Une majorité d'auteurs français contrebalance la seconde partie du "Jeune homme et l'espace" de Robert Heinlein, ainsi qu'une polémique interrogeant le sérieux de l'ouvrage de Pauwels et Bergier "Le matin des magiciens" ; tout cela fait de ce numéro un témoignage fort intéressant de son époque.
Sommaire du Numéro 86 :
NOUVELLES
1 - Robert HEINLEIN, Le Jeune homme et l'espace (II) (Have Space Suit — Will Travel, 1958), pages 3 à 67, roman, trad. Michel DEUTSCH
2 - Nathalie HENNEBERG, Ysolde, pages 68 à 83, nouvelle
3 - ARCADIUS, Le Bal, pages 84 à 86, nouvelle
4 - Pierre VERSINS, Le Feu, pages 87 à 88, nouvelle *
5 - Edgar Allan POE, La Vérité sur le cas de M. Valdemar (The Facts in the Case of Mr Valdemar, 1844), pages 89 à 96, nouvelle, trad. (non mentionné)
6 - André PIEYRE de MANDIARGUES, Le Passage Pommeraye, pages 97 à 107, nouvelle
7 - Dino BUZZATI, Ils n'attendaient rien d'autre (Non aspettavano altro, 1954), pages 108 à 118, nouvelle, trad. (non mentionné)
8 - Jean-Jacques OLIVIER, Nuits d'enfer, pages 119 à 120, nouvelle *
CHRONIQUES
9 - Roland STRAGLIATI, Sur un amateur de fantômes, pages 123 à 126, article
10 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 127 à 137, critique(s)
11 - Alain DORÉMIEUX, Critique des revues, pages 139 à 140, critique(s)
12 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 140 à 141, critique(s)
13 - Patrick SCHUPP, Lettre d'Amérique, pages 143 à 144, article
* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.
Une randonnée sur la Lune, une autre sur Pluton, une évasion d'une cellule extraterrestre... la question de cette seconde partie du jeune homme et l'espace demeure "comment s'en sortir ?". Un travail de Robert Heinlein toutefois un peu redondant, à force.
Comme dans "La naissance des dieux", Nathalie Henneberg dessine dans Ysolde un monde qui involue vers sa genèse, et repasse par les mythes anciens : ici Tristan et Yseult, voire (un peu) la Vénus d'Ille.
Le bal est une courte nouvelle d'Arcadius, bien menée dans sa concision et son aspect d'allégorie.
Avec Le feu, Pierre Versins propose une petite histoire sur les atrocités militaires coloniales. Son postulat, qui fait s'enflammer une atmosphère constituée presque exclusivement d'hydrogène, soulèvera les remarques de lecteurs dans le n°88. Les voici, accompagnées de la réponse de Pierre Versins :
Et pourtant, il brûle !…
Dans votre numéro 86, page 87, la chute du conte ultra-bref de Pierre Versins : « Le feu », me paraît un regrettable lapsus. Où l'auteur a-t-il appris que l'hydrogène pur brûle ? S'il consulte un manuel de chimie élémentaire, il apprendra (ce qui est du niveau du bac lere partie) que non seulement ce gaz ne brûle pas, mais qu'il n'entretient pas la combustion ; une allumette enflammée s'y éteindrait aussitôt. La combustion ne se produit qu'au contact d'oxygène (par exemple, car il peut y avoir combustion avec d'autres gaz comme le chlore ou le fluor) et les habitants de Mira Cetis n'avaient rien à craindre des jeux solitaires du pilote de l'astronef. Il est impossible de rattraper la chose en remarquant que l'atmosphère était de l'hydrogène presque pur, car, même en supposant que l'impureté était susceptible de réagir (en comprenant par exemple de l'oxygène), de deux choses l'une : ou elle aurait été en proportion trop faible, et dans ce cas rien ne se serait passé non plus – ou elle aurait été en proportion suffisante, et dans ce cas tout aurait brûlé, ou sauté, bien avant qu'une vie intelligente ait eu le temps de se développer, car le moindre météorite, la moindre étincelle naturelle aurait suffi, et l'hydrogène, comme sur la Terre, aurait formé des océans si la quantité d'oxygène combinable avait été assez grande.
M. Dévelotte, Chantilly.
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RÉUNION EXTRAORDINAIRE ACADÉMIE DES SCIENCES SECTION CHIMIE DÉCIDE POSER QUESTION ULTRA-BRÈVE P. VERSINS STOP DEPUIS LAVOISIER CROYIONS OXYGÈNE NÉCESSAIRE À COMBUSTION HYDROGÈNE PUR16 STOP PRIÈRE SOIT ENVOYER DÉTAILS EXPÉRIMENTAUX SOIT RELIRE COURS CHIMIE ÉCOLE PRIMAIRE STOP LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL.
p.o.o. :
Legault-Démare, Montlhéry.
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Réponse de Pierre Versins.
La section Chimie de l'Académie des Sciences n'a-t-elle donc plus aucun problème à résoudre, pour s'intéresser à d'autres domaines que le sien ? Et la section Astrophysique plus de dignité, pour permettre à la section Chimie d'empiéter ainsi sur sa discipline ?
Il ne s'agit en effet pas de combustion, mais d'un cycle de fusion thermonucléaire induite par le jet de la tuyère expulsant des protons d'énergie supérieure au MeV. Les mots mêmes employés, « une étoile nouvelle qui mit longtemps à s'éteindre », étaient là pour guider le lecteur. La poésie est une belle chose, mais la précision aussi, et une étoile nouvelle est très exactement une nova, non pas une bougie. Voyons, pour plus de sûreté, la notice que l'Encyclopedia Galactica, édition 2960, consacre à ce sujet (MF 720.C.43) :
« L'auteur décrit l'incendie de la planète Mira Cetis V comme la formation d'une « étoile nouvelle qui mit longtemps à s'éteindre ». C'était pécher par modestie, car Mira Cetis V n'est pas encore éteinte et ce système jadis double est aujourd'hui un système triple. Ce qui, entre parenthèses, a rendu l'exploration de Mira Cetis IV infiniment plus difficile et a bouleversé complètement l'équilibre planétaire (voir MF 6012.BR.4). Bien qu'il n'ait pas spécifié, il n'y a aucun doute, ni ambiguïté possible : le jet de la tuyère a entamé un cycle de réactions thermonucléaires analogues au cycle de Bethe, le cycle qui utilise le carbone en plus de la réaction hydrogène-hydrogène. Les impuretés indiquées par le « presque pur » du texte étaient vraisemblablement du gaz carbonique CO2, plus, naturellement, un catalyseur à la réaction de fusion, puisqu'il manquait – Mira Cetis V n'étant pas alors une étoile – la pression énorme qui caractérise les centres stellaires. On peut regretter l'absence de ces précisions textuelles, mais on ne peut pas plus la reprocher à un romancier de ne pas inclure une grammaire dans son œuvre. Il y a pourtant, dans le texte, un mot qui fait tiquer : « flammèches ». Cela provient sans doute de ce que le vocabulaire astronautique était très restreint à l'époque. Il est en effet exclu que l'auteur, qu'on s'accordait à l'époque même pour considérer comme « pas complètement idiot », ait donné à un astronef à propulsion chimique mission de croiser à l'échelle galactique. Il a donc certainement voulu dire, maladroitement, par ce mot, que le jet des tuyères n'était pas à pleine puissance, ce qui découle par ailleurs du contexte. Après tout, nous continuons, en 2960 à « faire diligence ». n'est-ce pas ? »

Mourir en état d'hypnose, tel est le terrible postulat de La vérité sur le cas de Monsieur Valdemar, classique nouvelle d'Edgar Poe.
Comment la mère des monstres engendre-t-elle ses petits ? Dans Le passage Pommeraye, récit formé par des rêveries le long des rues, passages et places d'un quartier de Nantes, André Pieyre de Mandiargues nous fait ressentir en bon poète hallucinations, désirs et aversions, curiosité malsaine et émerveillement enfantin.Nos amis nantais pourront s'amuser à en refaire le périple : Passage Pommeraye / Place de la Bourse / Rue Neuve des Capucins / Quai de la fosse, et chercher cette demeure : "Au fond d'une impasse, qui revient en demi-cercle se terminer dans la direction du quai, se trouve une maison qui paraît haute parce qu'elle est très étroite, et parce qu'elle n'a qu'une seule fenêtre par étage au-dessus d'une porte qui est étroite en proportion de la maison et qui est encadrée par deux harpies de pierre". Nous sommes même preneurs de photos ou d'une adresse !
Ils n'attendaient rien d'autre est un nouveau cauchemar signé Dino Buzzati, semé de pertes et de déchéances, mais qui tourne peut-être un peu court.
Le format court pour le cauchemar suivant est toutefois plutôt efficace, dans Nuit d'enfer de Jean-Jacques Olivier.
Dans la rubrique Ici, on désintègre !, Fiction s'autorise enfin à évoquer sa défunte consœur Galaxie, sous la plume de Alain Dorémieux. Il faut dire qu'il y recense Robert Sheckley, pilier de l'ex revue concurrente. Voici l'article :
PÉLERINAGE À LA TERRE (Pilgrimage to Earth) par Robert Sheckley (Denoël, « Présence du Futur »).
Parmi les auteurs attitrés de la défunte revue « Galaxie », l'un des plus doués, l'un des plus personnels aussi, était Robert Sheckley. Il fut un temps où chaque numéro ou presque de cette revue nous apportait le Sheckley traditionnel, et c'était un régal constant pour les amateurs. La productivité de Sheckley à cette époque était intense, puisque de 1953 à 1959, sur un total de 65 numéros, trente-sept nouvelles de lui (ainsi qu'un roman) parurent dans « Galaxie ». Puis le magazine disparut, mais aujourd'hui Sheckley continue d'écrire régulièrement dans le « Galaxy » américain.
Les textes originaux de la plupart de ces récits, joints à certains provenant d'autres revues, ont alimenté quatre recueils aux U.S.A. : « Untouched by human hands » (1954), « Citizen in space » (1955), « Pilgrimage to Earth » (1957) et « Notions : unlimited » (1960). C'est du troisième d'entre eux que Denoël nous offre aujourd'hui une traduction. Sur les quinze nouvelles qu'il comporte, il en est assez peu qui soient inédites. Le nombre de celles antérieurement parues dans « Galaxie » est en effet de huit, auxquelles il convient d'ajouter une neuvième, publiée par nous-mêmes dans « Fiction ». À titre documentaire, voici les références exactes de publication :
« Pèlerinage à la Terre » (« Fiction » n° 53, sous le titre « Amour et Cie ») ;
« Tout ce que nous sommes » (« Galaxie » n° 41, même titre) ;
« Le corps » (« Galaxie » n° 30, sous le titre « Métamorphose de Meyer ») ;
« Modèle expérimental » (« Galaxie » n° 36, sous le titre « La dernière découverte du Professeur Sliggert ») ;
« Le fardeau des humains » (« Galaxie » n° 37, même titre) ;
« Protection » (« Galaxie » n° 46, sous le titre « Défense de sinuriser ! ») ;
« Le clandestin » (« Galaxie » n° 25, même titre) ;
« Une tournée de laitier » (« Galaxie » n° 40, sous le titre « Rien n'est simple dans la Galaxie ! ») ;
« La révolte du bateau de sauvetage » (« Galaxie » n° 19, sous le titre « Le vieux rafiot trop zélé ») ;
Restent six histoires présentées pour la première fois en français : « Piège », « Service de débarras », « Peur dans la nuit », « La terre, l'air, l'eau et le feu », « L'Académie » et « Les grands remèdes ». Six nouveautés sur seize récits, c'est une relativement faible proportion, et c'est là le seul reproche que l'on pourrait faire au volume. Reconnaissons qu'il était difficile à l'éditeur français d'éviter de l'encourir, la situation étant la même pour chacun des recueils. Tout au plus peut-on regretter qu'il n'ait pas choisi de publier « Untouched by human hands », qui reste sans doute le meilleur ouvrage de Sheckley (quoique le niveau des autres soit de peu inférieur).
Cela dit, faut-il rappeler que les récits de Sheckley se distinguent par une originalité de facture, une fantaisie imaginative, un charme et une saveur qui n'appartiennent qu'à eux ? Ce sont des fables des temps futurs, à la moralité doucement ironique, et dans le déroulement desquelles abondent les trouvailles de détails, les petits gags dont Sheckley a le secret et que personne d'autre n'a su imiter. C'est une place à part que Sheckley occupe dans la science-fiction américaine. Auteur mineur, certes, et rarement profond, fait pour la nouvelle plutôt que pour le roman, enclin à la longue à certaines facilités, mais qui possède le don d'insuffler de la fraîcheur aux sujets les plus anodins, et de tirer parti de chaque situation en l'envisageant sous un angle cocasse.
La philosophie de Sheckley, s'il en a une, peut se résumer ainsi : le progrès ne servira pas l'humanité. Ce n'est pas une vue très originale. Mais elle n'est pour lui qu'un prétexte à se livrer à son divertissement favori : nous montrer des hommes de l'avenir, des hommes moyens à la mentalité banale, aux prises avec des machines que leur perfection technique n'empêche pas de se détraquer, ou avec des problèmes extra-terrestres pour lesquels ils ne sont pas adaptés. La vision de Sheckley participe du merveilleux ; il ne s'embarrasse pas de justifications scientifiques, ses machines et ses planètes sont purement imaginaires et fantaisistes. Elles représentent l'irruption d'un fantastique loufoque dans un univers futur au fond bien quotidien. L'admirable, c'est que ce thème assez simpliste ait pu être exploité par Sheckley sous tant de variations inattendues et toujours renouvelées.
La lecture – ou la relecture – des nouvelles réunies dans ce recueil est donc vivement recommandée, En outre, la version française qui nous est ici donnée a l'avantage d'être débarrassée de certaines absurdités de traduction, dont « Galaxie » avait le triste privilège. Cela mis à part, il faut signaler que le texte en est souvent identique, à quelques variantes près, à celui de « Galaxie ». Flemme du traducteur ou surprenante coïncidence ?
Alain Dorémieux.
Dans le n°87 de Fiction, on pourra lire cet erratum :
Précision bibliographique.
En rendant compte de « Pèlerinage à la Terre » de Robert Sheckley dans notre dernier numéro (page 131), Alain Dorémieux signalait que huit nouvelles de ce recueil avaient paru antérieurement dans la revue « Galaxie ».
Un de nos lecteurs (à l'œil de lynx et à la mémoire d'éléphant) nous apporte un surcroît de renseignements. Ce ne sont pas huit, mais dix nouvelles de ce volume qu'on avait pu lire déjà dans « Galaxie ». Deux autres en effet y avaient également paru, sous la signature de Finn O'Donnevan, pseudonyme de Sheckley. Ce sont : « Piège » (« Galaxie » n° 31, sous le titre « La souricière ») et « Les grands remèdes » (« Galaxie » n° 36, sous le titre « Erreur de traitement »).
Le nombre des inédits dans le volume de Denoël n'est donc plus que de quatre.
Pour terminer sur ce que nous évoquions en préambule, les avis sont contrastés à propos de l'ouvrage de Pauwels et Bergier "Le matin des magiciens". On pourra lire en Tribune libre du pour (Thomas Narcejac) et du contre (Gérard Klein). Mais l'influence et la polémique perdureront - Lepiez fera même la couverture du Fiction 87 d'après cet ouvrage, un poil trop tard...