02 septembre, 2026

Cadeau bonus : Fiction Spécial n °9 : L'Âge d'or de la science-fiction - Astounding 2ème série, 1947-1951 (Mai 1966)

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Poursuivant la publication de la manne offerte par la revue américaine Astounding (car Fiction ne se contente plus depuis quelques temps de traduire en français l'unique revue Fantasy & Science Fiction), Fiction nous propose en ce printemps 1966 non pas un florilège choisi par sa rédaction, mais la traduction d'un second recueil américain consacré aux "meilleurs morceaux" de la revue de John W. Campbell.
Nous en apprécierons une très large partie, mais nous ne manquerons pas de nous souvenir que les années 1947 à 1951 étaient marquées par les tambours battants de la Guerre Froide ; la production américaine de l'époque s'en ressent grandement, malgré le vœu pieu de ce genre de littérature de nous permettre de quitter les temps actuels ou passés pour nous plonger dans les émerveillements ou les cauchemars de l'avenir.

La peur de l'anéantissement global de l'espèce humaine, aveuglée par son "instinct belliqueux", n'en est qu'un aspect. Si certains auteurs extrapolent davantage sur les reconstructions possibles de l'après-guerre totale, comme Theodore Sturgeon, ou si d'autres imaginent des alternatives à la bipolarité d'un conflit mondial à venir, comme Lester del Rey, cette anthologie nous propose également quelques morceaux de propagande à l'américaine, l'anti communisme primaire poussé à toute berzingue, qui demeurent intéressants dans l'après coup pour nous donner un aperçu de l'état d'esprit d'alors, bien qu'ils ne brillent pas par l'intelligence de leur propos.
Mais au moment de sa publication en France, nous voilà non plus en 1951, mais en 1965, et de tels "pamphlets" (faute de mieux les définir) peuvent déjà à ce moment passer non plus pour des récits d'un "âge d'or", mais plutôt pour ceux de "l'âge de fer" (voire de "l'âge de l'os de tibia fracassant un crâne de singe").
Nous reviendrons plus avant, exemples à l'appui, sur cette réserve, mais nous pouvons déjà admettre que le travail de Pierre Billon à la traduction est honorable, malgré un choix de nouvelles qui aurait pu, pour certaines, être un peu plus éclairé pour une publication plus tardive, en France.

Sommaire du Fiction Spécial n°9 :
1 - (non mentionné) , Introduction, pages 5 à 6, introduction
2 - Thomas L. SHERRED, Une fenêtre sur l'histoire (E for Effort, 1947), pages 9 à 59, nouvelle, trad. Pierre BILLON
3 - William TENN, Jeu d'enfant (Child's Play, 1947), pages 61 à 87, nouvelle, trad. Pierre BILLON
4 - Theodore STURGEON, Et la foudre et les roses (Thunder and roses, 1947), pages 89 à 109, nouvelle, trad. Pierre BILLON
5 - Eric Frank RUSSELL, La Fin du voyage au bout de la nuit (Late Night Final, 1948), pages 113 à 146, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
6 - Kris Ottman NEVILLE, Guerre froide (Cold War, 1949), pages 147 à 157, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
7 - Clifford D. SIMAK, Éternité perdue (Eternity Lost, 1949), pages 159 à 183, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
8 - Lester DEL REY, Par-dessus bord (Over the Top, 1949), pages 185 à 198, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
9 - Henry BEAM PIPER, Le Dernier ennemi (Last Enemy, 1950), pages 199 à 256, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
10 - Murray LEINSTER, Note historique (Historical Note, 1951), pages 257 à 267, nouvelle, trad. Pierre BILLON * 
* Nouvelle restée sans publication postérieure à celle présentée ici.

FICTION présente son nouveau numéro Spécial :

L'introduction tout d'abord :

" Le genre qu’il est convenu d’appeler science-fiction connaît aujourd’hui une vogue sans pareille. Mais ses origines sont lointaines, et son « Âge d’Or » remonte à une vingtaine d’années.

De cet Âge d’Or, une première physionomie fut offerte en décembre 1965 par le précédent tome de cette anthologie, qui rassemblait huit récits recensant la période 1940-1947.

Tous ces récits provenaient de la célèbre revue américaine Astounding, la plus prestigieuse revue de science-fiction des années quarante.

Avant Astounding et son rédacteur en chef John W. Campbell, il n’existait pas de magazine de science-fiction sérieux digne de ce nom. Après lui, le nom même d’Astounding devint le symbole d’une science-fiction adulte, cohérente, scientifiquement vraisemblable, empreinte d’un souci de réalisme : caractéristiques qui firent prendre au genre un tournant décisif et le marquèrent durablement.

Parmi les auteurs découverts par Campbell à cette époque et publiés en vedette par Astounding, figurent la plupart des grands maîtres de la science-fiction : Robert Heinlein, Isaac Asimov, A. E. van Vogt, Clifford D. Simak, Theodore Sturgeon, Henry Kuttner, etc. Sans compter ceux qui, tels Jack Williamson ou Murray Leinster, avaient fait leurs débuts auparavant mais écrivirent dans Astounding leurs œuvres les plus achevées.

Dans le premier tome, nous avons assisté à l’éclosion et l’élaboration de la science-fiction moderne, à travers quelques textes mémorables. Aujourd’hui, un second tome s’imposait. La période qu’il embrasse est celle de l’épanouissement, et dès le premier texte présenté, cette science-fiction moderne apparaît déjà à son point culminant.

Cette anthologie s’achève en 1951. Par la suite, c’est le boom que l’on connaît, l’expansion de la science-fiction et son développement, sa diffusion dans les principaux pays d’Europe, mais son cheminement antérieur restait encore mal connu, surtout dans le domaine de la nouvelle. D’où l’intérêt historique de ce recueil et de celui qui l’a précédé, et l’importance qu’ils garderont aux yeux des amateurs. "

Et le quatrième de couverture pour faire la réclame à tout ceci :

9 CHEFS-D'ŒUVRE DE LA SCIENCE-FICTION

      « La science-fiction est la littérature de l'ère scientifique.

     Contrairement aux autres littératures, elle pense que le changement est l'ordre naturel des choses, que l'Homme a des buts à atteindre, bien plus vastes que tous ceux qu'il envisage aujourd'hui » :

     Ainsi s'exprime John W. Campbell, rédacteur en chef de Astounding, le plus grand magazine américain de science-fiction entre 1940 et 1955.

     La présente anthologie rassemble neuf passionnants récits issus de ce magazine, neufs récits qui sont des jalons dans l'Age d'Or de la science-fiction.

     Chacun d'eux représente un point d'achèvement et un sommet.

Un livre qui vous ouvre les portes du futur !

Comme nous le voyons, le but déclaré serait pour Campbell non pas de réfléchir à la technologie galopante et aux changements radicaux qu'elle impose après-guerre, mais bel et bien de préparer les mentalités à accepter "l'ère scientifique", dénommée telle comme pour affirmer son inéluctabilité, voire son infaillibilité et la grande Lumière de Vérité qu'elle irradie devant elle. Encore, à cette époque, le "progrès" représentait-il une promesse, un bienfait à saisir, presque une offre promotionnelle. Le discours dominant de nos jours nous imposerait plutôt une injonction à nous y adapter. La machine et son utilisation diffuse à tous les échelons de notre vie sociale a , semble-t-il, pris le pas sur le devenir de l'espèce humaine ou ses projets de société.

Venons-en aux nouvelles proprement dites.

Une fenêtre sur l’Histoire (1947), signée T. L SHERRED est une nouvelle remarquable par sa construction, dans un style dynamique et très plaisant, qui repose sur le postulat de pure science-fiction d'une machine permettant de visualiser n'importe quel moment du passé sans restriction d'espace. Un miracle technique qui pourrait, comme on s'y attend, tout bouleverser, principalement sur les divers "récits nationaux" et les couleuvres que l'Histoire officielle nous aura fait avaler. Les protagonistes sont fort rusés, mais les Etats, inquiets d'être malmenés, conservent leur toute puissance. Le style est dynamique, enlevé, intelligent, et il est très étonnant que cette nouvelle n'ait jamais été reprise en anthologie, du moins francophone (son unique republication ultérieure sera pour le sixième volume de l'éphémère collection Etoile Double chez Denoël), car c'est un véritable bijou qui n'a pas pris une ride, et qui trouve même une seconde lecture contemporaine réactualisée de par nos capacités techniques actuelles à pouvoir fabriquer de fausses images présentant toutes les apparences du vrai. Un choix, donc, bien justifié, qui transcende son contexte temporel.

" Avait-il vraiment envie de dédoubler Tina ? Oui, en dépit de tout. Elle était toujours la femme qu’il désirait plus qu’aucune autre. Et lorsque l’original aurait épousé Lew, la réplique n’aurait d’autre ressource que de se rabattre sur lui-même. Seulement… la jumelle posséderait les caractéristiques de Tina à l’instant où seraient prises les mensurations ; et rien ne disait qu’elle n’exigerait pas d’épouser Lew, elle aussi.
On pourrait reconnaître là l'intrigue du Triangle à quatre côté de William Temple fraichement résumée (voir notre article ICI). En réalité, Temple écrira son roman deux ans après ce Jeu d'enfant (1947) qu'a produit William Tenn. Celui-ci rapporte dans une interview qu'il n'est pas précisément fier de cette nouvelle, mais qu'elle lui valut un grand nombre de publications dans des anthologies, grâce aux bons soins de son agent littéraire... Theodore Sturgeon, excusez du peu. Le propos - un kit de production d'êtres humains modélisés, arrivé par erreur du futur au mauvais destinataire - rappellera Tout smouales étaient les borogoves, de Lewis Padgett (à savoir Henry Kuttner et Catherine L. Moore). Tenn pensait en effet écrire une nouvelle à la manière de Henry Kuttner, sans savoir qu'il était aussi l'auteur de Tout smouales étaient les borogoves, et sans même connaître cette nouvelle sensiblement proche de la sienne. D'un William à l'autre, que Tenn inspirât à son tour Temple, rien n'est moins sûr, mais ce Jeu d'enfant a toutefois le mérite d'être bien équilibré, et d'annoncer déjà l'humour cruel des nouvelles à venir de William Tenn.

Theodore STURGEON, qui bien entendu n'était pas qu'agent littéraire, et ce pour notre plus grand bonheur, propose avec Et la foudre et les roses (1947) une vision assez réaliste de ce qui pourrait s'organiser après une guerre atomique. Retenons-en surtout que le message de Sturgeon, véhiculé - comme toujours - par une belle poésie, est de ne pas céder à l'esprit de revanche qui ne ferait que tout achever de détruire. Une belle nouvelle à relire par temps de guerre, en souhaitant ne pas avoir à s'y référer trop vite. 

Toujours sur le registre séminal des influences, peut-être que Marion Zimmer Bradley avait-elle lu La Fin du voyage au bout de la nuit (1948) en composant en 1955 son Marée montante. On y retrouve ici les mêmes germes subversifs d'une société débarrassée du souci de la production, bien que cette histoire traite surtout du changement de mentalité qui s'opère chez des colons extraterrestres guerriers et rigides, confrontés à une vie libre et pastorale. Son auteur, Eric Frank RUSSELL, est  - rappelons-le - un auteur d'un humanisme charmant, malheureusement trop rare (même s'il figurait déjà dans l'anthologie Astounding précédente).

Theodore Sturgeon nous en avait donné un avant-goût : nous entrons maintenant dans les récits préoccupés par la Guerre Froide qui a marqué la production américaine de cet "Âge d'Or de la science-fiction". Kris Neville imagine dès 1949 - en pleine prise de conscience de la Guerre Froide et dans l'anxiété qui régnait alors - ce qu'on appellera plus tard la "Guerre des étoiles", non pas le film, mais le système de défense et d'attaque des deux grandes nations adverses déplacé dans l'espace, avec un réseau de stations spatiales armées de missiles atomiques. Curieusement, Neville ne va pas encore jusqu'à l'automatisation et la transmission radio, mais nous figure ces stations comme habitées, chacune par son gardien propre, le doigt potentiellement sur le gros bouton rouge. On le constate avec l'auteur, et comme l'écrira Ward Moore deux ans après dans Le vaisseau-fantôme, il faudra bien prévoir des pousse-boutons pour les pousse-boutons … 
 
Quittons un instant le contexte de guerre larvée pour nos intéresser à un sujet universel (et même sans doute le premier sujet de la littérature) : la quête d'immortalité. Clifford D. SIMAK explore dans Éternité perdue (1949) la possibilité de la vie prolongée scientifiquement, et ainsi de l'immortalité potentielle, en rappelant qu'il ne pourra s'agir que d'un privilège maquillé en salaire dû au mérite. Accorder une fois ce privilège n'est pas pour autant le renouveler tacitement, et le bail pour la vie éternelle ne saurait être alloué qu'à certaines conditions précises. Sans compter que la peur infantile de la mort gagne du terrain à mesure que se prolonge la vie, et infantilise les immortels… La fable est habile, et même étonnamment grinçante au regard du ton habituel de Simak, plutôt tendre dans ses autres récits. 

" Déjà, les nations commençaient à se retrancher chacune dans son isolement, ce qui signifiait que le monde courait de nouveau vers une crise. La peste qui, quatre ans auparavant, avait soudain éclaté en Chine avait mis fin à la crise précédente, toutes les nations s’étant solidarisées, soit par altruisme, soit par intérêt, et ayant été contraintes de travailler en commun. Mais cela n’avait pas duré. Un traitement avait été découvert, après que deux millions de personnes eurent péri ; ensuite, il ne restait plus rien qui pût maintenir la coopération internationale que la catastrophe avait soudain suscitée. "
La Guerre Froide, donc, et la conquête spatiale vue non pas comme indice de compétition comme ce sera le cas avec Vanguard et Spoutnik, mais plutôt comme contrepoint, comme motivation suffisamment essentielle pourr couper l'herbe sous le pied à la course à l'armement. Dans Par-dessus bord (1949), le ton employé par Lester del REY est iconoclaste, et n'est pas l'expression de l'état d'esprit d'un militaire qui "pèterait un boulon", mais bien celui du ras-le-bol d'un homme particulier, recruté dans la population civile justement pour sa particularité d'être un homme de petite taille. On se souvient que durant un temps, le bruit a circulé que les astronautes seraient sélectionnés selon ce critère (de taille et de poids) pour optimiser le tonnage et la surface habitable minimum dans une capsule spatiale (voir en cela Le saviez-vous du Galaxie 1ère Série n°53 d'Avril 1958). Pour la petite histoire, Lester del Rey sera l'époux de Judy-Linn Benjamin, atteinte de nanisme, avec qui il fondera la célèbre maison d'édition delRey books. Judy-Linn sera, quant à elle, l'autrice de la première novellisation de Star Wars.

On aimerait pouvoir passer sur l'anti communisme primaire de Henry BEAM PIPER, tel qu'allègrement déployé dans Le dernier ennemi (1950). L'extrait suivant pourrait être légitime (bien que gratuit) :
" Je me souviens de quelques histoires que me racontait mon grand-père lorsqu’il était représentant paratemporel dans le Quatrième Niveau, il y a de cela quatre cents ans ; il avait, disait-il, échappé de justesse à plusieurs reprises, aux foudres de la Sainte Inquisition. Je crois que cette redoutable institution opère encore actuellement dans le secteur américano-européen, sous le nom de NKVD. "
H. BEAM PIPER ne s'arrête pas là. Son récit pourtant mêle assez habilement mondes parallèles et civilisations extraterrestres usant de leur influence avec délicatesse pour ne pas provoquer d'ingérence brutale dans les sociétés moins "avancées". Et là encore, il est question d'immortalité, ou plutôt du contrôle scientifique de la réincarnation, volant à l'immanence du "Karma" son sens de la justice et de la morale. Voyons par exemple l'extrait suivant :
" (...) puisque les Statisticalistes soutiennent que la réincarnation se produit purement au hasard, ils visent à créer une société entièrement sans classes, dans laquelle, en théorie, chaque individualité possédera le maximum de chances de se réincarner dans les meilleures conditions d’égalité avec le reste de la population. Le programme politique implique en conséquence la complète socialisation de tous les moyens de production et de distribution, l’abolition des titres héréditaires, la suppression de la transmission des richesses par voie d’héritage – voire la suppression pure et simple de la propriété individuelle – et le contrôle total par le gouvernement de toutes les activités économiques, sociales et culturelles. Bien entendu, » dit le Dr Harnosh, « la politique n’est pas du tout de mon ressort et je ne me permettrais pas de juger, par avance, quel serait le fonctionnement d’un tel régime. » 
— « J’aurais moins de scrupules que vous, docteur, » répondit Verkan Vall, pensant à toutes les lignes temporelles où il avait pu voir de tels systèmes en application. « Vous n’en seriez certainement pas édifié, docteur. "
On le comprend, le modèle politique incriminé est transparent, mais la critique véritable ne va pas plus loin et manque définitivement d'arguments politiques. Et le ton est sentencieusement donné dans l'extrait suivant :
" Cinq hommes étaient assis à une table proche. Ils étaient entrés avant que les étoiles n’aient commencé de pâlir, et les serveurs leur apportaient à peine les premiers plats. Deux d’entre eux étaient des Assassins, et les trois autres d’une race que Verkan Vall avait appris à reconnaître sur toutes les lignes temporelles – celle des politiciens gauchistes arrogants, sûrs d’eux-mêmes, ambitieux, qui savent ce qui convient à chacun, mieux que les intéressés eux-mêmes, convaincus qu’ils sont de posséder la Vérité en tout, ceux qui professent une opinion différente de la leur étant, par conséquent, non seulement des êtres ignares, mais encore des coquins vénaux. "
Pour apprécier la critique en creux, quelle est donc, pourrait-on se demander, la société idéale, l'utopie à la H. Beam Piper ?
" Il n’ignorait pas que ses yeux parcouraient l’une des cités provinciales mineures d’une civilisation respectablement évoluée. Une civilisation qui construisait ses cités verticalement puisqu’elle avait appris à contrebalancer l’effet de la gravitation. Une civilisation qui dépendait encore des céréales naturelles pour sa nourriture, mais qui avait appris à tirer le maximum de rendement de son sol. Le réseau de barrages et de canaux d’irrigation, qu’il apercevait au-dessous de lui, rivalisait avec ce qu’il y avait de mieux dans le genre sur son propre niveau paratemporel. "
Réponse : une utopie de monades urbaines et de monoculture. En bref : les U.S.A. des années 50. 
On le constate, Le dernier ennemi est un exemple frappant de ce que la S .F. américaine pouvait produire en plein "Âge d'Or" de la Guerre Froide. 

De façon, heureusement, plus potache, Murray LEINSTER dans Note historique (1951) se moque aussi de l'U.R.S.S., avec l'histoire de l'invention d'un appareil volant portatif. Malheureusement, le style en est absent et, de fait, la démonstration de l'absurde bureaucratique qu'on aurait aimé trouver tombe un peu à plat.

Après avoir visité la S.F., le prochain Fiction Spécial donnera la part belle au fantastique et à l'épouvante avec un florilège de la revue "Veird Tales" (sic !)

12 août, 2026

Fiction n°148 – Mars 1966

Avant de nous éclipser pour les vacances... 
Fin de la novella en trois parties de Poul Anderson entamée avec "Corsaire de l'espace" ; profitons de cette publication exclusive avant de ranger ce récit dans les écrits mineurs de cet auteur de métier, et apprécions un défi littéraire lancé par Theodore Cogswell auquel répondront, rien de moins, Isaac Asimov et Miriam Allen "tout-terrain" deFord.


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Sommaire du Numéro 148 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 7, bibliographie


NOUVELLES


2 - Poul ANDERSON, Amirauté (Admiralty, 1965), pages 9 à 83, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - James BLISH, Les Chats des dunes (No Jokes on Mars, 1965), pages 84 à 93, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

4 - Marcel BATTIN, Conversation sous l'arbre, pages 94 à 97, nouvelle

5 - Isaac ASIMOV, La Chambre d'airain (Gimmicks Three / The Brazen Locked Room, 1956), pages 98 à 105, nouvelle, trad. Roger DURAND *

6 - Miriam Allen DEFORD, L'Avenant (Time Trammel, 1956), pages 106 à 112, nouvelle, trad. Roger DURAND

7 - Theodore R. COGSWELL, Noir sur noir (Impact with the Devil, 1956), pages 113 à 123, nouvelle, trad. Roger DURAND *

8 - Roland TOPOR, Le Coup du téléphone, pages 124 à 130, nouvelle

9 - Fereydoun HOVEYDA, La Cendre, pages 131 à 132, nouvelle


CHRONIQUES


10 - Gérard KLEIN, "La maison de rendez-vous", un roman de science-fiction ?, pages 133 à 139, article

11 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 141 à 147, article

12 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 148 à 149, courrier

13 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 151 à 151, critique(s)

14 - (non mentionné) , En bref, pages 153 à 155, article

15 - Gérard KLEIN, Chronique théâtrale : L'opéra du monde de Jacques Audiberti, pages 156 à 156, critique(s).

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Poul Anderson commence Amirauté par résumer la situation sans évoquer du tout la 2ème partie (Arsenal in Fiction 146). Il commence cette 3ème partie après des événements (des batailles stellaires principalement) qui auraient fort bien pu être développés avant. Voici donc une dernière partie qui se veut plus riche en péripéties - mais de grandes plages bavardes freinent un peu l'action, et l'action elle-même est trop souvent bridée et éludée par des ellipses du récit. Poul Anderson semble pris entre deux feux : celui d'une belle inspiration qui le pousserait à développer son récit ainsi que la psychologie de ses personnages, et celui d'un temps court, tant dans l'écriture que dans celui alloué aux péripéties par une limitation du nombre de pages. En bref : un récit soit trop court, soit trop long pour le cadre difficile de la novella.


Les colons de Mars se comportent en envahisseurs aux velléités génocidaires. James Blish suit le modèle de l'histoire des Amériques, mais la fin abrupte de Les chats des dunes laisse un peu perplexe sur ce qu'il voudrait dire implicitement.


Le texte de présentation de la rédaction divulgâche un peu Conversation sous l'arbre de Marcel Battin, au ton plaisant et léger mais une nouvelle un peu trop creuse pour résister à la relecture qu'elle implique.


Un monstre à trois têtes pour suivre. Voici ce qu'en dit la rédaction : 

" Cette nouvelle et les deux qui la suivent forment à elles trois un curieux triptyque – un phénomène unique dans le domaine de la collaboration entre plusieurs auteurs, ainsi que dans celui de l'exercice de virtuosité.
Tout commença à la suite d'une remarque émise par Theodore Cogswell, auteur autrefois publié à plusieurs reprises dans Fiction, et qui est précisément le troisième à figurer dans notre triptyque. Cogswell, envoyant un jour à la rédaction de notre édition américaine une histoire de pacte avec le diable, l'accompagnait d'une lettre où il écrivait notamment : « J'adore le thème du pacte avec le diable, parce que c'est un poncif tellement éculé qu'il est toujours amusant d'essayer d'en tirer une astuce nouvelle. C'est la même chose pour la chambre close et le paradoxe temporel. Si un jour j'arrivais à combiner ces trois thèmes en une seule histoire en leur donnant une solution satisfaisante, je pourrais mourir heureux. »
L'éditeur américain publia l'histoire de Cogswell, en citant cet extrait dans les commentaires de présentation. Il y avait là quelque chose comme un défi lancé à l'imagination des confrères de Cogswell. Défi tel qu'il fut relevé, presque simultanément, par Isaac Asimov et Miriam Allen DeFord, qui chacun écrivirent une nouvelle où ils combinaient, délibérément, les trois « poncifs » énumérés par Cogswell : le pacte avec le diable, la chambre close, le paradoxe temporel.

Pour commencer, Isaac Asimov se sort bien du défi dans La chambre d'airain, bien qu'il rende un peu accessoires certains éléments. Sa vision du pacte avec le démon, et surtout l'argument qu'il donne pour tenter d'y résister, vaut le détour. 

 

" (il) était sur le point d'inventer une machine à voyager dans le temps et il avait signé un pacte avec le diable. » — « Curieuse combinaison : science-fiction contemporaine et superstition médiévale. » "

Miriam Allen deFord relève bien dans L'avenant le fond du défi de Cogswell : mélanger science-fiction et fantastique ; ajoutons que la chambre close est l'un des ingrédients les plus intéressant du polar. Les genres dits "mineurs" sont donc réunis par la proposition de Cogswell. Mais Miriam Allen deFord aussi accessoirise les éléments de ce défi, et se concentre surtout sur la façon d'éviter le pacte. On comprend bien toutefois avec elle combien mêler ces éléments revient à mêler les genres.


Theodore Cogswell, dont la nouvelle Noir sur noir fut la première écrite des trois, ne se contente pas, lui, d'une seule chambre close, mais de deux, tout comme il rappelle que le pacte contient deux partis et deux exigences, chacune l'un pour l'autre. C'est peut-être le paradoxe temporel qui serait le plus gratuit dans cette nouvelle, voire dans l'ensemble des trois, car sous ses aspects de voyage dans le temps, il ne fait que transformer le temps en espace, et sous ses principes d'inversion de la chaîne de la causalité, il ne fait que la renforcer comme un courant alternatif, alors que le paradoxe doit soulever la possibilité d'une impossibilité. Nous pouvons ainsi considérer que le défi reste ouvert : avis aux challengers !


" À l'époque, je travaillais chez un imprimeur. J'étais quelque chose comme correcteur. C'était un travail minutieux, exigeant une attention de tous les instants… "
Notre Centaurien a particulièrement apprécié cette nouvelle, qui entre dans son catalogue personnel des histoires de correcteurs. Mais Le coup du téléphone entre aussi dans une autre catégorie : "La peur des nouvelles technologies", série qui regroupe des histoires concernant les nouveaux usages techniques et domestiques, et qui extrapole sur les dérives possibles - graves ou meurtrières le plus souvent. On a pu lire par exemple des nouvelles sur l'entrée de la télévision dans les foyers. Toutes les histoires qui développent ce qu'on a ensuite appelé "la singularité", et qui traite du moment où la machine prend des initiatives pour gouverner le destin de l'espèce humaine, entrent aussi dans cette catégorie. Pour la nouvelle qui nous occupe actuellement, les plus jeunes d'entre nous ne peuvent se rappeler de l'entrée progressive du téléphone (fixe) dans les foyers, ni du bottin, qui n'était pas qu'une arme blanche à l'usage dans les commissariats. Roland Topor nous dresse un petit inventaire des dérives du téléphone : canulars, quiproquos sur l'interlocuteur qui se fait passer pour un autre, vente forcée ou sondage intrusif, informations capitales données par un interlocuteur à qui manque le courage de dire les choses déplaisantes en face, calomniateurs et maître chanteurs bien à l'abri sous le couvert de l'anonymat… Ce que le téléphone portable et internet ont apportés depuis n'ont pas rendu cette liste obsolète, et certains aspects s'y sont même développés, voire banalisés. C'est que la technologie implique un bon usage, du moins correct ou conforme, pour n'être pas dévoyée. Mais la recherche de la ruse, de la tromperie, de l'escroquerie semble avoir toujours été profondément enracinée dans l'être humain, et la technologie n'y peut mais. Ici et avec talent, Topor en rajoute même une couche psychopathologique qui réhausse Le coup du téléphone au niveau fantastique.

Un peu gratuite, La cendre de Fereydoun Hoveyda (de retour d'Iran, mais qui n'écrira plus dans Fiction par la suite) traite des pouvoirs de l'imagination et des rêveries d'un lecteur. Téléphoné, comme dirait Topor.



Plus de 10 000 vues sur ce site en moins d'un mois (nous venons de passer le cap des 150 000) - en concluerons-nous que nous avons plus de temps pour "surfer" en août ? Singapour, l'Allemagne et le Brésil (encore) tiennent le haut du pavé ; bonjour à vous, lecteurs non-francophones !

Aujourd'hui 12 août 2026, une éclipse presque totale va assombrir le crépuscule français. L'Espagne jouira, elle, du Soleil Noir. L'astre solaire ne va pas être le seul à s'éclipser, puisque quelques courtes semaines de vacances nous attendent à présent. Nous vous donnons rendez-vous le 02 septembre 2026 pour notre prochaine parution  : le Fiction Spécial n°9, deuxième volume de l'anthologie "Astounding stories", avant d'ouvrir une nouvelle année de publications en partage qui couvrira la globalité des parutions de 1967 et entamera 1968 ! Ca va chauffer !

05 août, 2026

Fiction n°147 – Février 1966

Après Daniel Walther en décembre 1965, c'est au tour d'un nouvel auteur, considérable par son influence sur le "petit" monde de la science-fiction française, de faire son entrée dans les pages de Fiction : Jean-Pierre Fontana - une entrée toutefois discrète par le banc d'essai, et sous un pseudonyme. Et sans la présence d'un texte conséquent pour occuper la moitié des pages, c'est une myriade de nouvelles bien concises qui nous est proposée ici, presque toutes restées sans publications ultérieures.


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Sommaire du Numéro 147 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 8 à 8, bibliographie


NOUVELLES


2 - Gordon R. DICKSON, Fido (Fido, 1957), pages 9 à 27, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

3 - Dean MacLAUGHLIN, Le Retour des pionniers (One Hundred Days from Home, 1964), pages 28 à 45, nouvelle, trad. Claude CARME *

4 - Jack SHARKEY, Escale sur la Glorieuse (The Glorious fourth, 1965), pages 46 à 63, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

5 - Ron GOULART, Les Vivres coupés (Nobody Starves, 1964), pages 64 à 77, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Fredric BROWN, Petite musique de nuit (Eine kleine Nachtmusik, 1965), pages 78 à 94, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

7 - Thomas OWEN, Le Chasseur, pages 95 à 97, nouvelle

8 - Russell KIRK, Le Pays des souches (Behind the stumps, 1962), pages 98 à 115, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

9 - Edgar PANGBORN, La Voglebête (Wogglebeast, 1965), pages 116 à 125, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

10 - Guy SCOVEL, Meurtre : facteur infini, pages 126 à 127, nouvelle *

11 - Sophie DARIA, La Révolte des femmes, pages 127 à 130, nouvelle *

12 - Colette DRION, Rossalid, pages 130 à 132, nouvelle *

13 - Gabriel DEBLANDER, Les Murs, pages 132 à 134, nouvelle *

CHRONIQUES


14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 136 à 145, critique(s)

15 - Bertrand TAVERNIER, Faites vous-même votre scénario, pages 146 à 147, article

16 - COLLECTIF, L'Argus du Film étranger, pages 148 à 149, article

17 - Roland STRAGLIATI, Notes de lecture, pages 150 à 152, critique(s)

18 - (non mentionné) , En bref, pages 153 à 153, article

19 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 156, critique(s)

20 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 158, courrier

21 - Gérard KLEIN, Chronique Théâtrale : L'Esclave de LeRoi Jones, pages 158 à 159, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Trois histoires de navigateurs de l'espace pour commencer. Comme le rappelle la rédaction en présentant la nouvelle de Dean MacLaughlin : " À présent que le vol spatial est devenu une réalité, on pourrait s'attendre à voir augmenter le nombre d'histoires qui en traitent. Mais ce serait méconnaître la vocation foncière de la science-fiction, qui est de toujours dépasser l'actuel. C'est pourquoi, au contraire, l'utilisation de ce thème va en diminuant. Et pourtant, il y a encore des choses intéressantes et émouvantes à dire à ce propos ". On repensera en effet à la Visite à la NASA de Pierre Strinati dans le numéro précédent. Les trois premières nouvelles de ce numéro en sont le pendant.

Dans FIDOGordon R. Dickson prolonge les péril d'une planète piège en imaginant un virus d'intelligence qui s'attaque à un équipage d'astrogateurs sur le chemin du retour. Cela commence avec un chat qui se met à parler… Bien menée jusqu'à une conclusion logique mais surprenante.


"N'importe qui pourrait aller dans l'espace." Voilà la problématique à laquelle est exposé cet autre équipage d'astronautes, de retour de la première expédition sur Mars. Durant les deux ans qu'a duré leur voyage, les vols spatiaux ont bénéficié de progrès gigantesques, mettant les distances interplanétaires à la portée de presque n'importe qui. Frappés d'obsolescence avant même la fin de leur mission, ces astronautes accepteront-ils d'être rapatriés sous de nouvelles conditions techniques ? C'est l'enjeu qui concerne Le retour des pionniers de Dean MacLaughlin, auteur dont le n°292 de Fiction (juillet-août 1978) dira : " Dean McLaughlin a fait ses débuts dans Astounding en juillet 1951 avec une nouvelle intitulée For those who follow after. Diplômé en littérature de l’Université du Michigan, mais passionné par tout ce qui touche à la science depuis son plus jeune âge, il n’écrit que de la science-fiction. McLaughlin est aujourd’hui libraire, ce qui lui laisse assez peu de temps pour écrire, hélas, mais il passe pour un homme d’une culture phénoménale pouvant parler en connaisseur de pratiquement n’importe quel sujet avec n’importe qui… ".

" des armes (…) consistaient en pistolets dont la technologie terrienne avait modifié le rayon laser classique pour en faire une mortelle épée dévastatrice, véritable arme absolue. Avec un seul de ces engins un homme isolé pouvait pourfendre, abattre et même décapiter une horde d'assaillants ennemis en quelques secondes. "
Jack Sharkey invente l'épée laser ! Dans Escale sur la Glorieuse, un troisième équipage, un peu plus réduit celui-ci, se destine lui aussi à revenir sur Terre après un séjour sur Vega IV ; à moins qu'il ne se décide à y rester, tant l'endroit semble paradisiaque. Jack Sharkey, très habile pour individuer ses protagonistes, nous propose lui aussi sa vision d'une planète piège.

Sans transition : la mécanisation des services de recherche d'emploi, et de ceux destinés aux minima sociaux, est censée les rendre infaillibles. Tous les habitués de ces services le savent : des complications peuvent survenir à tout moment, et les chaînes de conséquences fâcheuses durer au-delà du supportable. Il n'y a pas là d'injustice, car il n'y a pas de volonté propre, ni de juge humain, derrière cela, mais un simple dysfonctionnement peut bouleverser des destins déjà précaires. Voilà ce que Ron Goulart nous décrit dans Les vivres coupés - et malgré le rire provoqué par l'absurde, et par des androïdes servant leçons de morale et soupe populaire, il ne s'agit malheureusement pas de science-fiction. "Nul n'est affamé", son titre original, est bien la promesse difficilement tenue d'un état qui se veut protecteur ; et la faim de devenir le salaire de la marginalisation. Mais puisque la machine est infaillible, les marginaux doivent bien avoir mérité leur sort quelque part, n'est-ce pas ? Grinçant.


Avant-dernière parution du formidable Fredric Brown (dont la revue a souvent regretté qu'il délaissât la nouvelle pour le roman), et très bien construite comme cet auteur sait toujours le faire, Petite musique de nuit a le ton étonnant d'une nouvelle de Jean Ray, avec ses rues et ses maisons abandonnées et le parfum de soufre qui les accompagne. Jubilatoire.


Thomas Owen propose Le chasseur : une inversion des rôles de la proie et du chasseur dans une histoire de vampire courte et sans prétention.


On en dévoilerait presque trop si l'on comparait Le pays des souches avec L'abomination de Dunwich de H. P. Lovecraft. Même ambiance de coins reculés de Nouvelle Angleterre, même genre de famille encore plus isolée, et un agent de recrutement fédéral tenace et pragmatique pour pousser les portes interdites. L'épouvante y monte marche après marche vers un abrupt paroxysme signé Russell Kirk.


Bien construite, La Voglebête se rattache aux légendes du petit peuple, qui parfois s'empare des nourrissons. La confrontation avec le monde moderne et la morne vie de monsieur et madame tout-le-monde en fait une allégorie du désir, voire d'une amère mélancolie, comme souvent et toujours de façon appréciable chez Edgar Pangborn.


Un autre nouvel auteur publié ici en banc d'essai, mais qui comptera immanquablement dans le rayonnement de la SF française, et au sein des revues Fiction et Galaxie : Jean-Pierre Fontana, ici sous le pseudonyme de Guy Scovel. En 1966, Jean-Pierre Fontana est l'initiateur du fanzine Mercury ; il s'occupera plus tard du Festival de la Science-Fiction de Clermont-Ferrand (ses pénates), puis de la Convention nationale de la Science-fiction. On lui doit une intense participation à l'actuelle revue Galaxies. Pour les revues qui nous intéressent, il y publiera plusieurs articles et critiques à partir de 1970, et sera l'anthologiste du Fiction Spécial n°30 : Demain l'Italie (mai 1979).
En attendant… Meurtre : facteur infini pousse sans surprise et à son extrême le paradoxe du Voyageur imprudent déjà formulé par René Barjavel.


Sophie Daria, autrice d'un ouvrage sur Le Corbusier (Seghers, 1956), et d'un roman intitulé Adieu Docteur Petersen (Amiot-Dumont, 1956), déploie La révolte des femmes, et imagine un tournant social : celui du jour où les machines prennent (enfin !) le relai de toutes les tâches ménagères et offre une liberté totale aux femmes au foyer. Si l'enjeu est bien la femme libérée, Sophie Daria s'imagine, naïvement aussi, que ces femmes n'ont ni aspirations, ni désirs, ni imagination pour combler leur temps devenu loisir. Une victoire à la Pyrrhus, pourrait-on dire ; et l'époque allait encore signifiant qu'il y avait une place, et une seule, pour les femmes…


Rossalid, de l'inconnue Colette Drion, est une petite histoire conventionnelle de marche fatale vers un destin.



Gabriel Deblander, par contre, connaîtra une petite renommée d'écrivain en Belgique et y sera salué par une bonne poignée de Prix Littéraires. Ce sera d'ailleurs Jean-Pierre Fontana (encore lui) qui le publiera le premier dans son fanzine Mercury (n°1-2, janvier 1965), avec Les murs, la nouvelle ici présentée. Et dans un autre célèbre fanzine, Lunatique (n°58, novembre 1970), on pourra lire à son propos : " Il aime la science-fiction française quand elle a une certaine tenue (comme dans Fiction). Il la préfère alors aux productions anglo-saxonnes. C'est, croit-il, essentiellement une question d'approche. " Nous avons Jean-Pierre Andrevon, Philippe Curval, Gérard Klein, Guy Scovel, Daniel Walther..., et j'en oublie certainement, " dit-il.".
Les murs est une histoire stylisée, un peu énigmatique, pétrie d'angoisse à la mort. On en attend de plus conséquentes sur les promesses de celle-ci.



A l'occasion de la réédition de La cité de l'indicible peur de Jean Ray chez Marabout (qui poursuit son grand travail de réédition du maître gantois au format poche), c'est Francis Lacassin lui-même qui en fournit la recension, et nous éclaire sur le cas particulier de ce roman et sa filiation avec l'ensemble des aventures de Harry Dickson.

" (...) La cité de l'indicible peur a pour intérêt majeur de rassembler les thèmes, les décors, les archétypes et les obsessions qui font tout le charme de l'œuvre méconnue de Jean Ray œuvre contenue dans une centaine de brochures dont le héros, Harry Dickson, se meut dans un univers situé entre l'Olympique et le 221 B Baker Street. Ces cent brochures constituent autant d'esquisses ou d'arpèges de l'œuvre accessible de Jean Ray. (Peut-être s'apercevra-t-on que certaines esquisses s'affirment plus belles encore que l'œuvre achevée.)
Ainsi la mercerie et son déploiement de rubans, d'épingles, de chapeaux et de bonbons au miel, moderne caverne d'Ali Baba sur laquelle règnent de fausses vieilles filles aux instincts criminels, elle est apparue d'abord dans Le jardin des furies et Les yeux de la lune. La petite ville, la communauté paisible et respectable dont le calme est aussi trompeur que celui des eaux dormantes, Jean Ray les a déjà peintes dans Ce paradis de Flower Dale, Le monstre dans la neige, La statue assassinée, L'homme au masque d'argent, Les sept villas
Quant aux personnages de La cité de l'indicible peur, M. Triggs s'est d'abord manifesté aux côtés de Harry Dickson dans Les idées de M. Triggs, et l'archiviste libertin et faux monnayeur ne sont pas sans ressemblance avec son confrère des Yeux de la lune. Quant aux vieilles filles meurtrières, leur première apparition s'est produite dans La cité de l'étrange peur qui, en dépit de son titre, est d'un sujet différent de La cité de l'indicible peur mais qui lui a prêté quelques personnages : Lady Honnybingle (prénommée Florence dans la première version) et déjà favorisée d'un fauteuil de velours rouge.
Si l'on doutait de la dette que ce roman doit à l'épopée de Harry Dickson, il suffirait de comparer quelques textes. La scène du dîner offert par les sœurs Pumpkins à MM Dopner et Triggs a été reprise mot pour mot dans La cité de l'étrange peur. On y retrouve la même servante Molly, le même menu (augmenté il est vrai d'un pâté de pigeon) et les mêmes convives (moins M Triggs) portant les mêmes noms. Seul un échange d'état civil s'est produit entre l'hôtesse, Deborah Hasslop, et une invitée, Miss Pumpkins. Enfin l'aventure de l'Ombre de minuit quarante-cinq a été reprise mot pour mot, ici encore, dans une aventure de Harry Dickson de même titre, au nom du célèbre détective a été substitué celui de Maple Repington.
On le voit, La cité de l'indicible peur s'avère féconde en exégèses. La nouvelle édition qu'en offre la collection Marabout possède un attrait supplémentaire en la postface de Jacques van Herp, à qui nous devons la meilleure étude de l'œuvre de Jean Ray et d'autres articles sur lui dans le numéro spécial de Fiction qui lui était consacré . On ne peut lire sans émotion ce texte de van Herp, car l'auteur, cédant la parole à Jean Ray, reproduit des confidences enregistrées au magnétophone peu avant sa disparition. Jusqu'ici peu loquace sur lui-même, Ray nous conte son enfance, ses fugues, son passé peu connu de dompteur de fauves, l'histoire de sa grand-mère, une indienne Sioux. Et comme si le sort avait voulu ménager la pudeur du vieil écrivain, ces révélations intimes nous parviennent maintenant qu'il est mort.

Francis LACASSIN.


Cette postface, document précieux s'il en est puisqu'il reprend les propres dires du maître gantois, est repris à la fin de notre page dédiée à Jean Ray, et c'est ICI.

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