21 octobre, 2026

Galaxie (2eme série) n°030 – Octobre 1966

Dans ce numéro qui a tout juste 60 ans, on retrouve deux grands anciens (et leurs textes restés inédits depuis), qui ont encore leur mot à dire, soient J. T. McIntosh et Frederik Pohl, qui donnent la main pour traverser à leurs cadets, Philip K. Dick et Cordwainer Smith. Et les cousins C. C. MacApp et Fred Saberhagen profitent du mouvement pour passer en toute sécurité. Tout va bien dans la Galaxie.


Une couverture signée Bruce Wayne !!!

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Sommaire du Numéro 30 :


1 - J. T. McINTOSH, Les Filles de la Terre (The Wrong World, 1960), pages 4 à 43, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Virgil FINLAY *

2 - Frederik POHL, Zéro absolu (The Snowmen, 1959), pages 44 à 53, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Wallace (Wally) WOOD *

3 - Philip K. DICK, Syndrome de retraite (Retreat Syndrome, 1965), pages 54 à 80, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Gray MORROW

4 - Bill DOEDE, Une ville du Centaure (A City Near Centaurus, 1962), pages 81 à 96, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM, illustré par WEST *

5 - C. C. MacAPP, Opération métamorphose (The Drug, 1961), pages 97 à 110, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ *

6 - Fred SABERHAGEN, T, le traître (What T and I Did, 1965), pages 111 à 120, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ

7 - Cordwainer SMITH, Le Cheval de la planète aux gemmes (On the Gem Planet, 1963), pages 121 à 148, nouvelle, trad. René LATHIÈRE


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Un mot pour commencer à propos de la couverture de Bruce Wayne - si tant est que Batman soit la couverture du milliardaire, et non l'inverse…
" Frederik Pohl [nous rendit] visite, ce devait être en 1967, et il tomba en arrêt devant trois volumes de la série Galaxie-bis, aux couvertures illustrées par « Bruce Wayne ». Aux États-Unis, tout le monde sait que Clark Kent est l’identité secrète de Superman et Bruce Wayne celle de Batman. En fait il s’agissait de photographies altérées chimiquement dont j’étais l’auteur, aussi lorsqu’il me demanda qui se cachait sous ce pseudonyme, je lui répondis : « Batman, bien sûr ». C’est seulement en l’an 2000, au cours du festival Étonnants Voyageurs, tenu à Saint-Malo, que je lui révélai la vérité, ce qui le fit bien rire. "
(in Jacques Sadoul, C'est dans la poche ! J'ai Lu - 2008).

Faire marche arrière dans la colonisation. Voilà l'épineux problème auquel se confronte un inspecteur extra terrestre chargé de veiller à ce que la Terre puisse entrer ou non dans une fédération galactique. Force lui est de constater que la Terre avait déjà acquis un niveau de civilisation qui devait la faire entrer dans la fèdération plutôt que de la coloniser... à un détail près. Les filles de la Terre est une intéressante nouvelle d'un J.T. McIntosh qui vieillit bien.

J’avais eu une journée exténuante. Pendant des heures et des heures, je m’étais occupé des orchidées et, après, j’avais écouté d’affilée les neuf symphonies de Beethoven en jouant au solitaire.

La misère, quel que soit le manque qu'elle crée, est toujours un fléau. Dans Zéro absolu, Frederik Pohl nous évoque une Terre qui a pompé toute son énergie, est qui se retrouve recouverte de glace. Les derniers terriens pompent le peu de chaleur qu'il leur reste, et rejettent le froid dans un environnement devenu totalement hostile. Et face au problème de la survie immédiate tombent les tabous, comme celui de l'anthropophagie. Nous vivons actuellement un problème inverse mais similaire, en quête de frais sur une planète qui se réchauffe davantage chaque année. Nous entamons un cycle de survie immédiate, rejetant l'air chaud à l'aide de nos climatiseurs individuels, et contribuant à aggraver le problème. La misère, c'est surtout celle de la réflexion et d'une vision à long terme qu'elle appauvrit pour tous.

« Supposez (…) que des parties de plus en plus grandes du système illusoire commencent à s’effacer. Ce ne serait pas très agréable pour moi. » L’absence d’un seul élément le terrifiait. Il avait l’impression qu’une partie de lui-même s’était dissoute. Ne plus savoir où il travaillait ! 
Il est très intéressant de parcourir l'œuvre de Philip K. Dick dans l'ordre de parution de ses nouvelles. On y voit poindre un à un ses grands thèmes et ses ruses d'écrivain pour les exploiter. Avec Syndrome de retraite, c'est tout le parcours du paranoïaque livré à la sensation d'être plongé dans un monde fait d'illusions qui s'offre au lecteur, puis l'enquête qu'il mène, ainsi que les va-et-vient de sa considération pour les indices récoltés : ne sont-ils pas eux aussi des illusions ? Mais l'enjeu réside dans cette unique question : pourquoi ? Et dans la réponse se cache une terrible révélation : nous sommes en guerre.


Intéressante par son ambiance, et la petite trouvaille du "cylindre", sorte de puce électronique implantée qui permet la téléportation (à la façon des personnages de Terminus les étoiles de Alfred Bester), Une ville du Centaure pourrait toutefois aller plus loin dans sa narration et se termine là où un développement inédit aurait pu commencer. Bill Doede a encore un peu de pain sur sa planche à écrire.


Plus pragmatique qu'avec les super mutants de Van Vogt, et d'une facture bien faite, comme toujours avec C. C. MacApp, Opération métamorphose nous emmène dans les rouages commerciaux des industries chimiques, et traite de la possibilité qu'elles ont de découvrir par inadvertance des propriétés inattendues à leurs produits. A considérer la liberté d'action dont jouissent les industries américaines de ces années cinquante-soixante, nous comprendrons mieux comment nous en sommes arrivés à notre aujourd'hui empesé de pesticides, de cadmium et de cancers de la plèvre…


La traitrise envers l'espèce humaine n'est jamais que le pouvoir de la dominer, et non de s'en extraire - et c'est bien ce que la machine n'entrevoit pas. T. le traitre est un bon récit concis de Fred Saberhagen, toujours dans la série des "berserkers".


" La réalisation du désir de servir " … Pour Cordwainer Smith, avec Le Cheval de la planète aux gemmes, cela passe par l'espérance, notion bien religieuse (et même ici chrétienne, avec une allusion au signe de ralliement du poisson), et dans l'abandon des sirènes du pouvoir.

On notera que malgré l'estime accordée à Cordwainer Smith, il faudra attendre sa prochaine nouvelle un peu plus de deux ans.

14 octobre, 2026

Galaxie (2eme série) n°029 – Septembre 1966

De bons récits de moyennes tailles, donc un petit peu moins nombreux, mais bien diversifiés, nous accompagnent dans divers thèmes pour ce numéro de la fin de l'été 1966. Robert Silverberg d'un côté et Fred Saberhagen de l'autre ont bien trouvé l'astuce pour publier leurs romans dans les magazines américains : des nouvelles reliées entre elles par un enjeu commun.

Tu as vu Ninille ? Ils sont quatre !

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Sommaire du Numéro 29 :


1 - Frederik POHL, Après-guerre (The Waging of the Peace, 1959), pages 4 à 34, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Wallace (Wally) WOOD

2 - Robert SILVERBERG, Les Guerriers de lumière (The Warriors of Light, 1965), pages 35 à 70, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Jack GAUGHAN

3 - George Henry SMITH, Un univers pour Dandor (In the Imagicon, 1966), pages 72 à 79, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ

4 - Robert F. YOUNG, Saint-George et la dragonmotive (St. George and the dragonmotive, 1965), pages 80 à 107, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par Gray MORROW

5 - Fred SABERHAGEN, L'Essaim de pierres (Stone Place, 1965), pages 108 à 152, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Jack GAUGHAN

6 - (non mentionné) , Résultats des référendums sur les n°s 26 et 27, pages 159 à 159, notes (manquant à cet epub).



Une note de la rédaction à propos de Après-guerre, de Frederik Pohl :
 À noter que cette nouvelle, écrite en 1959, constitue une suite à un autre récit de Frederik Pohl précédemment paru dans le numéro 61 de l’ancien Galaxie (décembre 1958), sous le titre Les magiciens de Pung.

Les magiciens de Pung traitait surtout d'obsolescence programmée et de publicité. On retrouve bien ce thème, qui continue d'être exploité par un Pohl toujours acerbe envers l'"american way of life". Mais ici, il s'agit d'une Amérique future par laquelle la guerre est passée en laissant des traces profondes dans la façon de gérer l'industrie. Mais un Président nouvellement élu, Jack Tighe, un peu populiste avouons-le, désire réformer tout cela :

« Te rappelles-tu comment c’était autrefois, avant que Jack Tighe nous ait libérés ? Chaque mois, un nouveau grille-pain éjecteur apparaissait sur le marché. Tantôt il y avait un cadran pour couper les tranches de pain à la dimension souhaitée, tantôt un œil magique s’en chargeait pour vous. La cafetière qu’on achetait au mois de juin utilisait une grosse mouture et celle qu’on achetait en septembre pour la remplacer exigeait une mouture fine. Et maintenant, » s’exclama-t-elle avec ivresse, sa colère passagère oubliée, « et maintenant je me sers des mêmes instruments depuis plus de six mois ! J’ai eu le temps d’apprendre à les utiliser. Je peux les conserver jusqu’à ce qu’ils soient usés. Et quand ils le sont, je peux, si j’en ai envie, retrouver exactement le même modèle ! Oh ! Bill ! » poursuivit-elle, bouleversée, « comment faisions-nous dans le temps, avant Jack Tighe ? »
Car voilà le problème qui se pose Après-guerre : déconstruire les automatisme utilisés pour contrer les effets économiques des conflits armés.
L’usine était une usine automatique. Non seulement elle produirait, mais elle continuerait de produire tant qu’il y aurait de la matière première. Oui. Et il était prévu que des modifications seraient apportées aux modèles car l’introduction d’un facteur de vieillissement du produit fini était un impératif fondamental de la technologie industrielle.

Produire pour produire, donc. Et si certains avaient déjà entraperçu l'absurde de la situation, voici le discours ambiant qui pouvait dominer alors (Pohl s'y amuse un tantinet avec un ton biblique assez réjouissant) : 

Alors, les ingénieurs appuyèrent sur le petit bouton rouge et ils s’éloignèrent.
 
Le premier jour, des milliers de percolateurs sortirent des chaînes.
Puis les machines accélérèrent la cadence. Les percolateurs sortirent par dizaines de mille. Alors, les machines passèrent à l’étape de la production à 100 %.
Un ingénieur toussota. « Hum… Je me demande une chose… Ce petit bouton rouge… Supposons qu’on veuille le mettre à la position « arrêt ». Est-ce possible ? »
Les grands directeurs froncèrent le sourcil. « Ignorez-vous que nous sommes en guerre ? » demandèrent-ils. « Produire : c’est la seule chose qui compte. Quand la guerre sera finie, il sera temps de s’inquiéter et de voir comment arrêter tout cela. Pour le moment, nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser les agents ennemis pénétrer à l’intérieur de notre système de défense pour affaiblir notre effort de guerre. En conséquence, le bouton ne fonctionne qu’à sens unique. »

Et nous avons gagné la guerre. Et, oui… Dès lors, on pouvait se faire du souci.
On l'aura compris, il est surtout question dans cette nouvelle de l'automatisation des moyens de production, et de leur autonomie… jusqu'à l'absurde trop-plein des produits manufacturés qu'on n'arrive plus à écouler. Au final, la guerre est déclarée à la machine. Un joli petit conte de "Jihad Butlerien" comme dirait Frank Herbert.

La colonisation de l’univers par le genre humain avait déjà commencé plusieurs générations avant que Noël Vorst lance son mouvement. Mars et Vénus avaient été colonisées de façon différente. Aucune des deux planètes n’était vraiment habitable par l’homme. Mars avait donc été modifiée pour permettre à l’homme d’y survivre. Et l’homme avait été lui-même modifié pour survivre sur Vénus. Les deux colonies croissaient rapidement, maintenant. Pourtant, bien peu de choses avaient été faites pour résoudre la crise de la surpopulation.

Pour son second chapitre du Chemin de l'espace, intitulé Les guerriers de lumière, Robert Silverberg expose ainsi de façon très simple l'alternative pantropie / terraformation, soient les deux grandes tendances des colonisations futures… Bien entendu, le problème de fond demeure la surpopulation. Et face à l'injonction de croître et de se multiplier relayée par l'esprit religieux, il devient nécessaire de construire un nouveau sacerdoce, reposant sur des bases scientifiques, et cependant axé lui aussi sur la promesse de vie éternelle, et sur le salut de l'espèce par son expansion dans la galaxie. Après la première partie qui exposait les débuts du culte de Vorster, Silveberg extrapole le devenir de ce culte quelques dizaines d'années plus tard…

Arrivisme, opportunisme, prise de pouvoir, hérésie et espionnage à l'aide d'agents dormants, voici la batterie offensive de ces Guerriers de lumière du culte Vorster devenu puissant et qui semble commencer à s'écrouler sous son propre poids. Car comme toujours, les promesses sont reléguées aux lointains lendemains après un long chemin de calvaires.


Comment un homme pourrait-il apprécier le Ciel à sa juste valeur s’il ne goûtait pas de temps à autre à l’Enfer ? Voici la substance de Un univers pour Dandor, du fugace George Henry Smith, histoire à double lecture, dont les deux sens se valent bien. Placés en positif et négatif, la réalité et l'imaginaire s'y renvoient la balle. Restent le symbolique - qui pourrait être cet Imagicon qui transporte la conscience d'un monde à l'autre - et, bien évidemment, … la fiction.

Cette nouvelle sera reprise dans l'anthologie "Histoires de mirages" (collection La grande anthologie de la science-fiction, Livre de Poche n°3816 - décembre 1984),sous le titre plus conforme à l'original de Dans l'Imagicon.  On pourra y lire :

Avec Dans l’Imagicon, de George H. Smith, de facture plus traditionnelle, une autre inversion du rapport au réel s’instaure : le renversement du désir ; la réalité correspond dangereusement au fantasme idéal et suscite la production du fantasme-cauchemar qui sert, sur un mode infantile, de pare excitations. Nous voyons ici apparaître une de nos prémisses : l’omnipotence n’est pas supportable : l'enfer devient alors l’objet d’un désir secondaire, celui d’échapper à un réel qui satisfait trop bien le désir primaire pour ne pas risquer d’oblitérer le moi. Mais ce réel, justement, où la plupart des rivaux masculins ont disparu et où la disposition des femmes maternantes est illimitée, a toutes les allures d’un fantasme œdipien. Ainsi l’Imagicon permet de fuir un réel qui ressemble à un fantasme dans un fantasme qui ressemble à un réel.

Et à propos de l'auteur :

SMITH (GEORGE HENRY). – NÉ EN 1922, il mène depuis 1953 une activité d’auteur dans un grand nombre de genres, et sous divers pseudonymes. Sa science-fiction comprend notamment un cycle de romans – commencé avec Druid’s World (1967) – qui se déroule dans un univers parallèle régi par la magie, et qui reflète l’intérêt de l’auteur pour les mythologies. Peu soigné à ses débuts – lorsqu’il écrivait surtout pour des éditeurs de second plan –, le style de George H. Smith a évolué vers une forme claire et équilibrée.


" Quand on désire une chose la vie durant et qu’elle reste inaccessible, c’est supportable. Mais quand elle s’offre à vous inopinément, alors tout change. On ne peut plus s’en séparer. On a l’impression que le Destin redouble de cruauté à votre égard."

Un inspecteur des choses temporelles, nommé Saint-George, est envoyé à la chasse aux anachronismes… en l'occurrence : un train à vapeur qui circule en plein VIème Siècle. Pourtant prêt à le détruire tel un dragon, l'engin ravit Saint-George et le transporte (au propre comme au figuré) dans des rêves d'enfant. Robert F. Young nous surprend encore par des rebondissements habiles, et fait de Saint-George et la dragonmotive plus qu'une bluette.


" Terme d’origine nordique - les berserkers, dans la mythologie Scandinave, étaient une race d’hommes qui n’avaient pas leurs égaux en barbarie et en férocité. En américain moderne, l’expression gone berserk désigne quelqu’un qui est atteint de folie furieuse. (N.D.L.R.) "

Ah, tout de même, il était temps de nous éclairer sur l'origine de ce vocable si étrange ! Merci la Rédaction !

 Une grande bataille attend l'humanité lorsque les berserkers se réunissent aux abords de notre système solaire. Et contre le général en chef qui brigue un pouvoir absolu, les machines, qui n'entendent pourtant rien aux soubresauts de l'esprit vivant, vont user du levier de la guerre psychologique. L'essaim de pierres de Fred Saberhagen est un beau récit, guerrier certes, mais qui nous transporte entre complots et actes héroïques, avec panache.

07 octobre, 2026

Galaxie (2eme série) n°028 – Août 1966

Après le florilège de grosses pointures du numéro précédent, Galaxie nous propose cette fois des auteurs de moindre renommée (mais pas de moindre talent), à commencer par le très diversifié Gordon R. Dickson et le méconnu Jerome Bixby. Mais enfin, tout de même, et sans surprise aucune : "ils ont du Sheckley" comme dirait mon ami Gilbert.

Bonté divine !
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Sommaire du Numéro 28 :


1 - Gordon R. DICKSON, La Montagne du messager (On Messenger Mountain, 1964), pages 4 à 52, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ, illustré par Gray MORROW *

2 - Robert SHECKLEY, Voulez-vous parler avec moi ? (Shall We Have a Little Talk?, 1965), pages 53 à 75, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Jerome BIXBY, Ancien testament (Old Testament, 1964), pages 76 à 83, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ

4 - Keith LAUMER, Le Prince et le pirate (The Prince and the Pirate, 1964), pages 84 à 109, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Norman NODEL *

5 - Robert LORY, Débuts dans le monde (Coming Out Party, 1965), pages 110 à 113, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par Norman NODEL *

6 - Bruce McALLISTER, Chasseurs d'hommes (We Hunters of Men, 1965), pages 114 à 139, nouvelle, trad. Yves HERSANT, illustré par John GIUNTA *

7 - Fred SABERHAGEN, La Vie contre la vie (The Peacemaker / The Life Hater, 1964), pages 140 à 148, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

8 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 159, courrier 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



" (…) lorsque deux étrangers se rencontrent dans l’espace, rien n’est connu – et tout est à connaître. Le sort des deux races dépend peut-être de leur première rencontre : celui qui tuera l’autre le premier pour étudier sa carcasse aura peut-être sauvé les siens. Une fois que le contact est pris, il est impossible de revenir en arrière et il est trop tard pour réfléchir. Car ce n’est pas le hasard qui nous a conduits là-bas, pas plus qu’eux, et nos rencontres ne sont pas accidentelles."

A partir de ce contexte, qui rappelle fortement "Premier contact" de Murray Leinster, Gordon R. Dickson tend son ressort dramatique entre deux espèces : la nôtre et une autre très énigmatique quant à sa forme et ses capacités. Jusqu'à ce que des représentants de chacune de ces espèces se retrouvent naufragés sur une planète hostile…

Les amateurs d'escalade comme les alpinistes apprécieront La montagne du messager, où les naufragés doivent gagner les plus hauts sommets pour pouvoir lancer une balise de secours, d'un point situé suffisamment haut pour faciliter sa pénétration dans l'espace. Tout est bien justifié dans ce récit, qui propose une différence notable entre les physiologies des deux espèces en présence, non sans suspens ni adversité. Un bon moment.


Il ne faudrait pas avoir à " éliquer forsiquement les mushkées " dans cette nouvelle de Robert Sheckley intitulée "Voulez-vous parler avec moi ?". Et l'enjeu semble de taille pour ce représentant de l'espèce humaine avide de coloniser une nouvelle planète, et désireux pour cela d'établir un lien durable, voire un asservissement, avec (ou de) la population autochtone.

" On avait fait du chemin sur Terre, depuis l’époque révolue des guerres d’agression. Les livres d’Histoire vous apprenaient comment, jadis, un monarque pouvait tout simplement envoyer ses troupes s’emparer de ce qu’il convoitait. Et si quelqu’un poussait l’audace jusqu’à lui demander le motif de cette guerre, il le faisait décapiter, jeter au fond d’une oubliette, ou coudre dans un sac que l’on balançait ensuite à la mer. Et il n’en éprouvait pas le moindre remords, car il estimait être dans son droit le plus strict.

Ce système, appelé droit du seigneur, était une des principales caractéristiques du laissez-faire capitaliste que connaissaient les anciens.

Mais par la suite, dans la lente succession des siècles, des progrès culturels s’accomplirent. Une morale nouvelle s’imposa. Lentement – mais sûrement, le sens de la justice et de la loyauté fut inculqué à la race humaine. Les souverains, les dirigeants furent désignés par vote et durent respecter les désirs des électeurs. Justice, Clémence, Pitié vinrent au premier plan des pensées des hommes, supplantant l’antique droit du plus fort et la fruste brutalité des jours révolus.

Les temps anciens n’étaient plus qu’un triste souvenir. À présent, aucun dirigeant ne pouvait s’emparer purement et simplement d’un autre pays. Les électeurs n’y auraient pas consenti.

Il fallait, pour le faire, une raison valable.

Ainsi, quand un Terrien possédait en bonne et due forme une propriété sur quelque autre planète, il avait nécessairement besoin de l’intervention de l’armée pour protéger sa propre existence, sa maison et ses biens.

Toutefois, il lui fallait d’abord acheter la propriété. En devenir le légitime possesseur, pour se mettre à l’abri des sénateurs au cœur tendre et des journaux toujours prêts à prendre le parti des extraterrestres, lesdits journaux ouvrant invariablement une enquête lorsqu’on prenait une nouvelle planète sous protectorat.

Sheckley, conscient que le thème de la colonisation est un courant majeur de la SF, extrapole son concept et en donne, avec une illusoire assurance de civilisation respectable, une version modernisée. Nul progrès, puisqu'il est toujours question de s'emparer de la terre de l'autre, mais la guerre et la mort y sont simplement moins expéditifs.

C'est surtout l'occasion de mettre le langage au cœur de la machine à coloniser, et surtout d'en rire beaucoup. Pour ce qui est de la traduction, et étonnamment, René Lathière - dont les compétences de traducteur peuvent parfois se révéler limitées - s'amuse beaucoup avec les néologismes et les mots valises farfelus que propose Sheckley, dans cette nouvelle où démonstration est faite que le pouvoir s'exerce principalement à travers le langage. Construite comme une allégorie à la Swift, et d'un humour absurde bien tendu, on ne s'étonnera pas de retrouver ce texte dans les anthologies sur l'auteur qui suivront (Les univers de Robert Sheckley, C.L.A. 1972 ; Le livre d'or de Robert Sheckley, Pocket 1980).


Avec son Ancien testament, Jerome Bixby s'amuse à rendre aussi pragmatiques que possible les histoires que rapportent les textes sacrés. Le crépuscule des idoles et des anciens cultes pourrait n'être (naître) que la conséquence d'une visite extraterrestre impromptue.


Quant à la nouvelle de Keith Laumer Le Prince et le pirate, on y trouvera de l'aventure, certes ; des péripéties, sans doute ; mais pas de la S.F., malgré d'insipides extraterrestres et des vaisseaux qui servent de parloirs. Bref, un bon moment d'ennui.


Fort heureusement suit une bonne petite nouvelle à chute, Débuts dans le monde, où l'on retrouve le goût de Robert Lory pour les jeux de cache-cache avec le langage.



" N’y a-t-il pas place en vous pour le respect des lieux, des personnes et des époques ? "

Voici la question que pose le protagoniste principal de Chasseur d'hommes qui, comme c'était le cas pour "Une étoile pour trois", pourrait faire partie des récits de colonies terriennes dégénérées. Bien que le verbe y soit simple, et la situation initiale assez manichéenne, l'impression que les descriptions de l'intrigue sont tronquées d'une part des informations peut dérouter le lecteur (ceux qui ont lu "Le monde aveugle" de Daniel F. Galouye connaissent ce sentiment). Pour une colonie qui finirait par retrouver sa place dans l'Empire Galactique terrien, cette nouvelle ne lui offre que la perspective de devenir un haut lieu touristique… On se rappellera des propos de Donald Trump à propos de la bande de Gaza dévastée…


" Les berserkers haïssaient l’humanité. Mais contre ces machines de mort, l’homme gardait l’avantage de l’intelligence. " A la lecture de ce pitch, on comprend bien pourquoi les marchand de technologie de la Silicon Valley nous vendent de "l'Intelligence artificielle" - reste à conserver suffisamment d'intelligence naturelle pour n'être pas dupe de l'artifice, et ne pas se délester de son intellect pour devenir un mort-vivant. Dans La vie contre la vie, ainsi, un homme tente de convaincre un vaisseau de guerre berserker de la supériorité de la vie sur la machine. Mais la machine comme le vivant sont tous deux capables de ruse, et pas nécessairement grâce à l'intellect… Un second récit concis du cycle des berserkers par Fred Saberhagen.

30 septembre, 2026

Galaxie (2eme série) n°027 – Juillet 1966

Pas de petit artisan, rien que des valeurs sûres, qu'elles soient établies (vanVogt, Simak ou Clarke) ou en passe de l'être (Silverberg et Cordwainer Smith). Galaxie appuie sur le champignon de la SF à l'américaine, et semble s'être fait un choix définitif de cette ligne, bien que le débat sur la mixité des continents d'origine des auteurs continue de faire vibrer les pages du Courrier des lecteurs.

"For Sure, it's a right click on a mouse !"

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Sommaire du Numéro 27 :


1 - James Henry SCHMITZ & Alfred Elton VAN VOGT, Point Oméga (Research Alpha, 1965), pages 5 à 69, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Jack GAUGHAN

2 - Clifford D. SIMAK, Du petit gibier (Small Deer, 1965), pages 70 à 83, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ

3 - Robert SILVERBERG, Le Feu bleu (Blue Fire, 1965), pages 84 à 112, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM, illustré par Jack GAUGHAN

4 - Arthur C. CLARKE, Le Chien de lune (Moondog / Dog Star, 1962), pages 113 à 120, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE, illustré par Dick FRANCIS

5 - Cordwainer SMITH, Une étoile pour trois (Three to a Given Star, 1965), pages 121 à 147, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Gray MORROW

6 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 148 à 153, courrier

7 - (non mentionné) , Résultats des référendums sur les n°s 24 et 25, pages 159 à 159, notes (manque à l'epub).




" Elle vit les gens tels qu'ils étaient en réalité… d'un côté les dupes, les simulateurs et les êtres sans caractère ; de l'autre, les forcenés et les dépravés, les habiles et les cyniques. Elle reconnaissait qu'il y avait de par le monde des individus forts, animés de bonnes intentions, mais, en cet instant, c'était surtout aux destructeurs qu'elle était sensible… à la multitude des filous et des parjures – qui avaient tous bonne conscience, elle le voyait maintenant. Mais elle se rendait également compte qu'ils se trompaient sur leur amère expérience. Parce qu'ils étaient cupides et sensuels ; parce qu'ils avaient perdu la crainte du châtiment en ce monde ou en l'autre ; parce qu'ils n'admettaient pas que soient contrecarrés leurs plus futiles caprices ; parce que…
Un souvenir personnel qu'elle avait oublié fulgura dans sa mémoire, celui d'un petit chef de service qui l'avait mise à la porte – c'était son premier emploi – parce qu'elle avait refusé d'aller chez lui.
Toute sa vie, on lui avait appris à ne pas s'apercevoir de ce genre de choses et elle avait essayé de suivre cet enseignement. Mais, à présent, elle laissait le computeur qui fonctionnait quelque part dans son subconscient calculer toutes ces données qui venaient alimenter sa lucidité. "

On pourrait bien entendu apprécier ce passage de "Point Oméga" de Alfred Elton van Vogt et James Henry Schmitz, ne serait-ce que parce qu'un héros ne le devient que lorsqu'il prend conscience de la primauté de la vertu en ce bas monde. Mais ici, ce sursaut qui n'en appelle finalement qu'à la morale (et un tantinet à la crainte du Dies Irae) n'est pas le fruit d'un jeu de situations ou d'expériences, mais est lié à un saut évolutif… artificiel et provoqué en accéléré par un expédient chimique (un peu comme la souris Algernon dans le roman de Daniel Keyes). Les auteurs considèrent bien ce saut comme une progression, mais le plus, au final, est assimilé au travail que ferait un "computer". Voici encore un exemple de la fascination pour cette mécanisation :
"Elle savait que c'était une chose que ce nouveau mécanisme cérébral devait chercher à atteindre en vertu de sa programmation interne."
Bref, pour les amateurs d'histoires de super-mutants évolutifs, comme vanVogt sait les écrire et reproduire à merci, peut-être ce récit sera-t-il distrayant. Mais comme le chemin vers un stade supérieur de l'être humain (tant au niveau de la pensée que de ses capacités physiques) n'est ici que mécanisme, on n'en tire finalement, une fois l'attrait et la curiosité passés, aucun enseignement, avant que l'histoire s'annule d'elle-même. Ennuyeux.

Toujours avec les vieux de la vieille, Clifford D. Simak nous propose par contre un bon petit récit, Du petit gibier, en style direct, sur l'extinction des dinosaures vu par un voyageur amateur dans le temps. Et une fin à la Wells qui pourrait faire frémir.


Kirby se demandait bien où chercher. Une communicabine se présenta au coin de la rue suivante ; il s'y engouffra, opacifiant les écrans. Il enfonça sa plaque d'identité dans la fente et appela la Sûreté des N.U.

Ah, les joies des cabines téléphoniques !… Sans que Robert Silverberg le sache lui-même, Le feu bleu - racontant comment un agent terrien reçoit un "ambassadeur" martien avide de goûter aux paradis artificiels de la Terre - cette histoire, donc, aurait perdu tout le sel de ses péripéties si nos protagonistes avaient eu chacun sur eux un bon vieux smartphone… 

Voici pour suivre un paragraphe typique regroupant les thèmes qu'explorera avec prédilection Silverberg par la suite. On y retrouve aussi les tentatives de spiritualisme moderne propre aux années 60, avec leurs syncrétismes théosophiques, qui fera le ferment de la vague New Age dans les années suivantes.
" Kirby ne savait pas au juste si le culte vorster était une ineptie, une sinistre conspiration contre le bien-être général, ou encore une croyance profonde et sincèrement idéaliste, à moins que ce ne fût un peu des trois.
Il pensait avoir compris l'idée générale. Vorst avait combiné une religion éclectique, empruntant au catholicisme le système du confessionnal, adoptant une partie de l'athéisme de l'ur-bouddhisme, ajoutant une dose de réincarnation hindoue, et assaisonnant le tout à la sauce moderne, avec des réacteurs nucléaires à chaque autel et une quantité de boniments sur l'électron sacré. Mais il était aussi question de capter les âmes des espers pour donner l'énergie nécessaire à une course aux astres ; d'une communion même des esprits non espers et – ce qui était le plus étonnant de tout, la grande idée de l'affaire – d'immortalité personnelle, non pas de réincarnation ; non pas l'espérance du Nirvana mais la vie éternelle pour tous les vivants. Étant donné la surpopulation de la Terre, l'immortalité était loin d'être la préoccupation première de tout homme sain d'esprit. L'immortalité des autres en tout cas ; on est toujours disposé à envisager la prolongation de sa propre vie, n'est-ce pas ? Vorst prêchait la vie éternelle du corps, et les gens marchaient. En huit ans, le culte avait passé d'une cellule à un millier, de cinquante adeptes à des millions. Les vieilles religions faisaient faillite. Vorst distribuait des pièces de bel or brillant, et si ce n'étaient que des pièces factices ses fidèles mettraient un certain temps à s'en apercevoir. "
Voilà donc une nouvelle bien menée par un jeune Silverberg qui commence à aguerrir ses thèmes et son style. La nouvelle ouvre un cycle de cinq récits, qui seront à l'avenir réunies dans le roman "Le chemin de l'espace" (J'ai Lu - 1983).

Arthur C. Clarke nous propose de son côté une tendre histoire d'amitié d'un astronome et de son chien, Le chien de lune ; petite nouvelle plaisante et sans prétention sur un ton assez proche de celui de Simak.


Pour conclure, l'infaillible Instrumentalité envoie ses créations interstellaires, en fait des pilotes humains fondus en leurs vaisseaux de guerre, pour répandre la terreur de l'Homme et coloniser en paix la galaxie. On sent toutefois derrière la grande naïveté du ton d'Une étoile pour trois une ironie douce-amère, parcimonieusement semée par Cordwainer Smith.



Un petit mot pour conclure : nous notons un record absolu de fréquentation du PReFeG en ce mois de Septembre 2026 (plus de 25 000 vues, soit plus de 10 % des consultations totales !). Les Etats-Unis, le Brésil, Singapour, tiennent le haut du pavé. Nous espérons que ce n'est pas là le signe d'une vidange clandestine, d'une récupération éhontée et commerciale, ou d'un algorithme de synthèse qui ferait ses courses (bien qu'il les fasse quoi qu'on en dise, et avec ce que l'on en dit aussi…). Nous saluons donc avec optimisme nos lecteurs américains du nord et du sud, et nos lecteurs d'Asie du sud-est. Faites nous signe via les commentaires !


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