbes contenus dans l’eau se mettent à grossir, dévorant tout sur leur passage. Quelques milliers de Français parviennent à s’arracher à la Terre dévastée, grâce à un plan de fusées autrefois remisé aux archives, parce que le voyage interplanétaire était jugé inutile.

Les Français errent de planète en planète, ne trouvant que des globes hostiles et stériles. Consumés par la folie et la malnutrition, les survivants parviennent sur une planète ou ils peuvent espérer survivre. Orchide est peuplée de créatures agressives, mais comestibles, des plantes vivantes, rappelant les extraterrestres caricaturaux vilipendés par Sternberg. Alors que les Français s’organisent pour conquérir ce territoire, d’autres extraterrestres se manifestent. Ceux-là tiennent des surhommes stéréotypés des space operas américains des années trente : grands et forts, beaux et blonds, dotés d’une technologie qui paraît magique.

La rencontre entre ces Français misérables et accablés et les « tarzans de l’espace » reçoit une fin sinistre : sous couvert de les aider, les surhommes transportent les Français sur leur propre planète, qui est une merveille de géométrie, mais qui est aussi mortelle que toutes les précédentes, puisqu’il est impossible d’y dormir. (…)

Pris comme une métaphore de la situation des Français face à la science-fiction, ce roman de Jacques Sternberg suggère que leur avenir est bloqué et que toutes les ressources de leur imagination ne suffiront pas à faire pièce aux Américains. De plus, la lutte n’apparaît pas comme telle : les Français croient pouvoir s’installer sur les terres étrangères, pour s’y adapter et prospérer, alors qu’ils sont incapables d’y survivre et surtout d’y créer, l’impossibilité de trouver le sommeil impliquant ici une incapacité à rêver.

En 1956, les tentatives des auteurs français semblent justifier un bilan si négatif. En dépit de réussites indéniables, les romans qu’ils publient ne soutiennent pas, dans leur écrasante majorité, la comparaison avec ceux venus des États-Unis. Ces derniers jouissent, par ailleurs, d’une certaine immunité esthétique. A défaut de trouver en chaque ouvrage un chef-d’œuvre, l’amateur obtient l’occasion de replacer les chefs-d’œuvre qu’il a déjà lus dans le contexte contrasté d’œuvres plus ou moins réussies.

La lecture de romans français, en revanche, ne peut se faire qu’en parallèle de celle de romans américains. Si le texte français ne vaut pas par lui-même, il n’a pas plus d’intérêt pour comprendre le mouvement général de la science-fiction.

Pour un ouvrage français, il n’existe pas de situation intermédiaire entre le chef-d’œuvre et le superflu, tant du moins qu’un contexte propre à la science-fiction française ne s’est pas établi.

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