21 décembre, 2022

Fiction n°030 – Mai 1956

Un bon numéro de Fiction sur la barbarie et la civilisation. Qu'est-ce que le "barbare" ? Qu'est-ce qui le distingue du dit "civilisé" ? En ce mois de Mai 1956, le contexte de la guerre d'Algérie fait résonner ce sujet d'autant plus tragiquement.

 

Cliquer du bout du doigt suffit…

 
Sommaire du Numéro 30 :


NOUVELLES

 

1 - J. Francis MacCOMAS, Parallèlement (Parallel, 1955), pages 3 à 39, nouvelle, trad. Jean de KERDÉLAND

2 - Idris SEABRIGHT, La Crevasse dans la Lune (The Hole in the Moon, 1952), pages 40 à 44, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

3 - John NOVOTNY, L'Auréole de la vertu (The tin halo, 1955), pages 45 à 55, nouvelle, trad. Roger DURAND

4 - Jacques MOREAU, L'Attraction, pages 56 à 60, nouvelle

5 - Evelyn E. SMITH, L'Esclave fidèle (The Faithful Friend, 1955), pages 61 à 74, nouvelle, trad. Bruno MARTIN

6 - Claude PRADET, Une fille comme les autres, pages 75 à 78, nouvelle

7 - Robert SHECKLEY, Les Monstres (The Monsters, 1953), pages 79 à 88, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

8 - Gérard KLEIN, Les Villes, pages 89 à 95, nouvelle

9 - Leigh BRACKETT, L'Animal (The Tweener, 1955), pages 96 à 111, nouvelle, trad. Bruno MARTIN

CHRONIQUES


10 - Jacques BERGIER & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 119 à 120, critique(s)

11 - F. HODA, Archibald, Bunuel et le fantastique, pages 121 à 123, article

12 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 124 à 126, article

 

Dans Parallèlement (Parallel) par " l’ex-corédacteur en chef  " du Magazine of Fantasy and Science fiction : J. Francis MacComas (1955), deux types de mouvements civilisateurs s’affrontent : le colon fait face au nomade. Un regard sur la marche historique, et un tacle au pacifisme au passage. C'est pour préserver la paix que le colon renonce (mais on sait que ce n’est pas toujours le cas…)

Le barbare de La crevasse dans la lune (The hole in the moon), par Idris Seabright (1952), est ce qui contamine et détruit lentement. Une cruelle nouvelle, désespérée, courte, efficace.

Avec L’auréole de la vertu (The tin halo) par John Novotny (1955), le barbare est le tentateur. Mais le civilisé vit-il de justes valeurs ? Une charmante nouvelle, qui rappelle un conte de Marcel Aymé.

Avec un sujet précurseur des réalités altérées à la Philip K. Dick, L’attraction, par Jacques Moreau (1956), évoque un homme projeté dans un jeu de baraque foraine. Une pensée au passage pour tous les appelés au combat de cette année 1956.

C’est l'être humain maintenu dans l'ignorance par le colon extraterrestre qui est le barbare dans L’esclave fidèle (The faithful friend) par Evelyn E. Smith (1955). Mais le colon ne présente pas plus d'élévation morale, uniquement une supériorité technologique.

Dans  Les monstres (The monsters) par Robert Sheckley (1953), c'est le code moral qui est interrogé. Et la morale n'a pas pour Sheckley de norme universelle.

Le civilisé emprunte au barbare ses moyens d'action pour préserver sa civilisation - quoi qu'il en coûte, dans Les Villes par Gérard Klein (1956). Malgré ce qu'en dit l'introduction, le style et le sujet de Klein rappelle encore Bradbury - du meilleur toutefois. Ici,

Jusqu'où peut mener la peur de l'inconnu ? On se laisse prendre avec une belle nouvelle : L’animal (The tweener) par Leigh Brackett (1954), qui fait son entrée dans le panthéon du PReFeG. Romancière et scénariste, Leigh Brackett fut aussi la femme du précurseur Edmond Hamilton.

Mise à jour de Janvier 2026 : On notera une petite coquetterie d'écriture dans le texte de présentation que la rédaction de Fiction fait de Leigh Brackett, quand elle précise : "elle traite avec un art digne de triompher du lecteur le plus rétif (et avec d’aussi jolis titres par exemple que « Purple priestess of the mad Moon » : La prêtresse pourpre de la Lune en folie)." Si cette nouvelle paraîtra bien dans le n°135 de Fiction, elle doit sa réelle existence à cette note, qui en fait avait mal saisi une allusion humoristique de l'édition américaine et de son rédacteur en chef Anthony Boucher. (voir plus de détail dans notre article sur Fiction n°135).


Dans la série : « Galaxie, ma sœur, ma rivale »… Fiction présente Robert Sheckley (dont on a l'habitude de lire les nouvelles plutôt dans Galaxie, tous les deux mois en moyenne pour cette année 1956 !).

"Le premier magazine américain de S.F. naquit en 1926… et deux ans plus tard, dans une famille de Brooklyn aussi tranquille que peu remarquable, naissait un garçon qui devait monter au firmament de cette littérature. L’entrée de Robert Sheckley dans la « science-fiction » est encore récente, puisqu’elle ne date que de 1952. Mais depuis, il a rué dans les brancards et est devenu un jeune phénomène, dont le nom sur la couverture d’une revue est le garant d’un produit à la délicieuse fraîcheur d’ironie et à la délirante richesse imaginative. Il est un des auteurs de nouvelles les plus prolifiques du genre, le plus étrange étant qu’il arrive, malgré cette « productivité », à ne pas gâcher son talent et à rester égal à lui-même. En fait on a en lui, comme avec Bradbury et Matheson, un auteur catapulté aux premiers rangs uniquement par l’exercice de la nouvelle (cela n’arrivera jamais en France !). Mais Sheckley, plus encore que ses confrères, semble être l’auteur littéralement fait pour la nouvelle. Les dimensions restreintes de celle-ci servent parfaitement ses desseins, qui sont d’utiliser la fiction interplanétaire comme prétexte à des tranches d’absurde, où la satire quasi swiftienne se mêle souvent à un fantastique digne des mille et une nuits, le tout entrelacé d’un humour farceur et pince-sans-rire. Ses histoires ont déjà été réunies en deux recueils : « Untouched by human hands » et « Citizens in space ». Et vous avez lu de lui dans « Fiction » « Désirs de roi » (n°4) et « Tu seras sorcier ! » (n°18), qui étaient moins dans sa manière habituelle que la présente nouvelle.

On notera dans la Revue des livres la recension de la parution des "Cavernes d'acier" d'Isaac Asimov. Bien que ce roman ait paru en feuilleton deux ans auparavant, sous le titre "Les villes d'acier",  dans les pages de Galaxie (nos 6 à 8 - Mai à Juillet 1954), il n'est nullement (ni même courtoisement) fait allusion à la revue concurrente.

Nous pourrions encore rapporter, extraite du Courrier des lecteurs, une lettre de Francis Carsac à Jean-Jacques Bridenne à propos de "l'invention" du roman préhistorique (dont le mérite ne revient pas à Rosny-Aîné) – mais nous lui avons préféré ce petit frisson lovecraftien :

« Biographie de la Terre » est en tout point digne de (George Gamow, ) ce grand savant qui est aussi un grand humoriste. C’est de la vulgarisation poétique, dans le meilleur esprit de la « science-fiction ». Signalons simplement qu’aux dernières nouvelles la Terre est beaucoup plus vieille que Gamow ne le croyait en rédigeant ce livre.

Les derniers résultats sur le rapport strontium-rubidium dans les lépidolithes doublent presque les anciennes estimations (cf.Science News n°39) : il y a de la place pour des civilisations élevées non humaines, avant les roches archéennes dans ce nouveau schéma du passé, et les Grands Anciens de Lovecraft finissent par avoir une base scientifique."

 

14 décembre, 2022

Fiction n°029 – Avril 1956

La recherche du commun, ciment des communautés, des cultures, des civilisations, peut aussi présenter des travers. Plusieurs exemples jalonnent ce numéro 29 de Fiction.

 

Le schmilblik n'est pas un œuf,

le clic fait pack !


Sommaire du Numéro 29 :

NOUVELLES

 

1 - Chad OLIVER, L'Objet (Artifact, 1955), pages 3 à 22, nouvelle, trad. Bruno MARTIN

2 - Marc BRANDEL, À monstre, monstre et demi (Cast as the First Shadow, 1953), pages 23 à 30, nouvelle, trad. Jean de KERDÉLAND

3 - Roger DEE, L'Envers d'un paradoxe (The Poundstone Paradox, 1954), pages 31 à 38, nouvelle, trad. Jean ROSENTHAL

4 - Pierre AUBERT, Une musique dans la nuit, pages 39 à 43, nouvelle

5 - Philip K. DICK, Le Père truqué (The Father-Thing, 1954), pages 44 à 53, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

6 - Pierre VERSINS, Le Dernier mur, pages 54 à 60, nouvelle

7 - J. T. McINTOSH, Les Talents (Talents, 1952), pages 61 à 83, nouvelle, trad. Jean ROSENTHAL

8 - Richard MATHESON, Escamotage (Disappearing Act, 1953), pages 84 à 96, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

 

CHRONIQUES


9 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX & Gérard KLEIN & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 97 à 102, critique(s)

10 - Jacques STERNBERG, Une succursale du fantastique : Le monde des caricaturistes américains, pages 104 à 111, article

11 - F. HODA, Bilan 1955, pages 115 à 117, article

12 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 123 à 126, article

 

L'objet, par Chad Oliver, mélange l'attrait pour Mars avec la fascination de l'anthropologue (formation de l'auteur sur lequel nous revenons ICI) pour les sociétés originelles dites "primitives". Une belle histoire au ton assez touchant, un peu naïf par sa candeur, mais plein d'espoir pour l'amitié entre les peuples.

La recherche du commun fait le sujet de À monstre, monstre et demi, par Marc Brandel (connu pour être scénariste de télévision, entre autres Destination Danger / Danger Man). Une belle fable sur le monstre isolé dans sa singularité. Une fin un peu attendue, mais une écriture sensible.

L'envers d'un paradoxe est une sympathique nouvelle de paradoxe temporel ; ç'aurait pu être du Sheckley, mais c'est du Roger Dee (qui partage sa bibliographie entre Fiction et Galaxie).

Cruauté gratuite pour Une musique dans la nuit, par Pierre Aubert. un peu vide toutefois ; Maldoror en villégiature.

Encore une nouvelle sur la recherche du commun, cette fois-ci par le mimétisme et dans un but de parasitisme : Le père truqué par Philip K. Dick, devenue un classique d'un auteur désormais incontournable. Inévitablement, on pense aux Bodysnatchers, les envahisseurs extraterrestres du roman de Jack Finney "Graines d'épouvante". Les procédés sont les mêmes, les images horrifiques similaires. Le roman de Finney date de 1954, et était paru en feuilleton dans le magazine Collier's. La nouvelle de Dick, d'un style net et sans fioriture, est publiée quant à elle en décembre 1954 dans The magazine of fantasy and science-fiction. Le film de Don Siegel qui adapte Finney, évoqué par F. Hoda dans la revue des films du même numéro, date de 1955. Mettons ces synchronicités d'inspiration sur le compte de l'air du temps, saturé de complotisme et de paranoïa durant cette Guerre Froide.

L'argument d'Escamotage, est redoutable : le monde se simplifie. Voilà du bon Richard Matheson, qui nous amène à espérer pouvoir continuer de miser sur la complexité des singularités.

Une adaptation de cette nouvelle dans la série "Twillight zone" (La quatrième dimension) est disponible sur l'UFSF ICI.

On se réjouit de l'arrivée de Pierre Versins, avec Le dernier mur, parmi les auteurs publiés dans Fiction. L'auteur de la future et monumentale "l'Encyclopédie de l’Utopie, des voyages extraordinaires et de la SF" possède son style propre, qui n'est pas sans rappeler celui du mystérieux Roger Sorez (voir notre bonus du 1er Avril dernier) ... La problématique de la nouvelle est à la fois très scientifique et cocasse: dépasser le mur de la vitesse lumière et passer "de l'autre coté", au risque de faire entrer dans notre espace-temps nos reflets à rebours. On verra comment la rencontre ne se fait pas, mais l'échange.

Encore une nouvelle de rencontre, ici inter espèces, allant jusqu'à la symbiose cette fois. C'est Les talents par J. T. McIntosh, considéré, par la rédaction de Fiction et d'après leur sondage du numéro 19, comme l'auteur préféré de la majorité (des) lecteurs. Faut-il préciser que McIntosh a eu la chance d'avoir été publié en feuilleton dans Fiction, et a donc plus de chance de marquer les esprits ?

Dans son texte de présentation de la nouvelle, Fiction précise aussi ceci :

On a parfois reproché à Macintosh de réduire le thème SF de ses nouvelles à un trop mince prétexte. On sait qu'il est, dans le genre, le maître de la jeune école réaliste. En tant que tel, sa préoccupation essentielle est de nous montrer des hommes d'aujourd'hui (ou tout au moins leurs pareils), mais placés dans des conditions que seul un contexte futur permet d'imaginer. La SF n'a donc là qu'un rôle de trame – mais précisément cette trame est le support essentiel qui donne à l'évocation sa tournure propre.

McIntosh, maître de la jeune école réaliste dans un genre tout de même pas si vieux que cela…, et dont la démarche d'écriture serait d'user de la SF comme d'une trame. La démarche future d'un Daniel Drode sera tout autre, mais nous y reviendrons…

Le début de la nouvelle évoque un détail troublant qui fait résonner une autre occurrence de la culture des années 50 :

"… Dans la pièce voisine j'entendais oncle Elliot donner de furieux coups de marteau. (…) Oncle Elliot, aujourd'hui, ne faisait autre que taper sur un morceau de roche, je me sentis immédiatement prête à me lever et à affronter cette journée.

Mon oncle n'était pas égoïste ni sans égards pour ses semblables, simplement considérait-il toujours sa tâche du moment comme beaucoup plus importante que le sommeil, le repos, le petit déjeuner ou la paix de l'esprit d'autrui."

 

Cela n'est-il pas sans rappeler le début de la chanson de Boris Vian "La java des bombes atomiques" ? "Mon oncle un fameux bricoleur / faisait en amateur / des bombes atomiques. / (…) Quand il déjeunait avec nous / il avalait d'un coup / sa soupe aux vermicelles". On aurait pu penser que Vian, sans doute lecteur de Fiction, aurait ici été inspiré par la nouvelle de McIntosh. Mais, renseignements pris, la chanson fut composée en Mars 1955, et enregistrée en Avril de cette même année, soit un an auparavant. Encore une fois : Air du temps…

Une dernière citation de cette nouvelle, qui cette fois parlera aux lecteurs de notre début de 21ème Siècle. L'Oncle Elliot fabrique un tas d'objets considérés comme inutiles :

" Nous avions, bien entendu, un mémophone ; il me suffisait d'appuyer sur un bouton et le téléphone appelait pour moi le numéro de John. C'était parfaitement inutile, puisque je devais rester là à attendre sans rien faire de toute façon."

C'est le charmant point de vue des années 50. Nos smartphones sont bien une somme d'inutilités.

Dans la Revue des livres, nous apprécierons l'entrée officielle de Gérard Klein dans l'équipe de rédaction de Fiction, ainsi qu'une cocasse référence à Kurt Simak, l'auteur inexistant dont on publiera tout de même un ouvrage (en réalité Curd Siodmak).

Pour la revue des films, une très intéressante information nous renseigne sur les techniques commerciales des diffuseurs de films des années 30 :

" D'ailleurs les « manuels » de publicité de certains films conseillent aux directeurs de cinémas d'aller jusqu'à faire sortir de leur salles des gens sur brancards pour laisser croire à l'effet du film. Les « manuels » rappellent que c'est de cette façon que fut lancé jadis « Frankenstein »." (1931)

Société du spectacle, quand tu nous tiens !!!!


Les Glanes interstellaires de ce numéro rapportent des extraits d'un article de Jean-Louis Bouquet qui porte sa pierre à l'édifice d'une définition de la science-fiction, par le biais de ce qui la distingue d'avec la littérature fantastique. Et là, au détour d'une distinction, Bouquet parle de Lovecraft !

Notre collaborateur Jean-Louis Bouquet, dans « Arts » du 1er février dernier, s'interroge sur quelques aspects des rapports entre fantastique et SF, au cours d'un article intitulé « Science-fiction et fiction tout court ». Nous en reproduisons ci-dessous des passages :

La « science-fiction », dont le grand essor n'a réellement commencé que depuis peu, n'a-t-elle pas déjà donné des gages d'intellectualité de bon aloi ? L'un de ses précurseurs, Wells, n'était pas loin de faire figure de « penseur » aux environs de 1910. Depuis ceux qui eussent dû chérir son prestige se sont chargés de la démonétiser ; mais voici, devant nous, l'étincelant Bradbury, à qui l'on ne peut refuser des dons de peintre, de dramaturge, et aussi de pamphlétaire par apologues. Il ne s'en prend pas seulement aux travers d'une civilisation-robot, mais s'attaque à la nature humaine en soi : par exemple, dans ses atroces peintures d'enfants, autrement sévères que les dessins d'Addams ! Il est vrai que là, parfois, le lecteur se demande si de tels récits avaient bien besoin d'être condimentés par une invasion de Martiens, ou un séjour sur la planète Vénus, si des circonstances ou des ressorts choisis plus près (et cela n'est pas impossible à concevoir) n'auraient pas laissé plus de force au fond du sujet !… Mais Bradbury a peut-être besoin de demeurer dans un certain univers pour que sa pensée trouve souffle…

Oui, il semble souvent que les auteurs de« science-fiction », et les meilleurs, songent moins à appliquer la règle (très théorique) du genre à l'application rigoureuse d'une donnée scientifique, qu'à écouter leur fantaisie à habiller des symboles. Parfois ils esquissent d'assez nostalgiques retours vers le merveilleux classique : comment qualifier autrement l'affabulation de « Je suis une légende » (de Matheson) où quelques savantes cogitations tentent d'expliquer une prolifération du vampirisme, et adoptent, pour les expliquer scientifiquement, tous les symptômes d'un mal qui n'a jamais existé ailleurs que dans la pire superstition ! N'empêche d'ailleurs que le roman de Matheson soit d'une qualité remarquable !

Il y a le cas Lovecraft : relève-t-il de la« science-fiction » ou du fantastique tout court ? Il a, en vérité, un pied ici et l'autre là. – Son explication centrale d'un univers à n dimensions est de l'ordre « scientifique », mais il s'est créé un univers purement mythologique, à propos duquel on a même parlé de démonologie. Je crois que tératologie serait plus exact. – Prodigieux visionnaire, se mouvant dans l'horreur avec une puissance de souffle stupéfiante, il est le démiurge des monstres, il les pétrit par myriades : mais par leurs aspects, ne sont-ils pas bien proches de ces mauvais génies très primitifs dont nous voyons les effigies sur les cylindres de l'antique Babylone ? Et sa clef magique, que l'on doit orienter en prononçant des incantations, ne semble-t-elle pas tirée d'un trésor des « Mille et une Nuits » ?

Il apparaît bien que toute délimitation entre fantastique et science-fiction risque d'être régie par l'arbitraire. Sans doute, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour percevoir une différence entre une histoire anglaise de fantômes et la relation d'un voyage par fusée interplanétaire ; mais si l'on admet que la science-fiction peut et doit trouver des thèmes d'inspiration nouveaux et riches ailleurs que dans de perpétuelles resucées du « space opéra » et que, notamment, la recherche psychologique (au sens scientifique)est, pour elle, un terrain fertile, on s'apercevra vite qu'elle peut coïncider avec le fantastique pur.

Je considère que celui-ci trouve son plus riche domaine dans l'univers intérieur de l'homme, où il n'y a plus de distinction franche entre le matériel et le spirituel, entre, la réalité et le mythe, et où la vie trouve (ou plutôt cherche) ses sources véritables. C'est pourquoi, dans mon présent livre, comme dans les essais qui l'ont précédé, je me suis efforcé de dépeindre quelques aspects de ce monde de l'Au-dedans, avec ses hôtes merveilleux ou inquiétants. Sous des formes imagées, sans doute, mais pourtant avec l'arrière-pensée que des vertus vivantes sont enveloppées, parfois, dans les mythes, les affabulations traditionnelles ! Cela ne suffirait-il pas à passionner un écrivain pour la littérature dite de fiction ?

08 décembre, 2022

LE PReFeG a un an !

Notre héros suprême : Youri Gagarrigues !
65 articles, consultés sur tous les continents (hormis l'Antarctique), 12 000 vues dépassées, 28 numéros de la revue Fiction et 24 de la 1ère série de la revue Galaxie, lus, relus, corrigés, souvent améliorés dans l'encodage, parfois la mise en page, et partagés ...
ET
212 agents... pardon... auteurs recensés, et autant de bibliographies visitées,
AINSI QUE
11 articles bonus publiés, mensuellement, sur des proposition toujours mises en contexte, totalisant un bonus annuel de 18 livres numériques (et 1 article)...
LE PReFeG est fier de vous avoir proposé tout cela, et d'avoir passé ce cap de la première année d'existence sans défaillir sur les échéances et les objectifs qu'il s'était tracé tout seul comme un grand...
Mais le PReFeG ne serait rien s'il prêchait dans le désert.
 
Nous souhaitons ainsi avant tout remercier notre dizaine de commentateurs, pour leurs encouragements et leur bienveillance - c'est souvent grâce à vous que la motivation a pu rester intacte durant ces 52 semaines. Merci donc à Antonio, Dj Bone, G Dai, Inconnu(s) - dont Philippe, Kod, Kpun, Magneto86, Ogareff, Philippe from France, Radisnoir, et Red. 
 
Nous profitons donc de notre anniversaire pour dresser, comme les grands enfants que nous sommes restés, la liste des cadeaux que vous pourriez nous faire à l'occasion... (Sait-on jamais, c'est bientôt Noël).
  1. Merci à Kpun pour l'envoi du n°294 de Fiction. Ce numéro, le seul qui manquait à l'appel dans notre collection, pourra paraître grâce à lui sous forme numérique dans les pages du PReFeG en Octobre 2031.
  2. Vos relectures nous sont précieuses, et nous réitérons notre appel à contributeurs. Si vous désirez lire, relire, et débusquer les coquilles liées à la numérisation, pour un ou plusieurs numéros dont la publication reste à venir, ou pour les numéros déjà publiés, nous sommes preneurs de votre volontariat. Cela vaut tant pour Galaxie 1ère série (voir la page dédiée ICI), que pour la seconde série, et la revue Fiction, bien entendu. Nous pouvons vous envoyer nos fichiers bruts ; pour cela, faites vous connaître et contactez-nous via les commentaires.
  3. Des portraits d'auteurs souvent nous manquent. Nous sommes preneurs, ainsi, de portraits de
  • Franklin Abel, Stephen Arr, Gabriel Authier,
  • William L. Bade, Yves Bailly, Manly Banister, Raymond E. Banks, Stephen Barr, Jerome Barry, Michel-Aimé Baudouy, Leslie Bigelow, Albert Bilder, Lucien Bornert, Jean-Jacques Bridenne, Richard Broobank, Bill Brown,
  • Hervé Calixte, T. P. Caravan, Paul A. Carter, Michael Cathal, James Causey, Antoinette de Chevriers, Richard Chomet, Catherine Cliff, Bill Clothier, Alan Cogan, André Coypel, Levi Crow,
  • Lucius Daniels, Joe E. Dean, Guy DeAngelis, Jacques Droit, Dave Dryfoos, Jean Duzal,
  • H. Chandler Elliot, Bruce Elliott, Dean Evans,
  • Robert Gauchez, Robert E. Gilbert, D. V. Gilder, Ruth M. Goldsmith, Bernard Guillemain,Wyman Guin,
  • Thelma D. Hamm, Kenneth Harmon, James Hart, E.C. Hornsby, P.A. Hourey,
  • Bascom Jr. Jones,
  • Donald Keith,
  • Michel Lacre, Pierre Lagarde, George-Louis Lassiaz, Pierre Lauer, Edward Lee, Y. F. J. Long, Roger Low, Danièle Lucaire, Edward W. Ludwig,
  • Gilles Madec, Bernard Manier, Richard Maples, Winston K. Marks, Michel Marly, Bruno Martin, Daniel Mauroc, Jack McKenty, Mark Meadows, Lion Miller, Richard DeWitt Miller, Henri Montocchio, Jacques Moreau, William Morrison,
  • Homer Jr Nearing, Alan Nelson, R. D. Nicholson, Gali Nosek, John Novotny,
  • Jean-Jacques Olivier,
  • Gerald Pearce, A. H. Phelps, Peter Phillips, André Picot, André Piljean, Claude Pradet,
  • Robert S. Richardson, Ralph Robin, Edward G. Robles,
  • Joseph Satin, Joseph Shallitt, Vaughan Shelton, Richard E. Smith, Phyllis Sterling Smith, Charles L. Souvelier,
  • Max Tadlock, Stephen Tall, Graves Taylor, Jack Taylor, Don Thompson,
  • Charles Van De Vet, Lyn Venable,
  • Laura Ruth Wainwright, Floyd L. Wallace, Bryce Walton, T.S. Watt, Edward Wellen, Russ R. Winterbotham,
  • Robert Zacks.

ET DE PORTRAITS DE ALAIN DOREMIEUX, PHILIPPE CURVAL, GERARD KLEIN, JACQUES VAN HERP

 JEUNES (dans les années 50...) !!!

Le PReFeG vous remercie pour votre concours et pour toute proposition d'amélioration.

07 décembre, 2022

Fiction n°028 – Mars 1956

Des rares et des classiques pour ce n°28 !

 

Pour un "livre de vie" sous forme numérique :

cliquez sur la conserve !


Sommaire du Numéro 28 :

NOUVELLES

 

1 - Poul ANDERSON, La Patrouille du Temps (Time Patrol, 1955), pages 3 à 39, nouvelle, trad. Bruno MARTIN

2 - Charles BEAUMONT, Morts en haute fidélité (The New Sound, 1955), pages 40 à 45, nouvelle, trad. Roger DURAND

3 - Idris SEABRIGHT, Le Dieu a soif (Thirsty God, 1953), pages 46 à 53, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

4 - Ray BRADBURY, Le Désert d'étoiles (The Wilderness, 1952), pages 54 à 63, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

5 - Esther CARLSON, Et le bonheur était aux combles... (Happy landing, 1952), pages 64 à 69, nouvelle, trad. Roger DURAND

6 - P.A. HOUREY, L'Intrus, pages 70 à 81, nouvelle

7 - James BLISH, Le Livre de Vie (The Book of Your Life, 1955), pages 82 à 93, nouvelle, trad. Jean de KERDÉLAND

8 - Charles HENNEBERG, La Sentinelle, pages 94 à 106, nouvelle

CHRONIQUES


9 - Jacques VAN HERP, Maurice Renard, scribe de miracles, pages 107 à 110, article

10 - Jacques BERGIER & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 111 à 113, critique(s)

11 - F. HODA, Marguerite de l'ennui, pages 117 à 119, article

12 - Alain DORÉMIEUX, Éditions de Luxe, pages 121 à 121, critique(s)

13 - Alain DORÉMIEUX, La Critique des revues, pages 123 à 123, critique(s)

14 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 125 à 126, article

"(L')un des meilleurs auteurs de S.F. tout court à l’heure actuelle : Poul Anderson" (ainsi que l'introduit la revue, excusez du peu et notons au passage que l'appellation S.F. commence à gagner du terrain) ouvre le bal avec une de ses nouvelles principales, La patrouille du temps, qui ouvrira le champ à bien d'autres nouvelles sur le sujet de la responsabilité des voyageurs du temps et des dangers des paradoxes temporels, tant chez Anderson que chez d'autres auteurs, et les bédéphiles francophones songeront inévitablement à Valérian et Laureline, la série de Mézières et Christin (Dargaud). Et Fiction de conclure son panégyrique : " Le space-opera, c’est excellent ; mais pour les vraies péripéties flambantes, assaisonnées de paradoxes intellectuels et de saisissants contrastes historiques, qu’on nous donne cette plus rare forme d’art : le « time-opera » !" Jolie formulation.

Morts en haute fidélité (The new sound) par Charles Beaumont (1955) est une nouvelle bien morbide, mais où l'on peine malheureusement à s'intéresser au sort du personnage principal. On classera l'histoire dans ces nouvelles souvent du genre horreur fantastique qui tente de digérer toute nouvelle technologie, ou tout du moins récente, par l'évocation de ses applications les pires ou les plus malveillantes.

Charles Beaumont sera principalement scénariste (on lui doit quelques épisodes de la Quatrième Dimension, et l'adaptation de L'affaire Charles Dexter Ward de Lovecraft pour le film de Roger Corman "La malédiction d'Arkham" -1963), mais fera une courte carrière et décèdera des complications d'une encéphalite chronique à l'âge de 38 ans. Des auteurs de ses amis comme Chad Oliver, Jerry Sohl ou William F. Nolan l'auront souvent aidé à honorer ses contrats.

(Mise à jour : "La malédiction d'Arkham au programme de la Cinémathèque française le vendredi 09 décembre dans le cadre du Cinéma Bis. Infos ICI )

Le dieu a soif (Thirsty god) par Idris Seabright (1953) est une nouvelle étrange, très extraterrestre, qui réussit bien son pari.

Le désert d’étoiles (The wilderness) par Ray Bradbury (1952) : du Bradbury un peu suranné, mais une jolie nouvelle toutefois.

Un petit conte sur la superficialité heureuse : Et le bonheur était aux combles (Happy landing) par Esther Carlson (1952)

Une allégorie... un peu absconse cependant... C'est L’intrus par P. A. Hourey (1956).

Le livre de vie (The Book of your Life) par James Blish (1955), au ton résolument décadent, rappellera aux lecteurs de Blish une autre de ses nouvelles plus récentes : "Plus de lumière" (1970). On y notera aussi une référence au Necronomicon, le célèbre livre maudit créé par Lovecraft, qui n'avait pas en 1956 la notoriété qu'on lui connaît aujourd'hui, et devait même être encore quasiment inconnu des premiers lecteurs de Lovecraft en français (une unique et laconique référence à cet ouvrage figure dans la nouvelle "L'appel de Cthulhu", paru chez Denoël en 1954 dans le recueil "Dans l'abîme du temps".) Mais peu importe, au final ; comme le déclare, quelques pages plus loin dans la revue, Jacques Van Herp dans son article sur Maurice Renard : "Quand Lovecraft nous conte les mystères d’Arkham et de Miskatonic, la sonorité seule des noms nous engage à le suivre." 

Dans la série "planètes pièges", La sentinelle par Charles Henneberg (1956) nous offre cette S.F. mâtinée de Mythologie et d'Antiquité propre au style Henneberg. Pour en apprendre davantage sur cet (ces ?) auteur(s), vous pouvez vous référer à notre article du 14 juillet dernier : " Cadeau bonus : « La naissance des dieux » - Charles (Nathalie) Henneberg - Grand Prix Rosny Aîné du roman d'anticipation scientifique 1954".

Parmi les chroniques, on pourra apprécier particulièrement la recension de Limbo de Bernard Wolfe ; ce roman incontournable et singulier, traitant des mutilations volontaires que permet la cybernétique, sera, et c'est un comble, lui-même mutilé de près de la moitié à sa sortie en français en 1956. Il faudra attendre 1987 (après quatre rééditions successives) pour avoir enfin accès au texte intégral en français. On sourira au passage sur la catégorie A.S. (soit Anticipation Scientifique) où Igor B. Maslowski range Limbo et l'ensemble de sa chronique : il doit être le dernier à résister encore à l'appellation SF.


Fiction parle de Galaxie !

On aura noté que, tout au long des précédents numéros, la rédaction de Fiction prend bien soin d'afficher une indifférence méprisante pour la revue concurrente "Galaxie". En général, on y fait comme si la revue n'existait pas, quelquefois on y affiche "en creux" ses différences fondamentales (comme, par exemple, en mettant en avant la politique de ne publier que des récits complets…).

Dans ce petit "Glane interstellaire", la revue est nommée, même si c'est par rebond, puisqu'il s'agit d'évoquer le "prix de Galaxie". Nous reviendrons sur ce Prix avec le numéro 25 de Galaxie ; en attendant, voici ces lignes - et on pourrait presque y entendre le rire sardonique du comité de rédaction de Fiction…

De quoi faire un collier…

Michel Lacre, le jeune auteur qui a remporté le prix de « Galaxie » pour sa nouvelle « Les larmes », s’est vu gratifier de perles assez fines en leur genre.

On a pu en effet lire en ces termes dans « L’Aurore », l’annonce des résultats du concours :

« Le prix Galamine, décerné à un conte de « science-fiction », a été attribué à M. Michel Logre, pour sa nouvelle « Les hommes ».

On se rappelle l'étroitesse, évoquée à travers Robert Margerit dans le Fiction n°27, des points de vue des critiques littéraires et des auteurs de littérature générale sur la science-fiction, et le sentiment que la seule (et jeune) collection "Présence du futur" chez Denoël pouvait inspirer un minimum de respectabilité. Voici une petite note de la rédaction de Fiction sur les titres à paraître en 1956 au Rayon Fantastique qui nous éclaire un peu plus sur les raisons de l'ostracisme relatif de cette collection que se partageaient pourtant les prestigieuses éditions Hachette et Gallimard.

Nouveau départ.

« Le Rayon Fantastique », après une production 1955 qui aura déçu tous les amateurs (quatre très mauvais romans américains et deux français seulement honnêtes), semble vouloir reprendre la place qui avait été la sienne auparavant. On s’en félicite, puisque entre le niveau populaire du Fleuve Noir et le niveau littéraire de « Présence du Futur », c’est la seule collection où puisse trouver place la véritable S.F. américaine de bonne qualité. Les titres annoncés pour les mois à venir sont prometteurs et laissent espérer que la série des mauvais crus a pris fin avec le médiocre G.O. Smith : « La fleur diabolique ». Après le bon « classique » de Stanley Weinbaum, « La flamme noire », la collection publiera en effet successivement un Clifford Simak : « Chaîne autour du soleil », un Isaac Asimov : « Les cavernes d’acier », un Raymond Jones : « Les survivants de l’infini » (dans une meilleure traduction, on l’espère, que celle qui a saboté « Les imaginos ») et un Jack Williamson : « Les dents du dragon » (qui fera mieux connaître cet excellent écrivain dont le roman « Les humanoïdes », paru trop tôt, était malheureusement passé presque inaperçu). Voilà qui mettra l’eau à la bouche des connaisseurs…

En dernier apéritif, la suite de la polémique ouverte par Alain Dorémieux sur la traduction de "Démons et merveilles" de H. P. Lovecraft commise par Bernard Noël. Celui-ci n'est pas en reste, puisque, en surplus du commentaire d'une lectrice, une partie de sa réponse à Dorémieux est publiée en fin de revue.

À propos d’une traduction.

Mme Elisabeth KRAMEH, à Zurich (Suisse).

Dans votre dernier numéro, à la page 113, M. Alain Dorémieux fait la critique de plusieurs livres et spécialement des traductions de l’anglais en français. Il écrit, à propos de la traduction de « Démons et merveilles » de Lovecraft :

«… Et, comme preuve, je me fais un plaisir d’épingler la plus ahurissante bourde que j’aie jamais vue sous la plume d’un traducteur : page 21, pour traduire« so long » qui veut dire adieu, M. Noël écrit littéralement : Si long, Carter, je ne vous reverrai plus… »

Il est évident que la traduction de ce M. Noël est affreuse et en même temps complètement fausse, mais la traduction donnée par M. Dorémieux est fausse, elle aussi. « So long » signifie simplement « à bientôt » ou « à tout à l’heure », et rien d’autre, et non « si long », ni même « adieu ». (« Adieu », en anglais, est naturellement « good-bye »).

Il s’agit d’une petite chose sans aucune importance, mais je trouve que, si l’on corrige un traducteur (et avec raison, certes), il faudrait le corriger par la traduction correcte et non pas donner une nouvelle version fautive.

 

Avant de répondre à la remarque de notre lectrice, nous utilisons l’occasion de reproduire un extrait de la lettre pittoresque que notre collaborateur Alain Dorémieux a reçue de M. Bernard Noël lui-même :

… Tout le monde sait que « so long »veut dire « adieu ». L’étalage de votre savoir n’étonnera donc personne. Par contre, si vous aviez été capable de lire le texte anglais, vous auriez compris que Lovecraft voulait traduire par ce mot l’épouvantable durée du supplice d’Harley Warren. Je vous prie, d’ailleurs, à l’avenir, de respecter même la ponctuation de mes contresens lorsqu’il vous plaira de les citer textuellement.

Sans doute faites-vous partie de ces gens qui ne peuvent voir un chef-d’œuvre sans le replâtrer. Je n’ai pas jugé bon d’embellir Lovecraft en lui supprimant ses adjectifs. Ses longues phrases sont capables d’en charrier des dizaines et mon français d’en faire saisir l’étrange rythme évocateur.

Nos lecteurs auront remarqué que M. Noël admet que « so long » signifie « adieu ». À priori, il semblerait placé pour le savoir, étant traducteur. Notre lectrice a cependant raison : les sens qu’elle donne sont ceux qui sont couramment admis. Mais celui, plus général, de « adieu », l’est aussi par extension. D’ailleurs, comme elle le dit elle-même, il s’agit d’une nuance sans importance.

En tout cas, si on se reporte au contexte chez Lovecraft, la signification devait bien être « adieu », puisque c’est la parole prononcée par un homme qui va mourir. La scène vécue par lui, ceci dit en passant, dure à peine quelques minutes. Mais si malgré cela M. Noël voulait traduire l’impression qu’elle avait « une épouvantable durée », pourquoi ne l’a-t-il pas fait sentir dans sa traduction ? La simple exclamation, « si long », ne rend pas le moins du monde cette idée et constitue d’ailleurs une impropriété de langage (une telle expression isolée n’existe pas, dans ce sens, dans le langage courant).

Notre collaborateur Alain Dorémieux n’en est pas moins reconnaissant à M. Noël de lui avoir ouvert les yeux sur des intentions cachées qu’il est à son honneur d’avoir su, seul entre tous, déceler. Car enfin, il faut bien le dire, puisque M. Noël tient à revenir sur la question, notre collaborateur A. Dorémieux n’est, hélas, pas le seul – soit verbalement, soit par écrit – à s’être montré sévère sur la qualité de la traduction de cet ouvrage de Lovecraft.

30 novembre, 2022

Fiction n°027 – Février 1956

Une jolie couverture de Philippe Curval agrémente ce numéro de Fiction de qualité pour illustrer une saisissante nouvelle de Marcel Béalu. On pensera bien entendu aux photomontages de Jacques Sternberg ; rappelons que les deux auteurs se connaissent, et animent ensemble la revue (aujourd'hui introuvable) "Le petit silence illustré". Curval signera les couvertures de Fiction jusqu'au numéro 41 d'Avril 1957, puis quelques autres de façon très épisodique en 1958-1959.


Attention en cliquant, la bête peut mordre !

Sommaire du Numéro 27 :

NOUVELLES

 

1 - Marcel BÉALU, L'Araignée d'eau, pages 3 à 21, nouvelle

2 - Alice Eleanor JONES, Croissez et multipliez (Created he them, 1955), pages 22 à 31, nouvelle, trad. Paul HEBERT

3 - Richard MATHESON, Funérailles (The Funeral, 1955), pages 32 à 39, nouvelle, trad. Paul HEBERT

4 - Raymond E. BANKS, Les Myrmidons (The Short Ones, 1955), pages 40 à 60, nouvelle, trad. Roger DURAND

5 - Bryce WALTON, La Kermesse (The Midway, 1955), pages 61 à 73, nouvelle, trad. Roger DURAND

6 - Walter Michael MILLER, Le Gardien de la flamme (A Canticle for Leibowitz, 1955), pages 74 à 95, nouvelle, trad. (non mentionné)

7 - Joseph-Henri ROSNY aîné, Le Cataclysme, pages 96 à 107, nouvelle

 

CHRONIQUES


8 - Jean-Jacques BRIDENNE, A propos d'un centenaire : J.H. Rosny aîné, romancier des "possibles" cosmiques, pages 108 à 110, article

9 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 111 à 115, critique(s)

10 - F. HODA, Le Théatre fantastique : A nous la Lune !, pages 117 à 119, critique(s)

11 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 121 à 123, article

12 - Alain DORÉMIEUX, La Critique des revues, pages 124 à 124, critique(s)

 

Une belle ambiance d'un ton plutôt rare, plus onirique que fantastique, avec L’araignée d’eau, par Marcel Béalu (1956) Patience de l'araignée...

On pourra retrouver sur le site " L'Univers Etrange et Merveilleux du Fantastique et de la Science-Fiction " : MuadDib for ever... une sympathique adaptation de cette nouvelle de Béalu, réalisée en 1971 par Jean-Daniel Verhaeghe. C'est ICI.

Croissez et multipliez (Created He them) par Alice Eleanor Jones (1955), autrice féministe dont c'est la seule nouvelle de science-fiction. Une excellente nouvelle, au demeurant, qui déploie avec un réalisme terrible les mécanismes de l'oppression,  ici "justifiée" par la guerre et ses conséquences pour les civils, victimes de cette oppression sans pouvoir la réfuter ou lutter contre. L'oppression a aussi sa hiérarchie propre - et la femme, c'est ce qui est démontré, est toujours la grande perdante.

On se retrouve curieusement à l'opposé de Croissez et multipliez avec La kermesse (The Midway) par Bryce Walton (1954), une nouvelle bien ambigüe, qui semble prôner un «Il leur faudrait une bonne guerre» pour occuper les jeunes hommes, et la place des femmes est celle d'esclaves ou de proies insignifiantes. Et si le protagoniste se sent aspiré dans une ornière sociale, la responsabilité en est donnée aux psychologues qui ont inventé la Kermesse comme défouloir et catharsis phallocrate. Bref, c'est un édifiant discours réactionnaire qui se déploie - jusque dans la rédaction de Fiction : le texte de présentation en est même à déplorer qu'aux Etats-Unis on cherche d'autres alternatives aux "bons vieux châtiments corporels" ! La grande absente de cette nouvelle, c'est la conscience politique, l'aspiration à un autrement, et à un sens de la dignité qui réponde à l'insatisfaction légitime et intuitive du protagoniste. L'on a plutôt la sensation que l'auteur bricole sa dystopie à charge, et ne souhaite finalement transmettre que sa défiance envers la psychologie, vue comme une discipline prompte à créer des "blousons noirs"... Ce type de nouvelle nourrira, aussi par réaction n'en doutons pas, la vague suivante de science-fiction, plus sociale et politique, qui atteindra les rivages du lectorat dans les années 60 - avec aussi ses propres travers et excès.

Amusante nouvelle qu'est Funérailles (The funeral) par Richard Matheson (1955). Mais on aurait pu attendre mieux de Matheson, une chute plus percutante tout au moins. Une adaptation de cette nouvelle a été faite dans la série "Night Gallery" (Saison 2, épisode 15).

Les Myrmidons (The Short Ones) par Raymond E. Banks (1955) est une nouvelle audacieuse, précurseur à "Simulacron 3" de Daniel Galouye (1964), et de tous les univers S.F. du genre "Matrix".

Le gardien de la flamme (A canticle for Leibowitz) par Walter M. Miller (1955), outre sa grande qualité littéraire, constitue une version antérieure de la première partie du célèbre roman "Un cantique pour Leibowitz". Publié en 1959 (1961 en France), il sera reconnu comme l'un des meilleurs romans de SF, par les spécialistes mêmes de littérature générale. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle (qui sera reprise sous le titre "Frère Francis" dans des anthologies comme "Le matin des magiciens" ou "Histoires de Fin du Monde") jouit dans cette version condensée d'un aspect " fable philosophique" très agréable. Il faudra toutefois attendre 1967 pour voir revenir W. M. Miller dans les pages de Fiction ...

Dans l'introduction qui concerne la nouvelle qui suit, Le cataclysme par J.-H. Rosny aîné (1888), on ne parle déjà plus de " merveilleux scientifique". Et pourtant… Connu comme l'un des précurseurs français de la science-fiction, avec Maurice Renard, Gustave Le Rouge, Jean de La Hire, Jacques Spitz, … ou un tout petit peu plus récemment B.R. Bruss, Rosny aîné se lit avec le plaisir des meilleures pages de la Belle Époque ; quant au genre, il s'agit bien de science-fiction, que Maurice Renard avait tenté de théoriser dès 1909 sous l'appellation de "merveilleux scientifique", conscient qu'il était qu'une révolution littéraire était en marche au début déjà de ce XXème Siècle. Nous ne saurions jamais conseiller assez, sur ce sujet, l'excellente anthologie (et étude) de Serge Lehman : "Chasseurs de chimères", paru chez Omnibus. Dans l'article qui suit et qui justifie le choix de la publication de Rosny aîné dans les pages de Fiction (son centenaire), et malgré les trois catégories de genre proposées pour classer les œuvres de cet auteur (merveilleux scientifique, science-fiction, et préhistoire) Jean-Jacques Bridenne ne classera finalement aucun récit sous cette appellation franco-française.

Étonnant, non ?


Les "Glanes interstellaires" de ce numéro, toujours à l'affût des allusions à la science-fiction délayées dans la presse généraliste ou littéraire, citent un article sur Ray Bradbury de Bernard-Claude Gauthier, « Ray Bradbury, baladin du futur », paru dans le n°4 de 1955 de la « Revue de Belles Lettres ». On appréciera dans cet extrait la vision très moderne de Bradbury, au point qu'elle paraisse exagérée aux lecteurs de 1955.

… Le futur a mal commencé. C’est le temps de la machine toute-puissante, des dangereuses tentations de la cybernétique, des robots qui se sont installés confortablement dans la vie quotidienne ; c’est le triomphe de l’atome, de l’acier et de la fusée ; c’est l’ère des machines à penser, à lire, à espionner les rêves, à explorer le temps et à empêcher les individus de goûter jamais un seul instant de solitude. Le monde est devenu une sorte d’immense camp de concentration où les robots, les policiers anonymes et les techniciens mènent le jeu du progrès à tout prix. La civilisation, la super-civilisation, tue tout, salit tout, détruit la poésie, anéantit la joie de vivre et la liberté. Il est impossible « d’échapper aux guerres, à la censure, à l’étatisme, à la conscription, au contrôle gouvernemental de ceci ou de cela, de l’art, de la science. »

Mais ne sont-ce pas là des craintes chimériques, inventées par un romancier à la recherche d’un sujet sortant de la banalité ?

Non, répond Bradbury, le péril est dans la place, le feu court déjà dans les maisons. Le règne des « grands cerveaux » a commencé. L’homme est en train, à son insu, de perdre la partie. Le jour risque de venir – dans cent ans ou dans mille ans – où, créature désormais inutile dans le parfait univers mécanique qu’il aura créé avec son génie, il disparaîtra sous les huées des robots électroniques.

Comment échapper à cette plongée dans l’abîme ? Par une révolte des simples contre ceux qui nous guident vers le néant. C’est bien ainsi qu’apparaît l’œuvre de Bradbury : une prise de position presque désespérée contre l’univers absurde que nous bâtissons, un appel pathétique contre les paradis mécaniques où évolueront, si l’on n’y prend garde, les petits hommes harassés, traqués jusque dans leur sommeil par des monstrueux slogans tenant lieu d’information et de culture, éblouis par les yeux gigantesques des téléviseurs, dévorant hâtivement des conserves standardisées…

Bradbury exagère volontairement les périls à venir, mais il entend nous communiquer une peur salutaire, nous inciter à réfléchir pendant qu’il en est temps encore, avant que la voix des derniers sages ne soit définitivement étouffée dans le long hurlement des réacteurs atomiques.

 

Ne résistons pas, pour finir, au plaisir de reproduire ici les articles qui auront compté dans l'histoire de la publication en France de Howard Phillips Lovecraft. Ici, Alain Dorémieux se penche sur le tout récent "Démons et merveilles". Le moins que l'on puisse dire, c'est que Dorémieux n'est pas un tendre. Nous noterons surtout qu'il est celui qui exhume le désormais connu "Si long, Carter" (en anglais "So long, Carter") commis par le traducteur Bernard Noël. La polémique rebondira d'ailleurs dans le Fiction n°28. Pour ce qui est du style de Lovecraft en matière de fantasy, on pensera que Dorémieux ne connait pas Lord Dunsany, ce qui pourrait paraître étonnant, ou plutôt le méprise. Voici l'article en question, issu de la Revue des livres.

"Sous le titre « Démons et merveilles », dans leur nouvelle collection « Lumière Interdite », les Éditions des Deux-Rives nous offrent un curieux cycle de quatre nouvelles de Lovecraft, indûment baptisé « roman ». Lovecraft a des admirateurs et des détracteurs également passionnés ; les uns et les autres trouveront ici des raisons supplémentaires de s’ancrer dans leur jugement (en attendant le quatrième recueil de ses œuvres, prévu par Denoël). Pour moi, qui me range parmi les premiers cités, ce volume comprend un récit que je considère certainement comme le chef-d’œuvre de l’auteur : « À travers les portes de la clé d’argent ». C’est ce récit, avec les deux autres qui le précèdent, qui forme le véritable cycle, et cette première moitié du livre suffira à combler les amateurs. Malheureusement, il en reste un quatrième, qui tient à lui seul toute la seconde moitié… et on se demande par quelle aberration l’éditeur en a jugé la publication opportune, car c’était peut-être le seul de tous les Lovecraft qui méritait de ne pas être exhumé !

À cet inconvénient s’en ajoute un autre. Je connaissais en anglais les trois premières histoires et les avais trouvées admirables dans leur langue d’origine. Or, j’ai souvent été sur le point de les juger illisibles et insupportables dans la traduction qu’on nous en propose… Lovecraft n’a décidément pas de chance avec ses traducteurs. Aux maladresses et aux impropriétés de Jacques Papy succèdent la lourdeur et la platitude de Bernard Noël. Papy parvenait cependant à sauvegarder l’atmosphère, tandis que Noël, lui, l’annihile complètement. Lovecraft n’est pas ce qu’on appelle un styliste, sa démesure fait éclater toute rigueur, mais son génie de visionnaire illumine sa prose. À cette prose torrentielle charriant les mots comme des comètes, il est pénible de voir substitué ce langage rocailleux qui ahane à suivre le trajet. Où il fallait un souffle épique, on a une sécheresse terre-à-terre. Ceci est d’autant plus irritant que la traduction, par ailleurs, est d’une fidélité mathématique au texte ; en somme, c’est un excellent mot à mot. Mais que n’a-t-on embauché un rewriter ! Je souhaite, toutefois, que la comparaison me rende difficile et que les lecteurs, dépourvus de ce critère, ne soient pas gênés comme moi. Mais ne croyez pas que j’exagère et que je sois injustement sévère. Ainsi, voici un exemple entre cent, pour l’édification des anglicistes. J’ai dit que la traduction de M. Noël était un mot-à-mot, c’est-à-dire qu’elle l’est jusqu’au contresens. Et comme preuve, je me fais un plaisir d’épingler la plus ahurissante bourde que j’ai jamais vue sous la plume d’un traducteur : page 21, pour traduire « so long », qui veut dire « adieu », M. Noël écrit littéralement… « si long » ! Ce qui donne cette phrase énorme : « Si long, Carter, je ne vous reverrai plus » ! (Textuel et sans commentaires !)

Voici donc ce livre : mal fagoté, mal attifé, mi-partie décevant. Comprendra-t-on que je lui choisisse malgré tout une place d’honneur sur mes rayons ? J’ai dit pourquoi (à cause de ce long récit intitulé : « À travers les portes de la clé d’argent »).

Les deux premières histoires : « Le témoignage de Randolph Carter » et « La clé d’argent », bien qu’excellentes, ne peuvent avoir qu’une valeur de repoussoir. Relativement courtes, elles ne font que préparer les thèmes et le climat qui seront intensifiés dans la troisième, clé de voûte du recueil. La première vaut néanmoins par son contexte d’horreur purement subjective, ce qui est exceptionnel chez Lovecraft. Le manque d’unité entre les trois s’explique par le fait qu’elles ont été écrites pour des parutions séparées en magazine (et sans idée préconçue de continuité au départ).

Dans « À travers les portes de la clé d’argent », ensuite, Lovecraft semble renverser les barrières de l’imagination pour nous entraîner plus loin qu’il n’a jamais été dans ses reconstructions forcenées de l’univers. On éprouve à lire ce récit le même sentiment de vertige qu’avec « Dans l’abîme du temps » ou « Les montagnes hallucinées », mais un sentiment à la force décuplée. Mieux que jamais, Lovecraft est ici le créateur d’un fantastique parfaitement dépourvu de limites. Ce qu’il nous donne, à la faveur d’un voyage échevelé à travers les dimensions, c’est toute une vision du cosmos. Une vision qui semble toujours frôler le point où elle eût fait chanceler le cerveau assez hardi pour l’avoir conçue. On retrouve, dans cette coulée de pages incandescentes, un super-concentré de tous les grands thèmes, de tous les « trucs » géniaux (le mot n’est pas péjoratif) qui constituent la « manière » lovecraftienne. C’est un récit prototype, le plus significatif de son auteur, le plus réussi. Lovecraft démolit le concret, fait reculer les frontières de l’abstrait, jongle avec les données de l’univers mathématique, remonte le temps, dépasse l’espace, brasse les concepts d’une métaphysique délirante et ordonne le tout (oui, ordonne !) en une algèbre de l’univers. De ce kaléidoscope d’images supra-terrestres, on ressort légèrement groggy et incapable d’une pensée lucide. Ravi aussi, si l’on se croyait blindé, à force, contre l’effet Lovecraft, de constater qu’on y a succombé une fois de plus !

Reste enfin « À la recherche de Kadath », le récit terminal. Je n’y insisterai pas trop ; je ne veux pas être méchant. Disons au moins qu’on ressent en toute objectivité une grande admiration pour l’esprit qui a eu la force (ainsi que l’endurance !) de concevoir et de matérialiser cette accumulation littéralement démentielle de visions jamais imaginées ! En un sens, cela relève de la corde raide ; on s’attend toujours à ce que l’auteur déclare forfait. Mais non, il continue, imperturbable ; il entasse ses monstres, ses horreurs, ses cauchemars, avec le rythme méthodique d’une moissonneuse-lieuse. Jacques Bergier, dans son intéressante préface, note que ce voyage au pays des rêves est en fait une véritable autobiographie rêvée. Elle semble pourtant très artificiellement concertée ; sans doute la trame provient-elle bien de rêves (comme d’ailleurs beaucoup de choses chez Lovecraft), mais leur mise en forme est aussi peu spontanée que possible.

Ce récit fut un des tout derniers de l’écrivain avant sa mort. On pourra toujours en tirer une relation de cause à effet et admettre que ce grand mécanisme se rouillait. Car, en définitive, « À la recherche de Kadath » fait étrangement penser à un plagiat de Lovecraft par quelqu’un qui n’aurait pas le sens du ridicule. Que l’œuvre ennuie, c’est énorme, mais qu’elle prête à rire, cela dépasse tout. Ces monstres plus repoussants les uns que les autres finissent par avoir l’air échappés d’un film d’Abbott et Costello. On a de plus en plus de mal à garder son sérieux lorsque interviennent – summum de l’horreur – les « maigres bêtes de la nuit » et les « gélatineuses bêtes lunaires »… Et enfin, l’entrée en scène pour couronner le tout de « Nyarlathotep, le chaos rampant » (!) fait presque figure de gag.

Ceci n’est amélioré en rien par cette traduction sottement littérale, qui souligne la débauche d’épithètes inutiles dont le texte est agrémenté.

En réalité, il y a une hypothèse qui arrangerait tout : ce serait de supposer que Lovecraft a voulu écrire une parodie (celle-ci serait géniale). Hélas ! je crains que ce ne soit pas le cas !"

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