Un epub en ligne chaque mercredi !
Le Projet REvues Fiction et Galaxie (PReFeG) vous propose (après relectures et corrections), le partage et la mise en ligne des revues Fiction (éditions OPTA) et Galaxie (éditions Nuit&Jour, puis OPTA) au format epub.
Pour obtenir votre exemplaire, cliquez sur la couverture.
Trois nouvelles déclinant le thème du passager clandestin dans ce numéro : Double apparence de Alfred Coppel, Le clandestin de Robert Sheckley, et le
plus subtil Compagnon du long parcours,
un Théodore Sturgeon inédit ! Notons aussi deux écrits de Frederik Pohl
(dont un roman resté depuis inédit, écrit à quatre mains avec Lester Del Rey).
1
- Edson
McCANN, Assurances sur l'éternité (Preferred risk, 1955), pages 2 à 40,
nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par KOSSIN
2
- Robert
SHECKLEY, Le Clandestin (Deadhead, 1955), pages 41 à 49, nouvelle, trad.
(non mentionné), illustré par Dick FRANCIS
3
- Lyon
Sprague DE CAMP, Les Jardiniers imprudents (Property of Venus, 1955), pages
50 à 66, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Mel HUNTER
4
- William
MORRISON, Le Survivant (Spoken For, 1955), pages 67 à 74, nouvelle, trad.
(non mentionné), illustré par Ed EMSH
5
- Alan
COGAN, Morts sur commande (The Amateurs, 1955), pages 75 à 83, nouvelle,
trad. (non mentionné), illustré par DIEHL
6
- Frederik
POHL, Les Naufragés de la Galaxie (The Mapmakers, 1955), pages 84 à 104,
nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par ASHMAN
7
- James
CAUSEY, Le Bouquet infernal (Competition, 1955), pages 105 à 111, nouvelle,
trad. (non mentionné)
8
- Theodore
STURGEON, Compagnon du long parcours (Who ?, 1955), pages 112 à 135,
nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par ASHMAN
9
- Alfred
COPPEL, La Double apparence (Double Standard, 1952), pages 137 à 140,
nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par MacLELLAN
10
- COLLECTIF, Votre courrier, pages 141 à 143, courrier
« Galaxie science-fiction »
devient « Galaxie anticipation ». Fait curieux, alors même que la
dénomination Science-fiction – issue de l’idiome américain - est plutôt chère
aux progressistes de la question, et que le terme d’anticipation est plutôt
jugé galvaudé et ancien, même s’il continue de faire la préférence de certains
(comme le critique I. B. Maslowski dans Fiction).
Le mois suivant, la revue Fiction,pour son numéro 26, abandonnera sa description un peu longuette du genre (des
genres, plutôt), et fera désormais figurer sur ses couvertures : « La
revue littéraire de l’étrange – fantastique et science-fiction ». Curieux
jeu des plateaux d’une balance ? Rien n’est dit à ce sujet dans l’une ou
l’autre de ces revues, mais peut-être faut-il voir une explication dans le
« Grand Prix du Roman d’Anticipation » qu’aurait lancé la revue
Galaxie (ou plutôt son avatar originel américain).
On se souvient l’année précédente
d’un Grand prix Rosny-aîné du roman d’Anticipation, lancé par Jean Birgé pour
promouvoir sa collection « Série 2000 » - éditions Métal. Le prix fut
décerné à Charles
Henneberg pour « La naissance des
dieux », mais n’eût pas de suite. Mais voici ce qu’on peut lire
dans le texte de présentation du roman publié en feuilleton dans ce numéro 25
de Galaxie :
Nous commençons ce mois-ci la publication d'une
œuvre passionnante qui a obtenu le Grand Prix du Roman d’Anticipation
(2.330.000 francs) et qui répond à cette question paradoxale : « Peut-on vivre
sans danger dans un monde d’où tout risque est exclu ? »
La revue Galaxie aurait-elle voulu
lancer son propre concours ? Il est permis d’en douter. Le roman, séparé
en trois parties, « Assurances sur l’éternité », signé de
l’énigmatique Edson McCann, s’avère être en réalité un roman écrit à quatre
mains par Frederik Pohl, qui deviendra en 1959 directeur littéraire de la revue Galaxy, et Lester Del
Rey. Si tous deux sont des auteurs confirmés, il y a tout de même fort à parier
que ce Grand Prix du Roman d’Anticipation soit, à l’instar de celui initié et
avorté par les Editions Métal, feu de paille…
Pour une mise en contexte plus internationale, voir notre note sur Lester Del Rey dans notre publication autour du numéro 18 de Galaxie.
Mais c’est donc sous le pseudonyme
collectif d’Edson McCann que Frederick
Pohl et Lester Del Rey signent Assurances sur l’éternité. Le style de Pohl
- ses thèmes de prédilection surtout - est reconnaissable entre tous : les
pouvoirs privés se substituent aux pouvoirs publics. Ici, toute l'organisation
civile et mondiale est entretenue par une société d'assurances. Ce roman sera
publié en trois parties, et restera malheureusement inédit par la suite.
Le clandestin, par Robert Sheckley,daté de 1955, n'est pas sans rappeler « Terminus...les étoiles » de Alfred Bester, paru en 1956. Toute
l’armada de principes pour contrer les migrations est ici clairement
développée.
Les jardiniers imprudents, par LyonSprague De Camp, narre les dangers de
l'horticulture extraterrestre... avec, toujours, cette candide naïveté de faire
coexister voyages spatiaux et société traditionnelle américaine (comme, par
exemple, dans « L'animal » de Leigh Brackett, in Fiction
30.)
Le survivant, par William Morrison est un drame spatial.
Dans Morts sur commande, Alan
Cogan, pose une des problématiques de l'euthanasie, et de son aspect
volontaire.
Les naufragés de la Galaxie, second texte de Frederik
Pohl dans ce numéro, est une nouvelle sans doute un peu longue pour un
sujet qui nous apparait de nos jours assez conventionnel : le handicap qui
devient un atout dans le voyage spatial.
Le bouquet infernal, par James Causey, nous
présente une planète piège. Le style journal de bord traduit bien la
progression du piège.
Une très belle nouvelle de Théodore Sturgeon, demeurée par la
suite inédite : Compagnon du long
parcours. La narration à la 2eme personne rend l'ensemble d'autant plus
poignant.
La double apparence par Alfred Coppel est une courte nouvelle à clé, toujours sur le sujet du
passager clandestin.
" Noël, Noël, vieillard en chocolat..."
chantait chaque année un de nos vieux amis, vantant avec plus d'ironie que
d'attendrissement les joies sidérantes de notre consommation du solstice
d'hiver. Le temps passe, et le vieillard n'en finit pas de dégouliner de ses
sucreries ineptes, laissant l'impression d'une année sur l'autre d'une effarante
surenchère.
Voilà, le ton est donné pour vous présenter cet ouvrage de Jean-Louis Curtis, auteur quasiment oublié de notre temps, à
part par Michel Houellebecq qui l'évoque par une succincte fiche de lecture
dans un de ses derniers "romans". Car, voyez-vous, tout comme on
n'attire pas les mouches avec du vinaigre, Curtis a tout pour séduire les plus
réactionnaires de nos auteurs contemporains.
Né en 1917 à Orthez, sorbonnard dans les années '30, soldat de l'armée
de l'air durant la "drôle de guerre", puis professeur d'anglais au
lycée de Laon durant l'occupation, il rejoint les groupes de résistants
pyrénéens et participe à leurs actions durant l'été 1944. Bref : un modeste
petit héros, qui alignera par la suite Prix Goncourt (1947), poste
d'administrateur public (au CNC), Grand prix de l'Académie Française (1972)
puis fauteuil à la dite Académie (1986). Un parcours sans faute, auquel on peut
ajouter quelques articles dans des journaux comme "L'express", où
Curtis s'amuse avec verve à fustiger les attitudes souvent plaquées de la
gauche intellectuelle française.
Si, comme vous, nous nous étions arrêtés à ce portrait volontairement
peu contrasté, nous nous serions détournés en haussant les épaules, et serions très
certainement passés à côté de l'incomparable roman de science-fiction que
Jean-Louis Curtis fit paraître en 1956 : "Un saint au
néon". Voire : nous aurions pu juger le fait que cet ouvrage
soit devenu extrêmement rare, et sorti du circuit des rééditions depuis 1972, à
cause de son obsolescence ou de sa piètre qualité - car nous l'avons souvent
fait remarquer dans ces pages du PReFeG : bien des auteurs français se sont
essayé à la SF quand ce fut à la mode dans ces années 54-56, mais peu sont
parvenus à rendre hommage au genre ou à y apporter une contribution vraiment
novatrice et personnelle.
On ne pourra pas en dire autant de Curtis, bien que son apport n'aura
peut-être pas eu le retentissement qu'il méritait.
Commençons par parcourir ce
que la revue Fiction fit paraître à son endroit, dans les Glanes
Interstellaires de son numéro 30 :
" Événement
prochain : pour la première fois, un romancier français coté fait de nouveaux
débuts dans la « science-fiction » ! C’est Denoël qui nous annonce cette
nouvelle. C’est en effet au cours du mois de mai que paraîtra, dans la
collection « Présence du Futur », un ouvrage de Jean-Louis Curtis, prix
Goncourt 1947 avec « Les forêts de la nuit » et auteur de romans comme « Les
justes causes », « Chers corbeaux », « L’échelle de soie ». Intitulé « Un saint
au néon », ce livre est un recueil de nouvelles dans la grande tradition de
l’anticipation satiriste à la façon d’Huxley et d’Orwell. Ces nouvelles sont à
lire « dans l’ordre » et forment un tout, comme dans les « Chroniques
martiennes » de Bradbury. On dit qu’il s’agira d’un des meilleurs ouvrages de
la collection."
L'argument tient plus de la réclame que du réel propos du livre, mais a
tout pour intriguer... Que Bradbury soit cité, rien d'étonnant à cela quand on
sait qu'il était le fer de lance de la collection "Présence du Futur"
et son principal gage de qualité littéraire. Qu'on cite Orwell et Huxley est déjà
un peu plus inattendu pour promouvoir un auteur français - c'était surtout René
Barjavel qui tenait lieu de porte-drapeau de la dystopie francophone (sans
qu'on parlât d'ailleurs de dystopie). On a surtout, et malheureusement, la
sensation d'un exercice auquel se serait plié un prix Goncourt : donner sa
version d'un genre à la mode.
Malgré une filiation plus
précise avec Marcel Aymé et Swift, le quatrième de couverture de la première
édition chez Denoël poursuit cette impression :
" Si Jean-Louis Curtisa
joué sans réticence le jeu de l'anticipation, c'est qu'il lui fournit
l'occasion de donner libre cours à sa verve satirique. Le résultat est
une farce en cinq tableaux, qui a la drôlerie de Marcel Aymé et la
virulence de Swift.
Un saint que la publicité
transforme, malgré lui, en grande vedette internationale ; un
« donneur » d'insémination artificielle, qui se découvre père de
plusieurs milliers d'enfants ; un publiciste qui, dans un monde à court
d'invention, « racle les fonds de cervelles » pour vendre des idées ;
une société où le dirigisme s'étend à la vie sexuelle... voilà quelques
images de la civilisation future, d'autant plus cocasses qu'elles
appartiennent aussi, par le biais de la satire, à notre civilisation
présente. Dans un immense vrombissement d'autogyres, des « super-sex »
mâles et femelles se ruent au cinémascope pour voir un François
d'Assises auréolé de néon, tandis que les caducs sexuels absorbent leur
biberon quotidien de « bromolactine »... Les Centres de Culture-Digest
racontent la Chartreuse de Parme en comics. S. S. Kostia Ier,
pape très atomique, ne dédaigne pas de courir un 100 mètres dans les
jardins du Vatican. Et tout le monde est admirablement « relaxé », à
l'exception de quelques réfractaires qui ont constitué une étrange
fraternité de happy few...
Pour Jean-Louis Curtis, comme pour Orwell et Huxley, l'anticipation est un prisme au travers duquel il considère l'époque présente."
"Verve satirique... farce... drôlerie... images cocasses" , voilà donc ce que met en avant ce quatrième de couverture. Lors de sa réédition en 1969, l'ensemble sera plus laconiquement réduit :
Un saint que la publicité transforme, malgré lui, en grande vedette internationale;
un « donneur » d'insémination artificielle, qui se découvre père de plusieurs milliers d'enfants;
un publiciste qui, dans un monde à court d'invention, « racle les fonds des cervelles » pour vendre des idées;
une société où le dirigisme s'étend à la vie sexuelle...
Voici quelques images de la civilisation future, d'autant plus
cocasses qu'elles appartiennent aussi, par le biais de la satire, à
notre civilisation présente.
Une farce en cinq tableaux, qui a la drôlerie de Marcel Aymé et la virulence de Swift."
La recension de l'ouvrage dans la Revue des livres du Fiction n°33 visera plus juste.
« Présence du futur » (Denoël) a, une fois de plus, bien mérité de l’Anticipation. Le dernier paru de la collection, « Un saint au néon », de Jean-Louis Curtis, est probablement le meilleur ouvrage de S.F. français depuis la guerre. Cinq nouvelles le composent, dont la première donne son titre au volume. Les quatre autres s’intitulent, dans l’ordre, « Le Géniteur », « Idées à vendre », « Un Club très exclusif » et « Les uns les autres ». Chacune constitue la suite logique de la précédente en ce sens que l’auteur nous décrit, sur plusieurs dizaines d’années, des événements, faits et méfaits de la civilisation future. Une comparaison s’impose donc fatalement pour quiconque a lu « Chroniques martiennes » et « Demainles chiens ». Disons tout de suite que les ambitions de l’auteur étaient moins étendues que celles de Bradbury ou de Simak, dont les deux œuvres en question sont de véritables épopées. Mais si, sur le plan purement A. S., les deux Américains affirment leur supériorité, sur le plan philosophique Curtis nous émeut davantage malgré son ironie et ses coups de griffe. Pourquoi, demanderez-vous ? Parce que : 1° ses récits sontfrançais, donc bien plus proches de nous ; 2° les événements qu’il dépeint sont en fait un mélange deprésentet defutur(jamais ouvrage ne justifia mieux le titre de la collection), un futur si proche, scientifiquement et autrement, que demain il pourrait se révéler réalité. M. Laurent, héros du « Saint au néon », ressemble beaucoup à une synthèse d’Albert Schweitzer et de l’abbé Pierre ; Émile, Loulou et Philippe Mercadié, personnages centraux du « Géniteur », sont les fils et peut-être les frères des Marie-Chantal et Gérard de 1956, et Bogo, l’individualiste-malgré-lui de « Les uns les autres », pourrait être le descendant de n’importe lequel d’entre nous.
Les cinq récits sont très bons ; deux, néanmoins, se détachent de l’ensemble – les deux derniers : « Un club très exclusif » d’abord, qui est l’histoire tragique d’un groupe de jeunes gens s’insurgeant contre l’uniformité, la standardisation de l’existence ; « Les uns les autres », ensuite, conte à clé, où l’on voit le monde enrégimenté, en état de Sainte-Guerre-Permanente, adorant saint Adolf le Germanique et saint Joseph le Géorgien, acceptant dix ans seulement d’activité sexuelle (si l’on ne s’est pas fait tuer plus tôt), et aussi l’existence des « Ténèbres Extérieures », formule élégante pour désigner les camps de concentration de demain. Dans un article paru le 12 mai dernier dans « The Saturday Review », John W. Campbell, Jr., prenant la défense des auteurs de S.F., accusés de « mal écrire », affirme qu’ils sont moins des « littérateurs » que des « précurseurs ». Souhaitons simplement que Curtis, « littérateur » incontestable, lui, se révèle mauvais « précurseur », mauvais « prophète ». Pour me résumer – un livre à lire d’office.
Il s'agit bien, dans cet ouvrage, de marche tragique vers un avenir
dont il fallait être bien défiant pour en voir les signes avant-coureur en
cette époque de progrès exponentiel qu'étaient les années 50. Ici, il est
question de marchandisation à outrance : la sainteté devient show-business, le
talent et les compétences à communiquer un savoir sont évincées par les
manœuvres grossières de publicitaires, la culture générale voit abaisser sont
niveau pré requis, et pour finir, le langage lui-même se réduit comme peau de
chagrin dans un monde uniforme, triste, plat, et inepte.
Il ne s'agit pourtant pas là, et nous en revenons au début de cet article,
de pensée réactionnaire, de l'antienne "c'était mieux
avant", pour Jean-Louis Curtis, mais bien de tirer la sonnette
d'alarme d'un consumérisme qui fait de nous des produits et nous pousse à une
logique autophage.
Dans la première nouvelle
éponyme, sur un ensemble de cinq opus déroulant un seul et même récit, M.
Laurent, un "saint homme", préoccupé par les problèmes migratoires
que subissent les "Displaced Persons", (ici des civils contraints à
fuir des conflits atomiques, mais la problématique nous est bien connue de nos
jours) un "saint homme", donc, est démuni face à cette société de
représentations, sa morale n'y a plus de prise, car les esprits de ses
contemporains sont plus avides d'images que d'actes véritablement charitables.
En témoigne ce passage, un discours de M. Laurent à ses "ouailles" :
Couverture de l'édition belge du Cercle des lecteurs (1957)
" Ce que je vous dis ne vous intéresse pas, a-t-il commencé. Vous n’êtes pas venu entendre parler de la misère et de la charité. Vous êtes venus voir et entendre une vedette fabriquée de toutes pièces par vos journaux, votre radio, par le cinéma et la mode. Une vedette à l’image et ressemblance de votre idéalisme bon marché. Un Superman pour vosReaders’ Digests. Je n’ai pas devant moi des hommes vivants. Car les hommes vivants sont des hommes de refus ; et vous acceptez tout, passivement : la propagande, le tam-tam des slogans publicitaires, les mots d’ordre, les idées préfabriquées, un sentimentalisme de dessins animés, une religion pour théocratie aztèque. Vous êtes brimés et vous vous croyez protégés. Vous êtes des faisceaux de réflexes conditionnés et vous vous croyez libres. Vous vous croyez humanitaires, mais vous accepterez demain, sans broncher, que l’on pulvérise trois cents millions d’Orientaux, parce que la propagande vous aura persuadés que votre civilisation était en danger. Vous acceptez déjà que la science modifie les structures de votre cerveau, sous prétexte de vous rendre meilleurs et de vous intégrer plus étroitement à la collectivité ; en fait, pour vous dépouiller un peu plus de votre qualité humaine et vous rapprocher un peu plus du robot heureux. Oui, vos savants finiront par effacer le crime et la luxure, ils finiront par tuer le mal. Mais ils auront tué la vie du même coup, et la conscience – et, naturellement, vous n’en saurez rien, parce que vous serez déjà morts : des morts spirituels, doués de réflexes et de tropismes. Vous êtes entrés déjà dans l’Utopie. L’âge d’or est venu. Les temps sont venus : les temps de la mort de l’Homme. Jamais l’espèce humaine n’a été plus confortable. Il n’y a plus de mal. Il n’y a plus de désordre. Il n’y a que de la culpabilité : ce qui n’est pas conforme est coupable. Un jour, je vous le prédis, votre âge d’or créera des camps de concentration pour les non-conformes. Un jour, vous jetterez les non-conformes dans des camps d’expiation et de destruction. Partout où brillera une étincelle d’humanité véritable, vos polices se précipiteront pour l’éteindre. Car l’humanité véritable, c’est le mal, la souffrance et le désordre. Mais votre âge d’or a éliminé la souffrance, le désordre, le mal… Au nom de la conformité !"
La seconde "nouvelle", "Le géniteur",
qui vaut aussi le détour pour les descriptions de ce monde rétro-futuriste
imaginé par Curtis, est comme la première une histoire de déchéance, ici d'une
aristocratie dépassée par la vulgarité du monde moderne. On pourra penser à
l'ouvrage de Philip Goy, "Le père
éternel", écrit près de vingt ans plus tard (et il y a fort à
parier que Goy a lu Curtis).
Dans "Idées à vendre", c'est
démontré : la société moderne est détestable parce que crétinisante. Curtis
tire à boulets rouges sur les gens superficiels qui la fabrique.
" L’autre jour, au bureau, j’ai soudain compris ce qu’avait dû
être l’exaltation, mêlée d’angoisse, des premiers chrétiens à l’époque des
grandes persécutions. Notre monde occidental ne ressemble-t-il pas, du reste, à
l’empire romain de la décadence ? Un Dioclétien bicéphale règne à
Washington, à Moscou, mais les Barbares pressent de toutes parts ce monde blanc
provisoirement endormi dans l’illusoire insouciance d’une pax atomica. Le
luxe, un matérialisme bestial, l’esprit de possession et de
« réussite », proposent aux masses humaines des idéaux à ras de
terre. Nous avons les jeux du cirque, non sanglants il est vrai, mais atteints
du même gigantisme que les jeux romains : le football dominical et tous
ces spectacles dits populaires qui se déroulent devant cinquante, cent mille
personnes. Le christianisme, qui fut une religion vivante, est devenu religion
d’État : déification de la Cité. Et, pour achever la ressemblance, voici
que les gens se tuent avec la même facilité que les Romains de la décadence…
L’autre jour, au bureau, dans le cliquetis léger des machines à écrire, j’ai eu
soudain le sentiment bouleversant du néophyte au milieu des Gentils :
exaltation et crainte mêlées… N’ai-je pas, dans les catacombes, piétiné le
Delta ? Ne refusé-je pas de sacrifier aux idoles ? Ne célébré-je pas,
avec mes Frères, des mystères interdits ?"
Ainsi fait Curtis parler l'une de ses protagonistes, qui formule ici ce
que ressentira plus tard Philip K. Dick, lors de sa crise mystique en 1974.
Curtis déploie dans « Un club très
exclusif » un terrible réquisitoire contre l'ordre moral, et
contre l'ennui que génère un État tout puissant chez ses citoyens. Et Curtis de
constater l’impossibilité de perpétuer une résistance quand celle-ci est en
passe d'être dévoyée par le Pouvoir lui-même.
Curtis se révèle aussi bon décorateur, lorsqu’il décrit dans « Les uns les autres » le tissu urbain de
l’avenir : des voitures volantes appelées autogyres,
qui rendent un temps l’usage du sol aux piétons, mais qui voudrait ramper ?, et des buildings conçus comme les monades urbaines que développera Robert Silverberg, ou comme
les I.G.H. de James George Ballard. Cependant,
Curtis évoque aussi, à travers une Nature domestiquée en parcs et jardins, le
naturisme pour reproducteurs façon IIIème Reich allemand ; le statut
redouté de « non-coopérateur », qui n’a
rien d’illégal mais se révèle ostracisant, un « must » en matière de
morale sociale appliquée ; des chansonnettes mièvres qui rappellent en
effet celles – mécaniques – évoquées dans le « 1984 »
de Orwell ; un contrôle chimique qui s’étend jusqu’aux réprouvés, qui font
office de cobayes dans les « Centres de
Plasticité des Ténèbres Extérieures », dans une avant-garde
scientifique à rendre envieux Mengele ; mais surtout, surtout !, un
vocabulaire appauvri, mutilé car coupé d’un Vocabulaire Interdit ou « Vokin », des mots qui manquent bien entendu pour
élaborer toute amorce de pensée subversive (citons pour exemple quelques
préceptes : Trop de mots ! Trop de mots ! / Mort à
certains termes graveleux ou scatologiques, qui sont indignes de notre
civilisation. Interdisez-les ! / Une bonne conscience trigonologique moyenne
n’a pas besoin de plus de mille mots pour s’exprimer et pour vivre. / Le mode
de vie trigonologique s’accommode du vocabulaire le plus simple et le plus
sain.)… De nos jours, l’acuité de Jean-Louis Curtis reste
phénoménale pour un auteur de 1956. Les tendances de notre époque semblent déjà
trouver là leur ferment secret, et c'est ce qui fait de "Un
saint au néon" une œuvre véritablement majeure de la
littérature de ces années 50.
« Noël, Noël, vieillard en chocolat »,
la rengaine nous revient dans ces vacuités présentes de centres commerciaux. Si
vous en avez le cran, n’enregistrez pas l’epub proposé aujourd’hui dans votre « Liste à lire », mais profitez de l’obscurité et
du froid qui règnent à présent autour de nous tous pour vous laisser
impressionner sans attendre par cet ouvrage trop méconnu…
Pour mignardise, une
adaptation radiophonique de "Un saint au néon" a été réalisée en 1967
dans le cadre de l'émission "Théâtre de l'étrange". Une mise en ligne
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