27 novembre, 2024

Fiction n°087 – Février 1961

La fin du roman de Heinlein "Le jeune homme et l'espace" cohabite avec de nombreux auteurs français, dont Stefan Wul qui entamera ensuite son long silence d'auteur. On notera également la présence d'un bon article de fond sur la "Trilogie cosmique" de C. S. Lewis.

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 Sommaire du Numéro 87 :


NOUVELLES


1 - Robert HEINLEIN, Le Jeune homme et l'espace (III) (Have Space Suit — Will Travel, 1958), pages 3 à 75, roman, trad. Michel DEUTSCH

2 - Robert F. YOUNG, Poêle volante (Flying Pan, 1956), pages 76 à 85, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Henri DAMONTI, M. Léonard en fête, pages 86 à 90, nouvelle *

4 - Stefan WUL, Gwendoline, pages 91 à 97, nouvelle

5 - Idris SEABRIGHT, La Déesse aux cheveux blancs (White Goddess, 1956), pages 98 à 102, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

6 - Thomas OWEN, L'Épervier, pages 103 à 111, nouvelle

7 - Jacques STERNBERG, Un jour ouvrable, pages 112 à 123, extrait de roman

8 - Jean-Pierre KLEIN, La Pièce, pages 124 à 124, nouvelle * 

 

CHRONIQUES


9 - Albert VAN HAGELAND, La Trilogie de C.S.LEWIS, ou la confrontation du bien et du mal, pages 125 à 129, article

10 - Jacques BERGIER & Demètre IOAKIMIDIS & Pierre STRINATI & Jacques VAN HERP, Ici, on désintègre !, pages 131 à 138, critique(s)

11 - F. HODA, Impasses, pages 139 à 140, article

12 - (non mentionné), Le Premier grand prix international du roman d'anticipation et de science-fiction, pages 141 à 141, article

13 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 142 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Bien sûr, je ne croyais pas que nous puissions agir ainsi – pas encore. Mais nous essayerions. Rien de plus beau, pour un homme, que de mourir à la tâche.

Avec toute sa mentalité militaire à l'œuvre, Robert Heinlein, après avoir dérouté ses héros, en fait les otages d'une espèce autoproclamée "gardienne des galaxies". On aurait aimé plus d'action spontanée plutôt que subie de la part du narrateur, même Le jeune home et l'espace, roman destiné aux jeunes lecteurs, se lit avec plaisir.

Poêle volante, par Robert F. Young, est une jolie nouvelle sur un quotidien empoisonnant et la porte de sortie par l'imaginaire que représente la science-fiction.

Un personnage qui prend ses lubies pour réalisables, à qui l'avenir donne raison. M. Léonard en fête, par Henri Damonti, est un récit peu léger, mais suffisamment court pour ne pas lasser.

Dans la série des planètes pièges, Gwendoline est une nouvelle à chute qui sera la dernière publiée de Stefan Wul, le météore de la SF française.

Deux êtres cruels se toisent, dans une héberluante absence d'étonnement face au surnaturel. La déesse aux cheveux blancs, par Idris Seabright, est une nouvelle courte et efficace.

Le style s'affirme pour Thomas Owen dans L'épervier, histoire étrange d'homme traqué et presque heureux de son sort, dans une ambiance qui rappellerait Hofmann ou Buzatti.

— « J'attends une lettre, moi aussi. »

— « Vous habitez le cimetière ? » 

— « Pas encore, non. »

— « Je ne puis rien pour vous alors. Les vivants, ce n'est pas mon secteur. »

Vivant, vivant, comme il y va. Il ne faudrait pas exagérer. Mais pas tout à fait mort non plus.

Toujours cette insatisfaction de Jacques Sternberg face à la vie moderne, et cette difficulté de se considérer vivant, dans ce fragment de son nouveau roman, Un jour ouvrable. On notera cette belle diatribe sur le travail, mouvement absurde, perpétuel, dénué de sens mais rituellement recommencé, animant une non-vie peu satisfaisante mais passivement approuvée par le narrateur sternbergien :

Le mot magique a été prononcé. Ah ! le travail ! Il anoblit tellement l'homme que celui-ci a fini par revenir au singe ; il est à tel point la hantise de ce monde que j'ai parfois l'impression que, même dans ma tombe, je devrai assumer un emploi, avoir des références et un métier lucratif. Alors quoi, en réponse à tous les syndicats et bourses du travail, personne n'avait donc jamais pensé à fonder un Comité de Lutte contre le Travail ? Mais trop tard, le mot a été prononcé et, les yeux fermés, je pourrais décrire le morne décor qu'il piège.

Au banc d'essai des jeunes auteurs français, La pièce rappelle un peu "Journal d'un monstre" de Matheson. Concis, bien construit, efficace dans ce qu'il laisse imaginer. Son auteur, Jean-Pierre Klein, est un psychiatre, chercheur en psychothérapie, essayiste et auteur dramatique.  Il étudie d’abord la médecine à la faculté de médecine de Paris, notamment l’externat (1959) et l’internat (1964), nommé docteur en médecine de la Faculté de Médecine de Paris en mai 1968 (!), puis devient médecin des Hôpitaux Psychiatriques en 1968, avec pour spécialité la neuropsychiatrie.

Il exerce les fonctions de psychiatre des Hôpitaux en pédopsychiatrie d’abord à Paris puis il crée le service de psychiatrie de l’enfant à Blois où, dès 1973, il embauche, outre les soignants, des artistes, un psychopédagogue, un sociologue et ensuite un psychosémioticien.

Jean-Pierre Klein écrit des ouvrages consacrés à la conceptualisation de l’art-thérapie et de la médiation artistique en relation d’aide, comme à la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Il coordonne des ouvrages collectifs et des revues et participe à d’autres ouvrages collectifs, en France et à l’étranger. Il publie également comme auteur dramatique une cinquantaine de pièces de théâtre dont une quinzaine a été jouée. (Eléments biographiques tirés de la page dédiée sur le site Babelio).

L'article de fond présentant la "Trilogie cosmique" de C. S. Lewis est signé A. van Hageland. Anthologiste belge, agent littéraire de Jean Ray en Flandres, l'un de ses ouvrages publié chez Marabout le présentera ainsi :

Albert van Hageland (né en 1919) est considéré comme un des meilleurs spécialistes européens de la littérature de l’étrange. Depuis sa jeunesse, il s'est passionné pour les recherches folkloriques et a publié à ce propos des centaines d’articles ainsi que plusieurs volumes dont certains ont connu en langue néerlandaise un très gros succès. Il est aussi romancier, nouvelliste, anthologiste, traducteur, éditeur et ses travaux, en toutes ces matières, ont toujours été justement salués.

20 novembre, 2024

Fiction n°086 – Janvier 1961

Une majorité d'auteurs français contrebalance la seconde partie du "Jeune homme et l'espace" de Robert Heinlein, ainsi qu'une polémique interrogeant le sérieux de l'ouvrage de Pauwels et Bergier "Le matin des magiciens" ; tout cela fait de ce numéro un témoignage fort intéressant de son époque. 

Un clic droit dans ce passage obscur...

Sommaire du Numéro 86 :

NOUVELLES
 


1 - Robert HEINLEIN, Le Jeune homme et l'espace (II) (Have Space Suit — Will Travel, 1958), pages 3 à 67, roman, trad. Michel DEUTSCH

2 - Nathalie HENNEBERG, Ysolde, pages 68 à 83, nouvelle

3 - ARCADIUS, Le Bal, pages 84 à 86, nouvelle

4 - Pierre VERSINS, Le Feu, pages 87 à 88, nouvelle *

5 - Edgar Allan POE, La Vérité sur le cas de M. Valdemar (The Facts in the Case of Mr Valdemar, 1844), pages 89 à 96, nouvelle, trad. (non mentionné)

6 - André PIEYRE de MANDIARGUES, Le Passage Pommeraye, pages 97 à 107, nouvelle

7 - Dino BUZZATI, Ils n'attendaient rien d'autre (Non aspettavano altro, 1954), pages 108 à 118, nouvelle, trad. (non mentionné)

8 - Jean-Jacques OLIVIER, Nuits d'enfer, pages 119 à 120, nouvelle *

CHRONIQUES


9 - Roland STRAGLIATI, Sur un amateur de fantômes, pages 123 à 126, article

10 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 127 à 137, critique(s)

11 - Alain DORÉMIEUX, Critique des revues, pages 139 à 140, critique(s)

12 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 140 à 141, critique(s)

13 - Patrick SCHUPP, Lettre d'Amérique, pages 143 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Une randonnée sur la Lune, une autre sur Pluton, une évasion d'une cellule extraterrestre... la question de cette seconde partie du jeune homme et l'espace demeure "comment s'en sortir ?". Un travail de Robert Heinlein toutefois un peu redondant, à force. 

Comme dans "La naissance des dieux", Nathalie Henneberg dessine dans Ysolde un monde qui involue vers sa genèse, et repasse par les mythes anciens : ici Tristan et Yseult, voire (un peu) la Vénus d'Ille. 

Le bal est une courte nouvelle d'Arcadius, bien menée dans sa concision et son aspect d'allégorie.

Avec Le feu, Pierre Versins propose une petite histoire sur les atrocités militaires coloniales. Son postulat, qui fait s'enflammer une atmosphère constituée presque exclusivement d'hydrogène, soulèvera les remarques de lecteurs dans le n°88. Les voici, accompagnées de la réponse de Pierre Versins :

Et pourtant, il brûle !…

Dans votre numéro 86, page 87, la chute du conte ultra-bref de Pierre Versins : « Le feu », me paraît un regrettable lapsus. Où l'auteur a-t-il appris que l'hydrogène pur brûle ? S'il consulte un manuel de chimie élémentaire, il apprendra (ce qui est du niveau du bac lere partie) que non seulement ce gaz ne brûle pas, mais qu'il n'entretient pas la combustion ; une allumette enflammée s'y éteindrait aussitôt. La combustion ne se produit qu'au contact d'oxygène (par exemple, car il peut y avoir combustion avec d'autres gaz comme le chlore ou le fluor) et les habitants de Mira Cetis n'avaient rien à craindre des jeux solitaires du pilote de l'astronef. Il est impossible de rattraper la chose en remarquant que l'atmosphère était de l'hydrogène presque pur, car, même en supposant que l'impureté était susceptible de réagir (en comprenant par exemple de l'oxygène), de deux choses l'une : ou elle aurait été en proportion trop faible, et dans ce cas rien ne se serait passé non plus – ou elle aurait été en proportion suffisante, et dans ce cas tout aurait brûlé, ou sauté, bien avant qu'une vie intelligente ait eu le temps de se développer, car le moindre météorite, la moindre étincelle naturelle aurait suffi, et l'hydrogène, comme sur la Terre, aurait formé des océans si la quantité d'oxygène combinable avait été assez grande.

M. Dévelotte, Chantilly.

*

* *

RÉUNION EXTRAORDINAIRE ACADÉMIE DES SCIENCES SECTION CHIMIE DÉCIDE POSER QUESTION ULTRA-BRÈVE P. VERSINS STOP DEPUIS LAVOISIER CROYIONS OXYGÈNE NÉCESSAIRE À COMBUSTION HYDROGÈNE PUR16 STOP PRIÈRE SOIT ENVOYER DÉTAILS EXPÉRIMENTAUX SOIT RELIRE COURS CHIMIE ÉCOLE PRIMAIRE STOP LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL.

p.o.o. :

Legault-Démare, Montlhéry.

*

* *

Réponse de Pierre Versins.

La section Chimie de l'Académie des Sciences n'a-t-elle donc plus aucun problème à résoudre, pour s'intéresser à d'autres domaines que le sien ? Et la section Astrophysique plus de dignité, pour permettre à la section Chimie d'empiéter ainsi sur sa discipline ?

Il ne s'agit en effet pas de combustion, mais d'un cycle de fusion thermonucléaire induite par le jet de la tuyère expulsant des protons d'énergie supérieure au MeV. Les mots mêmes employés, « une étoile nouvelle qui mit longtemps à s'éteindre », étaient là pour guider le lecteur. La poésie est une belle chose, mais la précision aussi, et une étoile nouvelle est très exactement une nova, non pas une bougie. Voyons, pour plus de sûreté, la notice que l'Encyclopedia Galactica, édition 2960, consacre à ce sujet (MF 720.C.43) : 

« L'auteur décrit l'incendie de la planète Mira Cetis V comme la formation d'une « étoile nouvelle qui mit longtemps à s'éteindre ». C'était pécher par modestie, car Mira Cetis V n'est pas encore éteinte et ce système jadis double est aujourd'hui un système triple. Ce qui, entre parenthèses, a rendu l'exploration de Mira Cetis IV infiniment plus difficile et a bouleversé complètement l'équilibre planétaire (voir MF 6012.BR.4). Bien qu'il n'ait pas spécifié, il n'y a aucun doute, ni ambiguïté possible : le jet de la tuyère a entamé un cycle de réactions thermonucléaires analogues au cycle de Bethe, le cycle qui utilise le carbone en plus de la réaction hydrogène-hydrogène. Les impuretés indiquées par le « presque pur » du texte étaient vraisemblablement du gaz carbonique CO2, plus, naturellement, un catalyseur à la réaction de fusion, puisqu'il manquait – Mira Cetis V n'étant pas alors une étoile – la pression énorme qui caractérise les centres stellaires. On peut regretter l'absence de ces précisions textuelles, mais on ne peut pas plus la reprocher à un romancier de ne pas inclure une grammaire dans son œuvre. Il y a pourtant, dans le texte, un mot qui fait tiquer : « flammèches ». Cela provient sans doute de ce que le vocabulaire astronautique était très restreint à l'époque. Il est en effet exclu que l'auteur, qu'on s'accordait à l'époque même pour considérer comme « pas complètement idiot », ait donné à un astronef à propulsion chimique mission de croiser à l'échelle galactique. Il a donc certainement voulu dire, maladroitement, par ce mot, que le jet des tuyères n'était pas à pleine puissance, ce qui découle par ailleurs du contexte. Après tout, nous continuons, en 2960 à « faire diligence ». n'est-ce pas ? » 

Mourir en état d'hypnose, tel est le terrible postulat de La vérité sur le cas de Monsieur Valdemarclassique nouvelle d'Edgar Poe.

Comment la mère des monstres engendre-t-elle ses petits ? Dans Le passage Pommerayerécit formé par des rêveries le long des rues, passages et places d'un quartier de Nantes, André Pieyre de Mandiargues nous fait ressentir en bon poète hallucinations, désirs et aversions, curiosité malsaine et émerveillement enfantin.

Nos amis nantais pourront s'amuser à en refaire le périple : Passage Pommeraye / Place de la Bourse / Rue Neuve des Capucins / Quai de la fosse, et chercher cette demeure : "Au fond d'une impasse, qui revient en demi-cercle se terminer dans la direction du quai, se trouve une maison qui paraît haute parce qu'elle est très étroite, et parce qu'elle n'a qu'une seule fenêtre par étage au-dessus d'une porte qui est étroite en proportion de la maison et qui est encadrée par deux harpies de pierre". Nous sommes même preneurs de photos ou d'une adresse !

Ils n'attendaient rien d'autre est un nouveau cauchemar signé Dino Buzzati, semé de pertes et de déchéances, mais qui tourne peut-être un peu court.

Le format court pour le cauchemar suivant est toutefois plutôt efficace, dans Nuit d'enfer de Jean-Jacques Olivier.

Dans la rubrique Ici, on désintègre !, Fiction s'autorise enfin à évoquer sa défunte consœur Galaxie, sous la plume de Alain Dorémieux. Il faut dire qu'il y recense Robert Sheckley, pilier de l'ex revue concurrente. Voici l'article :

PÉLERINAGE À LA TERRE (Pilgrimage to Earth) par Robert Sheckley (Denoël, « Présence du Futur »). 

Parmi les auteurs attitrés de la défunte revue « Galaxie », l'un des plus doués, l'un des plus personnels aussi, était Robert Sheckley. Il fut un temps où chaque numéro ou presque de cette revue nous apportait le Sheckley traditionnel, et c'était un régal constant pour les amateurs. La productivité de Sheckley à cette époque était intense, puisque de 1953 à 1959, sur un total de 65 numéros, trente-sept nouvelles de lui (ainsi qu'un roman) parurent dans « Galaxie ». Puis le magazine disparut, mais aujourd'hui Sheckley continue d'écrire régulièrement dans le « Galaxy » américain.

Les textes originaux de la plupart de ces récits, joints à certains provenant d'autres revues, ont alimenté quatre recueils aux U.S.A. : « Untouched by human hands » (1954), « Citizen in space » (1955), « Pilgrimage to Earth » (1957) et « Notions : unlimited » (1960). C'est du troisième d'entre eux que Denoël nous offre aujourd'hui une traduction. Sur les quinze nouvelles qu'il comporte, il en est assez peu qui soient inédites. Le nombre de celles antérieurement parues dans « Galaxie » est en effet de huit, auxquelles il convient d'ajouter une neuvième, publiée par nous-mêmes dans « Fiction ». À titre documentaire, voici les références exactes de publication :

« Pèlerinage à la Terre » (« Fiction » n° 53, sous le titre « Amour et Cie ») ;

« Tout ce que nous sommes » (« Galaxie » n° 41, même titre) ;

« Le corps » (« Galaxie » n° 30, sous le titre « Métamorphose de Meyer ») ;

« Modèle expérimental » (« Galaxie » n° 36, sous le titre « La dernière découverte du Professeur Sliggert ») ;

« Le fardeau des humains » (« Galaxie » n° 37, même titre) ;

« Protection » (« Galaxie » n° 46, sous le titre « Défense de sinuriser ! ») ;

« Le clandestin » (« Galaxie » n° 25, même titre) ;

« Une tournée de laitier » (« Galaxie » n° 40, sous le titre « Rien n'est simple dans la Galaxie ! ») ; 

« La révolte du bateau de sauvetage » (« Galaxie » n° 19, sous le titre « Le vieux rafiot trop zélé ») ;

Restent six histoires présentées pour la première fois en français : « Piège », « Service de débarras », « Peur dans la nuit », « La terre, l'air, l'eau et le feu », « L'Académie » et « Les grands remèdes ». Six nouveautés sur seize récits, c'est une relativement faible proportion, et c'est là le seul reproche que l'on pourrait faire au volume. Reconnaissons qu'il était difficile à l'éditeur français d'éviter de l'encourir, la situation étant la même pour chacun des recueils. Tout au plus peut-on regretter qu'il n'ait pas choisi de publier « Untouched by human hands », qui reste sans doute le meilleur ouvrage de Sheckley (quoique le niveau des autres soit de peu inférieur).

Cela dit, faut-il rappeler que les récits de Sheckley se distinguent par une originalité de facture, une fantaisie imaginative, un charme et une saveur qui n'appartiennent qu'à eux ? Ce sont des fables des temps futurs, à la moralité doucement ironique, et dans le déroulement desquelles abondent les trouvailles de détails, les petits gags dont Sheckley a le secret et que personne d'autre n'a su imiter. C'est une place à part que Sheckley occupe dans la science-fiction américaine. Auteur mineur, certes, et rarement profond, fait pour la nouvelle plutôt que pour le roman, enclin à la longue à certaines facilités, mais qui possède le don d'insuffler de la fraîcheur aux sujets les plus anodins, et de tirer parti de chaque situation en l'envisageant sous un angle cocasse.

La philosophie de Sheckley, s'il en a une, peut se résumer ainsi : le progrès ne servira pas l'humanité. Ce n'est pas une vue très originale. Mais elle n'est pour lui qu'un prétexte à se livrer à son divertissement favori : nous montrer des hommes de l'avenir, des hommes moyens à la mentalité banale, aux prises avec des machines que leur perfection technique n'empêche pas de se détraquer, ou avec des problèmes extra-terrestres pour lesquels ils ne sont pas adaptés. La vision de Sheckley participe du merveilleux ; il ne s'embarrasse pas de justifications scientifiques, ses machines et ses planètes sont purement imaginaires et fantaisistes. Elles représentent l'irruption d'un fantastique loufoque dans un univers futur au fond bien quotidien. L'admirable, c'est que ce thème assez simpliste ait pu être exploité par Sheckley sous tant de variations inattendues et toujours renouvelées.

La lecture – ou la relecture – des nouvelles réunies dans ce recueil est donc vivement recommandée, En outre, la version française qui nous est ici donnée a l'avantage d'être débarrassée de certaines absurdités de traduction, dont « Galaxie » avait le triste privilège. Cela mis à part, il faut signaler que le texte en est souvent identique, à quelques variantes près, à celui de « Galaxie ». Flemme du traducteur ou surprenante coïncidence ?

Alain Dorémieux.

Dans le n°87 de Fiction, on pourra lire cet erratum :

Précision bibliographique.

En rendant compte de « Pèlerinage à la Terre » de Robert Sheckley dans notre dernier numéro (page 131), Alain Dorémieux signalait que huit nouvelles de ce recueil avaient paru antérieurement dans la revue « Galaxie ».

Un de nos lecteurs (à l'œil de lynx et à la mémoire d'éléphant) nous apporte un surcroît de renseignements. Ce ne sont pas huit, mais dix nouvelles de ce volume qu'on avait pu lire déjà dans « Galaxie ». Deux autres en effet y avaient également paru, sous la signature de Finn O'Donnevan, pseudonyme de Sheckley. Ce sont : « Piège » (« Galaxie » n° 31, sous le titre « La souricière ») et « Les grands remèdes » (« Galaxie » n° 36, sous le titre « Erreur de traitement »).

Le nombre des inédits dans le volume de Denoël n'est donc plus que de quatre.

 

Pour terminer sur ce que nous évoquions en préambule, les avis sont contrastés à propos de l'ouvrage de Pauwels et Bergier "Le matin des magiciens". On pourra lire en Tribune libre du pour (Thomas Narcejac) et du contre (Gérard Klein). Mais l'influence et la polémique perdureront - Lepiez fera même la couverture du Fiction 87 d'après cet ouvrage, un poil trop tard...

13 novembre, 2024

Fiction n°085 – Décembre 1960

Robert Heinlein à l'honneur, avec le début de la parution du "Jeune homme et l'espace" que Fiction publiera en trois parties, et un article de fond de Demètre Ioakimidis, dont on voit poindre le futur anthologiste. Arrivée de Roland Topor, accompagné dans ce numéro de son ami Jacques Sternberg avec qui il fondera le théâtre "panique".

Bon sang, il y a un clic droit dans le tuyau !

Sommaire du Numéro 85 :


NOUVELLES

 

1 - Robert HEINLEIN, Le Jeune homme et l'espace (I) (Have Space Suit — Will Travel, 1958), pages 3 à 51, roman, trad. Michel DEUTSCH

2 - Jacques STERNBERG, Nous deux..., pages 52 à 67, nouvelle

3 - James BLISH, Le Serment (The Oath, 1960), pages 68 à 87, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

4 - Roland TOPOR, L'Amour fou, pages 88 à 92, nouvelle

5 - SAKI, Tobermory (Tobermory, 1909), pages 93 à 99, nouvelle, trad. (non mentionné)

6 - Jean RAY, Le Miroir noir, pages 100 à 115, nouvelle

7 - BELEN, Le Jour du Saigneur, pages 115 à 115, nouvelle

8 - Thomas OWEN, La Princesse vous demande, pages 116 à 122, nouvelle

 

CHRONIQUES


9 - Demètre IOAKIMIDIS, Robert Heinlein, historien du futur, pages 123 à 130, article

10 - Alain DORÉMIEUX & Demètre IOAKIMIDIS & Martine THOMÉ, Ici, on désintègre !, pages 131 à 135, critique(s)

11 - Alain DORÉMIEUX, De l'absurde au fantastique, pages 137 à 141, article

12 - F. HODA, Le Frankenstein du pauvre, pages 141 à 142, article

13 - (non mentionné), Table des récits parus dans « Fiction » - 2ème semestre 1960, pages 143 à 144, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Première partie de "Le jeune homme et l'espace", où l'on retrouve le ton juvénile que Robert Heinlein adoptait déjà avec bonheur dans "Transfuge d'outre-ciel" ; ici dans une histoire de jeune aspirant à l'exploration spatiale à qui il ne manque que le costume : le scaphandre (ici appelé "vidoscaphe"). Puis l'histoire s'emballe avec un rapt propre aux histoires traditionnelles de pirates. On attendra la suite au prochain numéro.

Dans "Nous deux", qui n'est pas la fameuse revue, Jacques Sternberg nous livre, avec le ton désabusé qu'il affectionne, les impressions à chaud de qui traverse le vide spatial sans rien avoir à y faire. Moins naïf que d'autres nouvelles, mais l'on comprendra à sa lecture en quoi l'appel de l'espace fait chou blanc dans le caisson d'isolation du vaisseau spatial proposé ici.

Avec "Le serment", celui d'Hippocrate en l'occurrence, James Blish pose la question de la reconstruction, après la Bombe dans cette histoire, mais aussi après la guerre, toute guerre. Peu de survivants, d'où peu de gens spécialisés dans des fonctions "essentielles", comme ici la médecine. Accompagné d'un repli territorial de petites communautés, le médecin d'après-guerre, voire post-apo, est investi d'un grand pouvoir de vie et de mort sur ses pairs. Ainsi : un médecin "marron", non diplômé, et qui, même !, n'hésiterait pas à pratiquer un eugénisme discret à l'encontre de certains patients, doit-il être ignoré ou intégré à l'effort de reconstruction ? Sans apporter de réponse, Blish semble sous-entendre que la reconstruction est vaine si elle ne fait que reproduire le modèle détruit - mais que, toutefois, ce modèle d'Avant puisse servir de Chant des sirènes, de représentation séduisante, attirante, mobilisante, mais fallacieuse.

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Entrée du talentueux Roland Topor dans le panthéon du PReFeG - catégorie auteurs des auteurs des années 60. La valeur allégorique de "L'amour fou", histoire de mutation de l'espèce humaine, n'est pas sans rappeler Sternberg, que Topor aura déjà illustré ; ils feront tous deux d'ailleurs partie, avec Arrabal et Jodorowski, du mouvement poético-théâtral intitulé "Panique". Nous vous proposons en petit bonus son recueil de dessins "Les masochistes", recensé dans ce même numéro par Alain Dorémieux.




On se rappellera de "Langue de chat" de Reginald Bretnor (Fiction n°9), de "Un chat sachant chapitrer" de John Collier (Fiction n°62), ou encore de "Holopherne" de Bernard Guillemain (Galaxie 1S n° 28). Avec "Tobermory", plaisante histoire de chat à qui l'on a appris à parler, c'est la question de l'indésirable que pose Saki en brossant le portrait d'une société mondaine bien hypocrite et intolérante à la vérité sans fard. Saki va même plus loin en débusquant l'air de rien les mécanisme qui mènent au génocide. Brillant et - comme toujours avec Saki - d'un humour très subtil. 

"Le miroir noir" nous ferait presque croire à une histoire de Harry Dickson en l'absence de Harry Dickson, tant les crimes demeurent impunis mais rattrapent leurs coupables tout de même. Dans cette histoire basée sur un objet occulte ayant appartenu au célèbre John Dee, le lecteur doit lui-même mener l'enquête. Le style, comme toujours avec Jean Ray, est impeccable. 

Comme souvent avec les contes ultra brefs, "Le jour du saigneur" évoque la blague à chute plus que l'ambiance ou le propos. On aura lu meilleur Belen.

De l'ambiance cette fois-ci, dans "La princesse vous demande", mais qui repose plus sur une cruauté anecdotique plutôt que sur de l'inquiétante étrangeté ou de la difficulté d'être. Le choix de Thomas Owen de désaffecter le récit y est sans doute pour quelque chose, mais on peine un peu à s'identifier aux protagonistes. 

Du côté des rubriques, on notera des précisions sur "Le Grand Prix International du Roman de Science-Fiction", qui ne nous apprennent rien de plus en fait (voir Fiction n°82) ; une belle recension de l'ouvrage de Roland Topor "LES MASOCHISTES", par Alain Dorémieux dans son ton de Sainte Nitouche au second degré, ainsi que, par le même Dorémieux, un éloge au film de Louis Malle "Zazie dans le métro" (F. Hoda n'est plus seul !).

On appréciera surtout la notice bio-bibliographiqe de Demètre Ioakimidis sur Robert Heinlein, que nous reproduisons ici sur notre page dédiée.

Le PReFeG vous propose également