20 décembre, 2023

Galaxie (1ère série) n°051 – Février 1958

Florilège de têtes d'affiches pour ce numéro 51 de Galaxie : outre l'inévitable Robert Sheckley, on retrouve William Tenn, Clifford D. Simak, Evelyn E. Smith, et toujours ce sacré Jimmy !

 

On clique droit sur ce Virgil Finlay en couleurs !

 Sommaire du Numéro 51 :

 

1 - William TENN, La Gloire refusée (The Dark Star, 1957), pages 3 à 12, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par DILLON *

2 - Charles VAN DE VET, Mutations sur la planète boueuse (Growing Up on Big Muddy, 1957), pages 13 à 23, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Laurent TURPIN *

3 - Evelyn E. SMITH, Menace du futur (The Man Outside, 1957), pages 24 à 36, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par DILLON

4 - Daniel F. GALOUYE, L'Amour est aveugle (Share Alike, 1957), pages 37 à 47, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par DILLON *

5 - John WYNDHAM, Voyage dans les siècles (Pillar to Post, 1951), pages 48 à 60, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Richard POWERS

6 - COLLECTIF, Votre courrier, pages 61 à 62, courrier

7 - Walter S. TEVIS, L'Ixe de l'i grec (The Ifth of Oofth, 1957), pages 63 à 70, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Jack GAUGHAN *

8 - Julia VERLANGER, La Nuit de Martha, pages 71 à 77, nouvelle

9 - Clifford Donald SIMAK, Le Martien se trompe de plan (Carbon Copy, 1957), pages 79 à 114, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par KRUGE

10 - Jimmy GUIEU, Les Soucoupes volantes, pages 115 à 116, chronique

11 - Robert SHECKLEY, Les Morts de Ben Baxter (The Deaths of Ben Baxter, 1957), pages 117 à 138, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Dick FRANCIS

12 - Damon KNIGHT, À rebours (This Way to the Regress / Backward, O Time, 1956), pages 139 à 144, nouvelle, trad. (non mentionné)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Malgré une phallocratie sans doute inconsciente, William Tenn nous narre avec humanité  dans La gloire refusée la malheureuse esquive d'un homme à qui aurait pu échoir un destin exceptionnel.

Charles Van De Vet nous présente une planète piège plutôt accueillante, et le récit de ses effets dans la durée, pour une conclusion tout de même un peu attendue. Mutations sur la planète Boueuse demeure honorable toutefois.

Changement de ton pour Menace du futur d'Evelyn E. Smith, qui délaisse son humour juvénile pour un traitement plus sérieux. Elle y gagne en force et en portée dans une histoire de réécriture du présent orchestrée par ceux du futur.

L'amour est aveugle, par Daniel F. Galouye, est une romance un peu légère, si ce n'était le concept de plans d'existence différents qui permettent de gagner de l'espace en faisant vivre plusieurs êtres dans des plans parallèles.

Dans Voyage dans les siècles, par John Wyndham, la loi d'équivalence pour les voyages temporels présentée par Poul Anderson (dans "Un travail de romain" in Fiction n°52) et reprise par William Tenn (dans "Winthrop aimait trop le XXVème Siècle", in Galaxie n°50) trouve ici un précédent (la nouvelle date de 1951 contre 1957 pour celle d'Anderson) et un développement plein d'adversité. Les aspects du monde futur feront aussi penser aux spéculations de Stapledon. Wyndham avait ici de quoi développer certains aspects d'un récit qui finit par tourner un peu court - et c'est en partie dû à la traduction et aux coupes exercées par la revue (une introduction et une conclusion d'un soignant d'asile encadrent initialement le récit). Une version plus complète de cette nouvelle est parue dans le recueil "Le temps cassé" dans la collection Présence du futur chez Denoël.

L'ixe de l'i grec, par Walter S. Tevis, évoque les affres des quatrième et cinquième dimensions, théoriques, qui deviennent des mécanismes cosmiques auxquels il convient de ne pas toucher. On repensera à "La fin d'un monde" de Alan E. Nourse (in Galaxie n°17) et au "Problème du carré pointu" de Hervé Callixte (in Fiction n°49). 

A propos de Walter S. Tevis, il est l'auteur de "L'arnaqueur", adapté au cinéma et devenu le classique que l'on sait, ainsi que de "L'homme qui venait d'ailleurs", qui verra son adaptation cinématographique honorée par la présence de David Bowie.

Effet cocktail entre substances de planètes différentes et histoire d'épouvante un peu gore avec La nuit de Martha, par Julia Verlanger. On aura toutefois connu Verlanger plus subtile.

Dans la rubrique Les soucoupes volantes, par le "chef" Jimy Guieu, ce sacré Jimmy fait dire à des observations, à la façon d'un Charles Fort, ce qu'il veut bien en tirer comme conclusion. Un joli exemple d'écriture de légende urbaine.

Dans Les morts de Ben Baxter, Robert Sheckley s'amuse avec les couloirs du temps comme le ferait Poul Anderson, à la différence que là où il n'existe qu'une seule ligne temporelle - même malléable - chez Anderson, Sheckley, lui, fait coexister plusieurs trames de probabilités - mais de fait beaucoup plus rigides. Les similitudes et les différences dans leurs récits comparatifs en fait une nouvelle plaisante à parcourir.

A contrario, on comprend vite le procédé de À rebours, par Damon Knight, qui sera repris par Martin Amis dans "La flèche du temps", et par Kurt Vonnegut dans un passage de son "Abattoir5". Passé l'effet de surprise, il n'en reste pas grand chose...

On évoquait encore l'ADN sous son nom anglo-saxon en 1958. En témoigne ce courrier des lecteurs :

Qu’est-ce que le D.N.A. dont on a tant parlé au sujet d’une nouvelle race de canards créée par des savants ?

M. J. CARRIER, - Lodève.

LES initiales D.N.A. désignent l’acide désoxyribonucléique, qui est l’un des composants du noyau cellulaire, avec l’acide ribonucléique et la protéine, ainsi que l’a défini le biochimiste allemand Friedrich Miescher en 1874.

De multiples expériences effectuées depuis 1928 sur des bactéries par des savants de différents pays ont prouvé l’identité du D.N.A. et de ce qu’on appelle en génétique le « facteur héréditaire », c’est-à-dire les gènes.

La teneur en D.N.A. des noyaux de toutes les cellules d’un même individu est la même. Elle est de l’ordre de quelques milliardièmes de milligramme. Cependant, chaque spermatozoïde n’en renferme que la moitié de la quantité contenue dans les autres cellules.

Le principe de base des procédés de préparation du D.N.A. est de séparer les nucléoprotéines de la matière cytoplasmique, de scinder ensuite ces nucléoprotéines en protéine et acide nucléique, enfin de précipiter un sel alcalin de D.N.A. C’est ainsi que le docteur et la doctoresse Vendrely, du Centre de Recherches sur les Macromolécules, à Strasbourg, ont procédé, à partir des glandes sexuelles et du sang de canards Khakis (il est à noter que le sang des oiseaux, contrairement à celui des mammifères, contient une proportion appréciable de D.N.A.).

C’est avec ce produit, qui se présente sous l’aspect fibreux de l’amiante, que le professeur Benoît a réussi ses étonnantes et audacieuses expériences sur les canards Pékin. Expériences qui, selon certains savants, marquent une ère nouvelle de la génétique.

14 décembre, 2023

Quand "Fiction" passe à la télévision...

On pourrait avoir l'impression que la revue "Fiction" n'intéresserait qu'une niche de lecteurs, pour la plupart âgés d'une bonne soixantaine d'années, qui reverraient avec nostalgie défiler les grands noms d'une époque où "faire de la SF", où "lire du fantastique", ne relevait que d'un exercice d'imagination.

Nous le voyons, la dureté de notre époque, la rapidité des transformations de nos sociétés, les enjeux multiples qui nous feraient redouter les lendemains, donnent l'impression que les lecteurs d'aujourd'hui, et les auteurs contemporains des littérature de l'imaginaire, s'enfoncent radicalement dans l'évasion, l'échappatoire, la distraction, plutôt qu'enfoncer le clou des spéculations et des anticipations des décennies passées.

Aussi, ces littératures spéculatives des années 50 à 80 seraient d'elles-mêmes condamnées à l'oubli, pour leur capacités toujours présentes à "mettre de l'huile sur le feu".

C'est un peu la posture d'Emmanuel Carrère lorsque - dans la séquence terminale "Droit dans les yeux" de l'émission littéraire "La Grande Librairie" - il conclut son portrait du monde et des dangers qui nous menacent par l'aveu, un peu gêné, qu'il pratique délibérément la politique de l'autruche, ne pouvant se résoudre à n'être ni un "relatif optimiste", ni un "radical pessimiste".

Pour autant, Emmanuel Carrère a été pétri de cette culture fantastique et spéculative qu'entretenait "Fiction". En témoigne cet extrait de l'émission diffusée le 13 décembre 2023 consacrée à l'auteur. On y évoque Lovecraft, Philip K. Dick, et... "Fiction" !


On peut y découvrir la couverture du Fiction n°300, où figure la première nouvelle jamais publié d'Emmanuel Carrère : Victor Frankenstein : carnets inédits. A cette occasion, il était introduit comme suit auprès des lecteurs de Fiction :

« Grand consommateur de littérature fantastique et extrêmement ignorant en matière de science-fiction ». Ainsi se définit Emmanuel Carrère, auteur de ces étonnants « carnets inédits » qui constituent sa première œuvre de fiction jamais publiée. Pourtant, Emmanuel Carrère n'est pas tout à fait un novice en matière d'écriture. Né à Paris le 9 décembre 1957, étudiant en troisième année de « Sciences Po », il est, en effet, un collaborateur régulier de notre inestimable consœur Positif. Pourtant, jusqu'à ce jour, il n'avait encore publié – ni même proposé – aucune nouvelle ni aucun récit. Ce qui est d'autant plus surprenant que le texte que vous allez lire ne manque pas d'ambition tant sur le plan du style que sur celui des idées. Ce qui n'empêche pas son auteur de déclarer : « Il m'a semblé que le sujet, l'évidente facilité qu'il y a à couler un récit autre dans les interstices d'une œuvre connue – et que j'admire sans réserves – ma familiarité, enfin, avec l'univers culturel invoqué (le romantisme anglais et allemand, la philosophie de la nature) faisaient à peu près passer les maladresses de l'exécution. » « Maladresses » ? Voire ! Car il est peu fréquent qu'un récit s'inspirant d'une œuvre (et quelle œuvre !) l'ayant précédé parvienne à être aussi convaincant.

 (in Fiction n°300,  Avril 1979).

13 décembre, 2023

Fiction n°055 – Juin 1958

Des novellas de très bonne facture accompagnent un bon niveau général pour ce numéro d'été 1958, marqué par la disparition prématurée du talentueux Cyril M. Kornbluth.

 

Attention à la marche ! Cliquez droit !

Sommaire du Numéro 55 :

NOUVELLES
 

 

1 - François TRUFFAUT, A bas la science-fiction, pages I à II, critique(s)
2 - Jacques BERGIER & Pierre VERSINS, Solidarité, pages 3 à 30, nouvelle *
3 - John Dickson CARR, L'Homme au col de fourrure (New Murders for Old, 1939), pages 31 à 45, nouvelle, trad. Roger DURAND
4 - Robert BLOCH, Mon barman et son monstre (How Bug-Eyed Was My Monster, 1958), pages 46 à 50, nouvelle, trad. Yves RIVIÈRE
5 - Jehanne JEAN-CHARLES, Trois petits tours et puis s'en va, pages 51 à 53, nouvelle
6 - Ray RUSSELL, Le Dialogue des sourds (Incommunicado, 1957), pages 54 à 56, nouvelle, trad. Yves RIVIÈRE *
7 - Anthony BOUCHER, Gandolphus (Gandolphus, 1952), pages 57 à 64, nouvelle, trad. Roger DURAND *
8 - Philippe CURVAL, Un rêve de pierre, pages 69 à 80, nouvelle
9 - Lester DEL REY, L'Enfant qui n'était pas là (Little Jimmy, 1957), pages 81 à 92, nouvelle, trad. Suzanne RONDARD *
10 - Evelyn E. SMITH, Mon Martien et moi (Outcast of Mars, 1957), pages 93 à 99, nouvelle, trad. Yves RIVIÈRE
11 - G.C. EDMONDSON, Renaissance (Renaissance, 1957), pages 100 à 114, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *
12 - Cyril M. KORNBLUTH, Manuscrit trouvé dans un sablé chinois (MS. Found in a Chinese Fortune Cookie, 1957), pages 115 à 126, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

CHRONIQUES


13 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 127 à 133, critique(s)
14 - F. HODA, A bas la S.F. ? : Truffaut ne "marque" pas un point..., pages 134 à 135, article
15 - Forrest J. ACKERMAN, Si peu de temps après Kuttner..., pages 137 à 137, article
16 - COLLECTIF, Courrier des Lecteurs, pages 138 à 139, article
17 - (non mentionné), Connaissez-vous le club "Futopia" ?, pages 141 à 141, article
18 - F. HODA, La Mante et les dinosaures, pages 143 à 144, article
19 - (non mentionné), Table des récits parus dans "Fiction", pages 144 à 148, index.

 


On commence avec Solidarité, par Pierre Versins (sur une idée de Jacques Bergier) , une très bonne novella, tant sur sa forme aux multiples rebondissements, que sur le fond - d'une modernité que nos Tchernobyl ou Fukushima ne sauraient détrôner. On aurait pu frémir à l'usage de certains mots "canceled " si la morale de l'histoire n'avait pas emprunté un contre-courant. Bref : une histoire de résistance au nucléaire (ici sous sa forme primitive atomique), très courageuse et lucide pour son époque.

Dans L’homme au col de fourrure, John Dickson Carr nous propose, encore une fois avec cet auteur, un habile mélange de fantastique et de machination criminelle. On appréciera le style et l'intrigue.

Courte, drôle et efficace, une rencontre du troisième type dans un style plein de verve : c'est Mon barman et son monstre par Robert Bloch.

Petit histoire cruelle sur un monstre de music-hall avec Trois petits tours et puis s’en va… de Jehanne Jean-Charles (femme de l'humoriste éponyme).

La chute de Babel reportée à l'échelle du monde, à des fins de faciliter une invasion. Le dialogue des sourds, par Ray Russell, nous fait prendre conscience de ce trésor à nous commun qu'est le langage. 

Gandolphus, par Anthony Boucher, est une histoire de possession mâtinée de légende monacale, avec extraterrestres à la clé. Un bon petit cocktail à savourer cul-sec !

Beaucoup de mots pour parler de sédimentation minérale ; Philippe Curval explore en poète dans Un rêve de pierre les affres créatrices de la sculpture sur météorite, mais se perd un peu en chemin...

Une histoire d'enfantôme - tout un concept en soi, que Fiction rattache justement à d'autres histoires atypique. Du bon travail qu'est L’enfant qui n’était pas là de Lester Del Rey.

Après Lester Del Rey, Fiction continue de récupérer l'écurie Galaxie en publiant Evelyn E. Smith, dans Mon Martien et moi, avec une belle traduction d'Yves Riviére, pour une romance inter espèces sur une planète Mars où domine une espèce plutôt volage.

Reconstruction post-apocalyptique dans Renaissance, par G. C. Edmondson, au ton grinçant qui fait la patte de son auteur. Mais une leçon d'optimisme tout autant.

Rendant hommage à Cyril M. Kornbluth, qui vient de mourir d'une soudaine crise cardiaque comme Henry Kuttner quelques semaines auparavant, Fiction propose Manuscrit trouvé dans un sablé chinois, où Kornbluth joue en auto-fiction à rendre romanesque le destin d'un de ses pseudonymes - Cecil Corwin. On frôle l'absurde et le complotisme avec humour - comme Kornbluth semble au passage régler quelques compte avec certains de ses pairs écrivains.


François Truffaut dans Fiction ! …ou presque. Les Glanes interstellaires de ce numéro (rubrique qui répertorie les allusions à la science-fiction parues dans la presse) font état d'une critique très acerbe du cinéaste (et critique de cinéma)  envers le genre tout entier, à travers un malheureux exemple. Voyons plutôt :

GLANES INTERSTELLAIRES : À travers la presse.

Sous le titre « À bas la science-fiction », l'hebdomadaire « Arts » a publié, dans son numéro du 16 avril, un article où son critique cinématographique François Truffaut, à propos du film « La marque », s'en prenait à la SF en général. Vous trouverez dans ce numéro de « Fiction » les réflexions inspirées à notre collaborateur F. Hoda par les vues de Truffaut. Voici l'article de celui-ci :

Comment analyser la méfiance instinctive que m'inspirent les fanas de la science-fiction ? Je ne puis m'empêcher de penser qu'il faut bien de la sécheresse, de l'insensibilité et de la pauvreté d'imagination pour s'en aller chercher du côté des Martiens une fantaisie, une poésie, une émotion qui sont chez nous, sur la terre, à portée de main, de regard et de cœur, quotidiennes, éternelles.

Toute belle et grande œuvre est sa propre science-fiction ; les personnages de Fellini ou de Hitchcock sont des Martiens, sans accessoires peut-être, mais d'une telle féerie, si loin de nous et tout à la fois si proches qu'ils satisfont pleinement nos besoins d'évasion, de merveilleux et de fantastique. Du reste, les amateurs de science-fiction, conscients de l'extrême fragilité des romans ou des films basé sur une « bonne idée », une trouvaille, un postulat, avouent que l'intérêt commence où les sentiments apparaissent, c'est-à-dire lorsque la bête, la chose, la forme s'humanise, souffre et réagit sentimentalement, donc lorsque l'entreprise débouche sur nos canevas habituels et que le fantastique ne s'exprime plus que dans les apparences charnelles, vestimentaires, etc. 

Les amateurs de science-fiction sont racistes sans le savoir, à la manière de ces femmes frigides qui cherchent le plaisir impossible dans des bras colorés, broyant du noir sous le faux alibi de la curiosité ethnique. Ayant l'occasion récemment de revoir à quelques jours d'intervalle le film de Cocteau : La Belle et la Bête, et celui de Bresson dialogué par Cocteau Les Dames du bois de Boulogne, je m'aperçus de la profonde parenté entre ces deux œuvres dont l'une se veut strictement poétique et la seconde strictement morale. Les rapports d'Elina Labourdette et de Paul Bernard sont semblables rigoureusement à ceux qui unissent la Belle et la Bête, une dévotion amoureuse allant jusqu'à la plus extrême soumission et, finalement, le renversement des passions. Or, de ces deux films, c'est celui de Cocteau qui a vieilli, celui de Bresson, au contraire, dispensant aujourd'hui une émotion nouvelle, à longue durée, pure de toute sentimentalité pittoresque. Les Dames du bois de Boulogne, comme Il bidonne, comme Fenêtre sur cour est un film de science-fiction. 

Davantage que n'importe quoi, le cinéma est féerique, par la force des choses. Le cinéaste le plus lucide, le plus expérimenté, le plus froid ne peut dissimuler sa surprise en projection des rushes devant le décalage entre ce qu'il croyait filmer et ce qui est sur l'écran. C'est pourquoi les cinéastes qui « visualisent » avant de tourner rateront toujours leurs films : il faut filmer des idées qui deviendront des images et non filmer des images qui seront trahies par d'autres idées. C'est ce décalage entre la réalité filmée et la réalité obtenue qui amène le fantastique et qui transforme les films les plus réalistes (ou les plus néo-réalistes) en de purs contes de fées : Toni, Rome ville ouverte, Farrebique, Les Vacances de M. Hulot sont des films illustrant, volontairement ou non, le fantastique quotidien, pour moi le seul qui compte. 

On a beaucoup moqué la naïveté des industriels qui ont cru renouveler le cinéma en élargissant l'écran ; je tiens pour plus stupide la croyance de certains intellectuels dans le renouvellement des sujets par la science-fiction ; le canevas suivant : un jeune Martien tombe amoureux d'une jolie Terrienne, n'est pas autre chose que l'affadissement de celui-ci : un jeune paysan arrive à Paris et devient éperdument amoureux d'une jeune fille de Passy qui « fait » propédeutique. Si je prétends qu'il y a affadissement dans un sujet transposé pour la science-fiction, c'est que le pittoresque facile envahit tout et dissout ce qui devrait être l'essentiel : les mouvements du cœur et du corps. 

Le cinéaste offre au public un film qui, s'il est bien conçu et bien réalisé, doit être indiscutable ; ce qu'il y a d'irritant dans tous les sujets fantastiques basés sur un postulat : imaginons que, supposons que, qu'arriverait-il si… c'est qu'ils font de chaque spectateur non pas un représentant du public, mais un collègue, un co-scénariste, un complice de la création qui pendant même la projection du film, se prend au jeu stupide de refaire le scénario à sa manière ; pourquoi ? Parce que les films de ce genre nous laissent toujours insatisfaits par le mélange détonant constitué par trop de mensonge et trop peu de vérité, trop peu de science et trop de fiction. 

Les amateurs de science-fiction m'apparaissent donc suspects dans leur quête désespérée d'une fantaisie aussi fausse que la vérité recherchée par les fanatiques des films strictement documentaires : Continent perdu, ou même les bandes d'amateurs projetées à Pleyel. 

Que penser d'un public qui délaisse les romans, déserte les salles de théâtre, de cinéma et de concerts au profit des spectacles « son et lumière » ? L'amateur de science-fiction me semble l'équivalent intellectuel du spectateur « son et lumière ». Assis entre deux chaises, blasé sur la fiction, trop paresseux pour s'adonner aux sciences, privé de toute curiosité humaine, stérile et desséché, incapable de rêves et dénué de fantaisie, il amorce, inconscient, une horrible métamorphose qui fera de lui bientôt une sorte de « phasme » qu'on oubliera dans un bocal, confondu aux mortes brindilles auxquelles, dédaignant le cœur humain, il se sera trop exclusivement intéressé. 

Tout cela, et que l'on me pardonne ces généralités, pour vous inviter à ne pas voir La Marque, film anglais de science-fiction, d'une platitude, d'une laideur et d'une sottise absolues. 

Rappelons que François Truffaut réalisera une très belle adaptation de "Fahrenheit 451", d'après Ray Bradbury, en 1966. Comme quoi, seuls les imbéciles ne changent pas d'avis…

08 décembre, 2023

Deux bougies pour le PReFeG !

Bon sang de bonus caché !

Cette année, nous avons tenu le cap de nos publications hebdomadaires avec pugnacité, malgré l'adversité du temps, toujours lui, seul véritable sujet de roman selon H. P. Lovecraft (et beaucoup d'autres en fait...).

Au bilan pour cette année écoulée :
66 articles, toujours consultés sur tous les continents (malgré l'absence de lecteurs en Antarctique), 17 800 vues selon le service de statistiques (fier d'arroser plus de 30 000 vues au total), 26 numéros de la revue Fiction et autant de la 1ère série de la revue Galaxie, lus, relus, corrigés, souvent améliorés dans l'encodage, parfois la mise en page, et partagés ...
ET
356 auteurs recensés (soient 144 de plus que l'an passé), et autant de bibliographies visitées,
AINSI QUE
13 articles bonus publiés, mensuellement, sur des proposition toujours mises en contexte, proposant autant de livres numériques relus et corrigés ... (ah non, 15 en comptant deux bonus un peu cachés...)
LE PReFeG est fier d'avoir pu vous proposer tout cela, et d'avoir passé ce cap de la seconde année d'existence sans défaillir sur les échéances et les objectifs qu'il s'était tracé tout seul comme un grand...
 
Cela devient la coutume, nous souhaitons remercier notre petite poignée de commentateurs, pour leurs encouragements et leur bienveillance - c'est toujours grâce à vous que la motivation a pu rester intacte durant ces 52 semaines. Merci donc à Inconnu(s), Ludo le Hérison, Ogareff, Philippe from France,et Shocker
 
Vos relectures nous sont toujours précieuses, et nous poursuivons notre appel à contributeurs. Si vous désirez lire, relire, et débusquer les coquilles liées à la numérisation, pour un ou plusieurs numéros dont la publication reste à venir, ou pour les numéros déjà publiés, nous sommes preneurs de votre volontariat. Cela vaut tant pour Galaxie 1ère série (voir la page dédiée ICI), que pour la seconde série, et la revue Fiction, bien entendu. Nous pouvons vous envoyer nos fichiers bruts ; pour cela, faites vous connaître et contactez-nous via les commentaires.
 
Notre trombinoscope d'auteurs va s'étoffant. Des portraits d'auteurs nous manquent encore parfois. Si d'aventure, au hasard d'un livre, un vrai, ou d'une rétrospective,  vous croisez les bobines des auteurs et autrices suivants, et suivantes, nous sommes toujours preneurs. Les nominé(e)s à sortir de l'anonymat sont ainsi :
  • Franklin Abel, Arcadius, Stephen Arr, Gabriel Authier,
  • William L. Bade, Yves Bailly, Manly Banister, Raymond E. Banks, Stephen Barr, Jerome Barry, Michel-Aimé Baudouy, Leslie Bigelow, Albert Bilder, Con Blomberg, Lucien Bornert, Jean-Jacques Bridenne, Richard Broobank, Bill Brown,
  • Hervé Calixte, T. P. Caravan, Paul A. Carter, Michael Cathal, James Causey, Antoinette de Chevriers, Richard Chomet, Catherine Cliff, Bill Clothier, Alan Cogan, Robert Cohen, André Coypel, Levi Crow,
  • Lucius Daniels, Joe E. Dean, Guy DeAngelis, Jacques Droit, Dave Dryfoos, Jean Duzal,
  • H. Chandler Elliot, Bruce Elliott, Michel Ehrwein, Dean Evans,
  • Albert Ferlin, 
  • Robert Gauchez, Joe Gibson, Robert E. Gilbert, D. V. Gilder, Ruth M. Goldsmith, Catherine Grégoire, Bernard Guillemain,Wyman Guin,
  • Thelma D. Hamm, Kenneth Harmon, James Hart, E.C. Hornsby, P.A. Hourey, Gene Hunter,
  • Bascom Jr. Jones,
  • Donald Keith,
  • Michel Lacre, Pierre Lagarde, George-Louis Lassiaz, Pierre Lauer, Edward Lee, Y. F. J. Long, Roger Lowe, Danièle Lucaire, Edward W. Ludwig,
  • Gilles Madec, Bernard Manier, Richard Maples, Winston K. Marks, Michel Marly, Bruno Martin, Daniel Mauroc, Jack McKenty, Mark Meadows, Lion Miller, Richard DeWitt Miller, Henri Montocchio, Jacques Moreau, William Morrison, Howard L. Myers,
  • Homer Jr Nearing, Alan Nelson, R. D. Nicholson, Gali Nosek, John Novotny,
  • Jean-Jacques Olivier,
  • Gerald Pearce, A. H. Phelps, Peter Phillips, André Picot, André Piljean, Claude Pradet,
  • Frank Quattrocchi,
  • Robert S. Richardson, Ralph Robin, Edward G. Robles,
  • Joseph Satin, Joseph Shallitt, Vaughan Shelton, Richard E. Smith, Phyllis Sterling Smith, Charles L. Souvelier,
  • Max Tadlock, Stephen Tall, Graves Taylor, Jack Taylor, Martine Thomé, Don Thompson,
  • Charles Van De Vet, Lyn Venable,
  • Laura Ruth Wainwright, Floyd L. Wallace, Bryce Walton, T.S. Watt, Edward Wellen, Russ R. Winterbotham, Christopher Wood,
  • Robert Zacks.

ET DE PORTRAITS DE ALAIN DOREMIEUX, PHILIPPE CURVAL, GERARD KLEIN, JACQUES VAN HERP

 JEUNES (dans les années 50...) !!!

Le PReFeG vous renouvelle ses remerciements pour votre concours

et pour toute proposition d'amélioration.

06 décembre, 2023

Fiction n°054 – Mai 1958

Beaucoup de textes de qualité qui ne seront pas réédités par la suite, dont – étonnamment – une longue nouvelle d’Henry Kuttner et Catherine Moore, ainsi qu’une nouvelle de Shirley Jackson que ne renierait pas David Lynch… 

On avait dit « Clic droit » !

Sommaire du Numéro 54 :

NOUVELLES

 

1 - Richard WILSON, Brouillage (QRM, 1957), pages 3 à 13, nouvelle, trad. Roger DURAND *

2 - Richard MATHESON, Jours disparus (Old Haunts, 1957), pages 14 à 22, nouvelle, trad. Alain DORÉMIEUX

3 - G.C. EDMONDSON, L'Inferlabo (The Inferlab project, 1957), pages 23 à 34, nouvelle, trad. Bruno MARTIN *

4 - Pierre VERSINS, La Force, pages 35 à 40, nouvelle *

5 - Arthur PORGES, Journal d'un parasite (By a fluke, 1955), pages 41 à 46, nouvelle, trad. Evelyne GEORGES *

6 - Shirley JACKSON, Celle qui partit (The missing girl, 1957), pages 47 à 56, nouvelle, trad. Bruno MARTIN *

7 - Stefan WUL, Expertise, pages 57 à 60, nouvelle

8 - John MASEFIELD, L'Enfant-phoque (The Sealman, 1925), pages 61 à 63, nouvelle, trad. Evelyne GEORGES *

9 - Fernand FRANCOIS, Travailler est un vrai plaisir, pages 64 à 73, nouvelle *

10 - August DERLETH, La Lampe d'Alhazred (The Lamp of Alhazred, 1957), pages 74 à 83, nouvelle, trad. Yves RIVIÈRE

11 - Henry KUTTNER & Catherine L. MOORE, Sous le regard de l'aigle (Rite of Passage, 1956), pages 84 à 119, nouvelle, trad. Roger DURAND *

 

CHRONIQUES


12 - Robert S. RICHARDSON, La Vie sur Mars, pages 123 à 131, article, trad. Roger DURAND *

13 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 133 à 136, critique(s)

14 - Jean-Jacques BRIDENNE & Gérard KLEIN, Épilogue à l'affaire Alberes, pages 137 à 137, article

15 - F. HODA, La Pointe de l'actualité, pages 138 à 139, article

16 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 141 à 144, article

 

Présentations de nouvelles de Jacques Bergier et Alain Dorémieux

Dessin de couverture de Jean-Claude Forest (Explosion d'un rocket au départ.)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

 

Brouillage, de Richard Wilson, met en scène les agences de presse et leurs spécificités. Cette nouvelle est surtout un bon exemple du travail sémantique que doit faire tout lecteur de science-fiction, lorsqu’il décode peu à peu les néologisme que lui propose un univers différent du sien.

On ne se refait pas ; voilà la courte démonstration que nous livre Richard Matheson, dans l'exploration de la nostalgie, avec Jours disparus.

La question de la surpopulation pointe le bout de son nez dans cette période de croissance économique. Concomitante à cette question, on pourrait y apposer la conquête spatiale. Mais dans L'Inferlabo, G. C. Edmondson joue plutôt avec les codes du polar, et c'est finalement plutôt d'eugénisme social dont il est question. Grinçant.

On pensera inévitablement que Pierre Versins est l'inventeur de La Force pratiquée par les jedis de Star Wars. Quoi qu'il en soit, voilà une nouvelle rondement menée par un Versins d'une logique poussée jusqu'à la cruauté.

Journal d'un parasite nous propose de considérer de l’intérieur la vie d'un micro organisme d'une espèce douée pour les mathématiques. Pas du meilleur Arthur Porges, mais d'un niveau toutefois honorable, comme toujours avec cet auteur méconnu.

Dans Expertise, il est surtout question des méfaits de l'acculturation. Stefan Wul y égale Brown dans l’humour et la concision.

L'enfant-phoque est une classique histoire, sur un ton populaire bien travaillé, par John Masefield, sur les amours incongrues inter espèces - ici avec ce qui vient de la mer.

On croirait à une nouvelle américaine avec Travailler est un vrai plaisir, tant Fernand François s'amuse à jouer avec les poncifs de la société d'outre-atlantique. Ajoutons à cela une invention à faire frémir tout partisan du moindre effort, pour une bien bonne nouvelle d'un auteur français oublié.

Un texte qui fait beaucoup dans l'élaboration de la fiction Lovecraft : La lampe d'Alhazred, tant August Derleth dessine ce personnage fictif de vieux reclus comme l'auteur de toute une œuvre pourtant existante. La lampe y serait l'allégorie de la rêverie inspiratrice – bref : une synthése lovecraftienne orientée.

Un jeu d'apparences qui vole en éclats, des hypocrisies qui peinent à sauver la face, l'insatisfaction d'un certain mode de vie, bien pensant, asexué, normé... Et la mort qui vient conclure cette monstrueuse parade qui aurait pu se passer à Twin Peaks ; c’est Celle qui partit, par la talentueuse Shirley Jackson.

Une très bonne nouvelle du duo Henry Kuttner – Catherine Moore – et il est terrible de la publier juste après sa mort de la part de Fiction ; Sous le regard de l'Aigle décrit une société où la superstition et la croyance en la magie écrase la raison ; mais la réalité n'est rien d'autre que la chose la plus communément admise. Or, dans un royaume d'aveugles, voir la lumière n'est d'aucune utilité. Une nouvelle curieusement restée sans publication ultérieure.

A l’issue de la publication de la nouvelle La lampe d'Alhazred, Fiction ajoute une note sans doute issue de la grande érudition parfois mystificatrice de Jacques Bergier. Voici cette précision :

La mythologie de H. P. Lovecraft est visiblement synthétique. Et pourtant… Il existe plusieurs personnages de l'Islam qui auraient pu servir à Lovecraft, dont la culture était immense, pour son portrait d'Alhazred. Parmi ces personnages, El Hallaj, qui fut exécuté en l'an 921 de notre époque, est un des plus connus. Des extraits commentés de ses œuvres ont paru aux « Cahiers du Sud ». Le professeur Louis Massignon lui a consacré un savant ouvrage intitulé « La passion de El Hallaj » (Guttner, éditeur, Paris).

El Hallaj fut un mystique extrêmement profond et une des raisons de son exécution fut « le trouble qu'il pouvait apporter en révélant de terribles faits que l'humanité n'est pas prête à recevoir ». On l'accusa également de « conspiration avec les démons du chaos » et de « contacts avec le Dehors ». Certes, il ne faut pas imaginer qu'Alhazred a été inventé d'après El Hallaj seul. L'ouvrage imaginaire d'Alhazred, le « Nécronomicon », était une espèce d'encyclopédie du mal, et rien que cela, alors que l'œuvre de El Hallaj touche à des problèmes spirituels extrêmement élevés. Néanmoins, El Hallaj lui-même était d'accord sur le fait qu'il possédait des secrets trop terribles pour être révélés.

Il est peut-être un peu exagéré de rapprocher Mansur El Hallaj, un mystique soufi, à Abdul Alhazred. Les poursuites pour hérésie concernant le soufi (des affaires d’identification à Dieu, par exemple), n’ont rien de commun avec ce qui serait plutôt qualifié de hautement blasphématoire dans le Necrocomicon. On y notera toutefois qu’une volonté à relier la mythologie lovecraftienne à des éléments existants est au travail.

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