10 juin, 2026

Fiction n°144 – Novembre 1965

Première partie d'un roman resté inédit depuis de Poul Anderson, sur des actes de pirateries des temps galactiques - et non sans un certain romantisme peut-être un peu suspect ; suite des aventures de Davy, le jeune héros "post-apo" d'Edgar Pangborn ; et de petites mignardises qui ne sont pas les moins intéressantes.

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Sommaire du Numéro 144 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 8 à 8, bibliographie

NOUVELLES


2 - Poul ANDERSON, Corsaire de l'espace (Marque and Reprisal, 1965), pages 9 à 88, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - Gérard TORCK, De topaze et d'azur, pages 89 à 94, nouvelle *

4 - Jean-Michel FERRER, Blanchitude, pages 95 à 95, nouvelle *

5 - Edgar PANGBORN, Une guerre sans importance (A War of No Consequence, 1962), pages 96 à 123, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Randall GARRETT, Le Mustang (Mustang, 1961), pages 124 à 130, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

7 - Fritz LEIBER, Le Héros (Success, 1963), pages 131 à 133, nouvelle, trad. Christine RENARD *

CHRONIQUES

8 - Francis LACASSIN, Rider Haggard ou le poisson et les étoiles, pages 134 à 140, article

9 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 148, critique(s)

10 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 149 à 151, courrier

11 - Guy ALLOMBERT, Fantastique à la télévision. La Quatrième Dimension, pages 153 à 157, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Un roman inédit de Poul Anderson (annoncé en trois parties), mais curieusement très bavard, parfois inutilement, et dont les péripéties ne reposent que sur des échanges diplomatiques entre Terriens, colons abandonnés à leur sort, et extraterrestres fourbes. Le héros de l'aventure se joue des tentatives de paix jugées lâches et irresponsables, et prend quasi seul la décision d'une mission de sauvetage de colons laissés pour morts. On retrouve bien la mentalité un peu viking de Anderson, dans ce Corsaire de l'espace, et sa façon de tourner les situations à l'avantage d'un héroïsme un peu fanatique. Ici, l'action ne démarre qu'à la fin, et l'on espère une seconde partie plus trépidante.

Ajoutons, pour la petite histoire, qu'elle eut une genèse amusante. C'est en effet Francis Carsac qui en fut l'inspirateur, lors d'un voyage aux États-Unis où il rencontra Poul Anderson, avec lequel il correspondait déjà depuis des années. Carsac s'était plaint à Anderson de ce que, dans la science-fiction américaine, la colonisation des planètes soit toujours le fait des Anglo-Saxons. Anderson lui promit en retour de montrer un jour une planète colonisée par les Français. Ce qu'il a fait ici avec la planète Nouvelle-Europe, où il est même question d'une rivière appelée Carsac !

Et la rédaction d'enchaîner :

Reste l'angle politique ou, si l'on veut, idéologique. Sur ce plan, Anderson manifeste une fois de plus (comme dans Pas de trêve) des positions quelque peu réactionnaires. 

Pour Gérard Torck, Mars est une planète piège De topaze et d'azur. Belle concision.


Un brouillon de Jean-Michel Ferrer, intitulé Blanchitude, où l'on voit que ce n'est pas suffisant d'inverser noir et blanc pour sensibiliser à la lutte contre la ségrégation. Le langage mérite d'être questionné.


Suite des aventures de Davy témoin d'Une guerre sans importance, par Edgar Pangborn. Il n'y a plus rien de SF dans cet épisode, juste les répétitives tentatives de fugue de Davy et un plaidoyer simple contre la guerre et pour l'initiative individuelle. On sent toutefois qu'une suite est à venir.


Après le Pégase génétiquement modifié, Le mustang mutant… À moins qu'il ne s'agisse d'autre chose, dont nous laisserons la surprise, mais qu'il nécessite d'avoir "le cœur pur" pour daigner l'approcher. Randall Garrett écrit sa nouvelle en creux, ce qui est assez habile.


Une petite fable de Fritz Leiber qui démonte gentiment les appétits de puissance d'un Héros allégorique. Plaisant et concis.



On notera un petit tour d'horizon de la première diffusion en France de "La quatrième dimension". Pour la petite histoire, alors qu'aux Etats-Unis la série vient d'achever sa cinquième et dernière saison (avec son 156ème  et ultime épisode), il semblerait que le public français n'était pas prêt pour ce type de divertissement. Sur les douze (ou treize ?) épisodes achetés par l'ORTF, la diffusion de la série sera interrompue après le dixième épisode, et une vague de protestation de la part des téléspectateurs (qui s'exprimaient alors par courrier).

Il faudra attendre 1984 et l'initiative des frères Bogdanoff (notre photo ci-contre) pour retrouver une grande partie des épisodes dans leur émission "Temps X". A noter que le doublage français effectué en 1965 ayant disparu, les version française à dater de 1984 seront toutes des créations originales pour l'occasion.


03 juin, 2026

Fiction n°143 – Octobre 1965

De très bonnes signatures pour des récits restés pour la grande majorité sans édition ultérieures - un numéro collector, donc ! On y remarquera l'entrée du nouveau Gérard Torck, qui proposera quelques nouvelles à Fiction et un peu plus tard à la revue "Horizons du Fantastique". Un numéro qui ne laisse pas sur sa faim, à mordre à pleines dents.

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Sommaire du Numéro 143 :


1 - (non mentionné) , Vous lirez bientôt dans "Fiction", pages 8 à 8, bibliographie


NOUVELLES


2 - Chad OLIVER, L'Esprit gardien (Guardian Spirit, 1958), pages 9 à 50, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - Avram DAVIDSON, La Sixième saison (The Sixth Season, 1960), pages 51 à 63, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

4 - Gérard TORCK, Celui qui se souvenait, pages 64 à 69, nouvelle *

5 - Nathalie HENNEBERG Le Soleil de Thulé, pages 70 à 113, nouvelle

6 - Ward MOORE, Le Mystérieux laitier (The Mysterious Milkman of Bishop Street, 1965), pages 114 à 128, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

7 - Jacqueline H. OSTERRATH, Pour le meilleur et pour le pire, pages 129 à 140, nouvelle *

 

CHRONIQUES


8 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 149, critique(s)

9 - (non mentionné) , En bref, pages 151 à 151, article

10 - Alain DORÉMIEUX & Jacques GOIMARD, L'Écran à quatre dimensions, pages 152 à 158, article

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


"(…) il y a le fait que des régions sous-développées constituent un bien médiocre marché pour une civilisation industrielle. Le développement de la propulsion ionique avait permis de développer le commerce interplanétaire et les usines terriennes n'étaient pas prévues pour construire en série des pointes de flèches. Si on veut vendre des postes de télévision, il est préférable de développer préalablement l'énergie électrique. Si on désire vendre des tracteurs, il serait souhaitable que l'agriculture ait déjà été inventée. Si on s'adresse aux consommateurs, une population nombreuse et prospère vaut vieux qu'une tribu squelettique et affamée.

L'esprit humain est ainsi fait qu'il est capable de justifier par des arguments humanitaires les causes les plus détestables. Il vous démontrera que toutes ses entreprises, depuis les Croisades jusqu'à la traite des esclaves, lui ont été inspirées par les sentiments les plus nobles et les plus désintéressés."

"Et pan pour le Plan Marshall !", pourrait-on ajouter à cet extrait de L'Esprit gardien. Chad Oliver, en sa qualité d'auteur américain, ne pense peut-être pas être si subversif pour un lecteur européen. On apprécie tout de même le détachement anthropologique dont il a toujours fait preuve, du fait de sa formation professionnelle. Dans cette veine qu'il nourrit avec talent, Chad Oliver nous propose de reconsidérer le sauvage par rapport au primitif, le progrès comparé à la pérennité des traditions, la technologie en balance avec l'harmonie. Confronté à une peuplade sur une planète colonisable, son héros doit percer le mystère des indigènes qui ne connaissent ni enfants, ni vieillards, ni même sens de l'Histoire…


Un autre récit d'observation scientifique, plus physiologique et climatologique qu'anthropologique cette fois-ci, avec La sixième saison, par une équipe de chercheurs sur une planète de l'étoile Vega. L'enjeu en est la compréhension du mystère de la disparition d'un premier équipage, et celle du cycle de vie d'une racine locale permettant de rallonger conséquemment la vie. On ricanera de bon cœur avec cette nouvelle (encore une fois gastronomique) de Avram Davidson.


Une évasion, une cavale, une ville brûlée de soleil et vide de ses habitants… Dans un style singulier et énigmatique, Gérard Torck cherche à nous faire entrevoir des périls qu'on peine un peu à cerner. Mais c'est cette confusion qui fait tout le piquant de Celui qui se souvenait.

A propos de Gérard Torck, la revue déjà citée "Horizons du Fantastique" dira dans son numéro 11 (juin 1970) :

Gérard TORCK : Quelques nouvelles dans « Fiction », poète et auteur de S.F. en puissance et déjà accompli, promet beaucoup et ne nous décevra certainement pas.

L'auteur y fera les déclarations suivantes :

" Avec le retour en force de la SF. française, je pense reprendre de vieux rêves, comme un roman d'Héroic Fantasy, ainsi qu'un ensemble de nouvelles qui se présenterait sous forme de saga du temps actuel : le fantastique en H.L.M..." (...)  Je ne pense pas qu'on puisse parler d'une S.F. française ou même européenne. La S.F., comme le roman policier « thriller », placée dans le contexte américain, se reconnaît immédiatement car il existe une unité de ton, de vision, malgré et peut-être surtout à cause de la multiplicité des talents, qui ne trompe pas les amateurs. La S.F. française n'est pas « une », mais elle souffre surtout d'une dispersion des talents et du manque d'intérêt des lecteurs. (…)  L'âge d'or de la S.F. [française] est arrivé il y a quelques années lorsque N.-C. Henneberg, Carsac, Kije et autre Barbet faisaient sortir leurs œuvres. Malheureusement pour eux et pour nous, le lecteur français n'était pas prêt. Aujourd'hui, les « ténors » français ont peu à peu laissé la S.F. dans l'ombre pour s'occuper d'autres branches de la littérature. (…) Les collections [de SF] actuelles, revues, etc. n'encouragent pas les auteurs français, lesquels ne sont pas connus du public ; le cercle infernal est toujours bouclé ! Il reste à un éditeur de prendre le risque — certainement important — de lancer une revue ou une collection de S.F. littéraire, c'est-à-dire bien écrite, structurée, vivante, dont les héros sont vrais, et qui s’ouvrirait en priorité aux auteurs français. (…) Je pense que les petits fanzines sont une bonne chose, un peu comme le cinéma d'avant-garde à ses débuts : travail bâclé, mais qui permet à tous les fans de lire ou d'écrire sans subir les contraintes des circuits commerciaux. Mais il est nécessaire que ces fanzines quittent très vite, dès qu'ils ont une certaine clientèle, la formule polycopiée pour déboucher sur le semi-professionnel de façon à ne pas tourner en rond. Grâce à eux, la S.F. française s'est maintenue dans des courants peut-être souterrains mais qui permettront à des nouveaux talents de s'imposer un jour. (…)  La spéculation sur les livres [à savoir les anciennes éditions chez Fleuve Noir ou Le Rayon Fantastique que se disputent les collectionneurs] recouvre, à mon avis, une forme de snobisme, mais surtout une très grande soif de retrouver les bons vieux textes, car la clientèle se renouvelle et les jeunes cherchent les classiques, avec la loi de l'offre et de la demande… "


Mêlant comme à son habitude mythologies antiques et enjeux galactiques, Nathalie Henneberg nous propose dans Le Soleil de Thulé de revisiter Faust et la jeunesse éternelle proposée ici à un astronaute réputé d'une part pour sa longévité (car vieilli moins vite du fait de nombreux voyages à la vitesse de la lumière) et d'autre part pour sa grande sapience, dans un univers décadent et assoiffé de vie nouvelle. Mais c'est toujours par un retour aux mythes premiers que ce renouvellement se fait chez cette autrice au talent certain, mais un peu monomaniaque dans ses inspirations (une insurpassable Atlantide, notamment).


Encore un peu de gastronomie après Avram Davidson, avec Le mystérieux laitier de Ward Moore… mais en apparence seulement. Fiction rapproche cette nouvelle de La choucroute de Jean Ray, mais elle en est en réalité le contrepied, et pose surtout et comme si de rien n'était le souci de l'absence de tendresse en notre vallée de larmes. Et si, à l'instar d'un séduisant démon tendant ses pièges, on imaginait un être inversement peu affable mais prolixe de bons augures et facilitateur pour toute chose, ne serait-ce pas aussi éprouvant pour son bénéficiaire ? Car finalement, rien ne vaut pour l'être humain la satisfaction du libre-arbitre, même illusoire.


Encore un thème classique pris à contrepied, Pour le meilleur et pour le pire ; malgré un démarrage plus proche de la comédie de mœurs que du récit insolite, malgré toutes les apparences d'un soupçon de fantastique que l'on voit venir et que l'on croirait complètement éventé,  Jacqueline Osterrath arrive à ses fins avec un récit à chute inattendu. Habile.



Après le succès inattendu (pour Maurice Renault, directeur de publication chez OPTA, mais pas pour Jacques Sadoul à l'initiative de cette publication) du "Fondation" d'Isaac Asimov en version luxueuse, une nouvelle collection s'apprête à être lancée sur le marché. Les amateurs auront deviné qu'il s'agit de la prestigieuse collection "Club du Livre d'Anticipation", ou C.L.A., qui verra de nombreux auteurs de qualité bénéficier d'éditions soignées et illustrées, et souvent de textes par ailleurs inédits, dans des tirages limités à 4000 exemplaires en moyenne. A cela vont s'ajouter dans la même période les débuts de la collection "Galaxie Bis" (voir Galaxie n°13), ce qui témoigne d'une belle santé éditoriale des éditions OPTA, malgré la raréfaction d'autres collection dédiées à la SF. Voici l'annonce que fait ce numéro 143 de Fiction des débuts du CLA (construite sur le modèle du Club du Livre Policier) :


Naissance du Club du Livre d'Anticipation

Devant le succès remporté par notre édition intégrale de FONDATION, nous avons le plaisir d'annoncer la création du CLUB DU LIVRE D'ANTICIPATION.

Ce club se propose d'éditer, à raison de quelques ouvrages par an, les meilleurs titres de la littérature de science-fiction, et ses auteurs les plus prestigieux, en des volumes reliés dignes d'une bibliothèque.
Après FONDATION, premier titre du Club du Livre d'Anticipation (voir page ci-contre), nous présenterons, en novembre prochain, un volume réunissant deux romans d'A. E. van Vogt qui se font suite.
Tous détails seront donnés à ce sujet dans notre prochain numéro.


Les amateurs que nous sommes se réjouissent souvent de l'évasion bon enfant que propose Jack Vance. Dans ce numéro de Fiction, Demètre Ioakimidis nous propose sa recension du roman "Les langage de Pao", en Présence du Futur (et que nous vous proposons en bonus dans l'édition J'ai Lu, en cliquant sur la couverture ci-dessous). On le verra, Ioakimidis n'est pas à proprement charmé par le roman, bien qu'il en apprécie le style ; ses critiques sont toutefois pertinentes, et ne nous pousserons pas à bouder notre plaisir.

Dextreclik en Paonais

Jack Vance

Les langages de Pao

Ce roman combine deux thèmes, dont le premier est de nature sociologique, et dont le second relève de l'aventure pure et simple. L'un et l'autre de ceux-ci sont intéressants en eux-mêmes, mais ils sont traités de façon parfois décevante. Leur combinaison eût pu donner quelque chose de très vivant, mais Jack Vance en a tiré un roman qui, en dépit de passages excellents, laisse le lecteur sur sa faim.


C'est au thème sociologique que se rapporte le titre. La planète Pao est apparemment un monde jadis colonisé par des Terriens, et habité par les descendants de ces colons. Indolents et paisibles, les Paonais se contentent d'une culture en stagnation. Ils parlent une langue qui correspond à leur indolence et à l'apathie avec laquelle ils s'accommodent d'assassinats occasionnels dans leur dynastie régnante. À la suite d'un tel assassinat, un « sorcier » originaire d'un monde voisin propose un plan audacieux pour sortir les Paonais de leur torpeur : la création d'idiomes différenciés pour les divers groupes sociaux, chacun de ces idiomes étant fabriqué de manière à stimuler la créativité propre d'un groupe. Le sujet est intéressant, et Vance le rend tout aussi vraisemblable que le parler « socialiste » standardisé décrit par George Orwell dans 1984


Les aventures sont celles de Béran Perasper, héritier légitime du trône de Pao, que le « sorcier » Palafox emmène sur sa propre planète, pour le soustraire au danger et l'élever. Palafox n'est pas sorcier, en réalité, mais un savant ambitieux qui entend utiliser le jeune prince comme un outil en vue de sa propre conquête de Pao. Béran combinera donc des éléments culturels du monde de Palafox avec ses caractères innés de Paonais.


L'astuce de l'auteur consiste à faire sentir que le monde de Palafox comporte ses propres faiblesses – bien que celles-ci restent naturellement invisibles aux tranquilles Paonais. La principale est une sorte de sclérose due à une tradition trop strictement observée : importation de femmes étrangères destinées à l'enfantement de fils, modification du corps du « sorcier » pour en faire une sorte de super-organisme de robot, patriarcat myope et égoïstement replié sur lui-même. De son éducation, Béran tirera des traits qui s'uniront à ceux de sa propre race pour surprendre finalement Palafox.


Tout cela est ingénieux, et correctement traduit par Élisabeth Gille. L'échec de l'auteur provient de la difficulté qu'il y a à rendre également intéressants les événements individuels et ceux qui affectent l'ensemble d'une vaste collectivité. Jack Vance raconte plus aisément les premiers que les seconds : ses scènes de batailles et de révolutions n'ont pas le mouvement de celles de Poul Anderson, de telle sorte que le lecteur les considère avec une certaine indifférence.


Conscient sans doute de cette faiblesse, l'auteur adopte parfois le point de vue distant de l'historien – avec plus de bonheur, il faut le souligner – et il en résulte une inégalité dans l'équivalent de ce que les peintres appellent la matière.


L'ensemble n'est pas dénué d'intérêt, il s'en faut de beaucoup ; mais les idées utilisées eussent mérité un traitement plus soigné, avec un meilleur contrepoint des deux thèmes principaux.


Demètre IOAKIMIDIS

27 mai, 2026

Fiction n°142 – Septembre 1965

Un goût prononcé pour le conte, et ce que la science-fiction peut y apporter de merveilleux, domine le début de ce numéro qui fait la part belle à de nouveaux auteurs, mais tous restés impubliés depuis, et qui ne feront qu'un passage éclair dans la revue. 


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Sommaire du Numéro 142 :

NOUVELLES


1 - Simon Sigvart JOHNSON, La Maison près du pommier sauvage (The House by the Crab Apple Tree, 1964), pages 5 à 31, nouvelle, trad. Claude CARME *

2 - Jane BEAUCLERCK, Nous servons l'Astre de Liberté (We Serve the Star of Freedom, 1964), pages 32 à 50, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

3 - Jon DeCLES, Cantilène (Cantabile, 1964), pages 51 à 62, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

4 - Frank A. JAVOR, Le Triomphe de Pégase (The Triumph of Pegasus, 1964), pages 63 à 92, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

5 - Roland TOPOR, Une fée pas comme les autres, pages 93 à 97, nouvelle

6 - Jean-Michel FERRER, Miracle d'une nuit d'été, pages 98 à 100, nouvelle *

7 - Bruce BURN & Maxim JAKUBOWSKI, J'ai besoin de toi, pages 101 à 109, nouvelle *

8 - Joseph WHITEHILL, L'Autre (In the House, Another, 1960), pages 110 à 113, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

9 - Michel MARDORE, Histoire du boucher, pages 114 à 125, nouvelle *


CHRONIQUES


10 - COLLECTIF, Faut-il brûler les anthologies Planète ?, pages 126 à 131, article

11 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 133 à 135, courrier

12 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 137 à 145, article

13 - (non mentionné) , En bref, pages 146 à 146, article

14 - Pierre VERSINS, Une porte peut être ouverte et fermée (suite et fin), pages 147 à 159, article *


* Nouvelle / article resté/e sans publication ultérieure à ce numéro.


Il y a quelque temps, nous nous étions juré de ne plus admettre d'histoire d'humanité retournée à un état semi-primitif, après une dévastation atomique. Un tel thème est en effet en voie de prendre place au rang des plus grands poncifs actuels de la science-fiction. Si nous faisons aujourd'hui une dérogation en faveur de ce récit, ce n'est pas qu'il en renouvelle le fond ; c'est que, tout simplement, il témoigne d'une vérité d'évidence : le fait que son auteur est de la race des vrais écrivains.
Ainsi Fiction présente t-il Simon Sigvart JOHNSON et sa nouvelle La Maison près du pommier sauvage. Bien que l'on perçoive bien la défiance de la rédaction (d'Alain Dorémieux sans doute) envers une SF pessimiste et désespérée, cela ne l'empêche pas de surcoter un peu le style de cet écrivain qui use de phrases aussi simples que l'esprit de sa protagoniste principale. La nouvelle est toutefois prenante, et la noirceur de cette vie de survivants condamnés à la violence, la faim et la peur des prédateurs - humains ou animaux - glace le sang. Il y a de la péripétie, un décor, des personnalités, mais l'enjeu et le propos demeurent malgré tout assez superficiels, comme si l'on passait à côté du sujet réel.


Un langage ritualisé qui évoque le conte, des stades technologiques qui se confrontent, une civilisation proche des phalanstères de Fourier où chaque passion trouve son territoire d'élection, tout est charmant dans Nous servons l'Astre de Liberté. La fin, un peu abrupte, nous invite à en souhaiter des suites. Son autrice, Jane Beauclerck, est plus connue sous son nom de poétesse M. J. Engh, surtout pour son roman allégorique Arslan (1976, VF Coll. Lunes d'encre - Denoël 2016).


Dans Cantilène, là encore une ambiance de conte, et pour le cas il s'agit là d'une reprise de La Belle et la Bête, avec quelques éléments science-fictionnels qui ne font office que de décor. Mais le style de Jon DeCles y est agréable.


Le Pégase en VO
par Emsh.

Bien qu'un peu bavarde, Le triomphe de Pégase pourra rappeler le ton des péripéties de Cergue et Arnaud, les deux compères de l'impossible créé par Sheckley. Même sens du défi à la logique, même mouvements inattendus qui finalement rendront service à deux attachants galériens... Plaisante démonstration de F. A. Javor qu'un mythe ne saurait être le creuset d'inventions, mais bien l'expression d'un sublime impossible.


Cruauté quand tu nous tiens, Roland Topor n'est pas très loin… On ricane à ce "coup des trois vœux" d'Une fée pas comme les autres que n'aurait pas renié Pierre Gripari.


Fiction rapproche Miracle d'une nuit d'été à L'appel des sirènes de Avram Davidson et Randall Garrett (in Fiction n°140). Nous n'en dirons pas plus pour ne pas déflorer cette nouvelle à chute, mais Jean-Michel Ferrer y affirme ses formes courtes et vite brossées. Efficace, toutefois.


J'ai besoin de toi, signé du franco-britannique Maxim Jakubowski, et de Bruce Burn, néo-zélandais très actif dans le "fandom" ("ParaFANalia", "Meet", "Sizar"), témoigne d'un style très soigné et d'une construction narrative intelligente pour une histoire érotique de lycanthropie. On sent la cruauté latente d'un fatum farceur, et les proies sont plus nombreuses et ambigües qu'on ne le pourrait croire.


L'autre, de Joseph Whitehill, est une nouvelle à chute qui repose sur une astuce, mais guère plus.


L'histoire du boucher, en revanche, manie aussi des effets, mais sans viser la chute. Car tout est déjà dit dès le début, "le pire a déjà eu lieu", et c'est l'intuition d'un malheur, et l'imagination paranoïaque qui l'accompagne, qui en fait tout le sel. Et puis le malheur arrive, comme un ultime jalon sur le chemin de l'effroi que nous fait emprunter Michel Mardore. Un bon moment, l'air de rien.




Entre Fiction, fondée en 1953 grâce au concours de Jacques Bergier, et Planète, revue fourre-tout d'ésotérisme et de littérature de l'étrange fondée par ce même Bergier et Louis Pauwels en 1961, la guerre est déclarée ! C'est Jacques Sternberg qui en fera les frais le premier, en sa qualité d'anthologiste d'occasion. Nous vous proposons l'intégralité d'un article bien cinglant qui occupe dans ce numéro la place allouée d'habitude à la Revue des livres : 


Faut-il brûler les anthologies Planète ?

Les chefs d'œuvre mutilés
par BRUNO WAUTERS


Disons-le tout net, la dernière née des Anthologies Planète, Les chefs-d'œuvre de l'épouvante, est une assez belle imposture. Et nous craignons qu'il ne faille appliquer cette même épithète aux trois recueils antérieurement « fabriqués » par le brain trust qui nous donne le présent ouvrage [ Il s'agit des Chefs-d'œuvre du crime ; de ceux du Sourire ; de ceux, enfin, de l'Érotisme.]

Expliquons-nous : une vingtaine des récits qui le composent – soit le tiers de l'ensemble – sont abominablement tronqués. Pour certains, on peut même parler de massacre tant les coupures y abondent. Ce sont par exemple : L'araignée de Hans Heinz Ewers ; La chambre n° 13 de Montague R. James ; L'araignée crabe d'Erckmann-Chatrian ; La chambre dans la tour de E.F. Benson ; Qu'était ce ? de Fitz James O'Brien. Pour ne rien dire de La Vierge de fer de Bram Stoker dont on a supprimé, entre autres, l'épisode qui donne son titre à l'original anglais – The squaw – et qui préfigure, qui explique surtout, l'horrifique vengeance d'une chatte autour de quoi s'articule la nouvelle.

D'autres récits ont sensiblement moins souffert, mais sont toutefois inutilement mutilés. Cela va de quelques lignes coupées ici et là à d'entiers paragraphes escamotés ; le tout cisaillé au petit bonheur la chance. Citons : Le train de minuit d'Alfred Noyes ; La présence désolée de Thomas Owen ; La spécialité de la maison de Stanley Ellin ; La nuit face au ciel de Julio Cortazar ; Tranche de nuit de Poul Anderson ; Le masque d'argent de Hugh Walpole ; Véra de Villiers de l'Isle-Adam, et, tout particulièrement, La marée monte de Carl Stephenson. 

Par ailleurs, les compilateurs ont cru devoir débaptiser, à leur habitude, plusieurs des textes publiés. Chose plus grave encore, ils ont purement et simplement supprimé trois des quatre notes qui accompagnent ordinairement La bibliothèque de Babel, lesquelles – comme toujours chez Borges – sont parties intégrantes du récit. Notons aussi qu'on a omis de citer les traducteurs des divers textes étrangers ; qu'on attribue Là-bas et ailleurs – recueil de Charles Beaumont – à Clifford Simak ; que les copyrights sont assez souvent fantaisistes. Quant au Dictionnaire des auteurs, par quoi s'achève le volume, il est visiblement bâclé et aurait gagné à plus de précision, plus d'objectivité : Benson s'y voit gratifié d'initiales erronées – H.F. au lieu de E.F. ; O'Brien, prénommé James Fitz – au lieu de Fitz James ; et le nom de Buzzati, orthographié Buzatti.

Mais on se doute bien que tout cela a été fait par-dessous la jambe ; avec cette suffisance, cette désinvolture chères aux « surhommes » de Planète et qui ne sont, peut-être, que quelques-unes des qualités requises pour accéder à cette « Seconde Renaissance » dont ils nous rebattent les oreilles.

Nous allions oublier la préface. Jacques Bergier (qui omet, pour une fois, de nous parler de sa correspondance avec Lovecraft) y étale – un peu confusément, il faut bien le dire – ses connaissances encyclopédiques. Nous ne doutons point de l'infaillibilité de son omniscience ; encore qu'il écrive Robert Lewis Stevenson pour Robert Louis. Mais nous sommes bien obligés de lui faire remarquer que lorsqu'il écrit : « Elle (l'anthologie) est cependant unique en langue française », il doit avoir un trou de mémoire. En fait, nous connaissons au moins trois autres ouvrages français similaires et antérieurs aux Chefs-d'œuvre de l'épouvante : Les maîtres de la peur d'André de Lorde et Albert Dubeux (1927) ; Les plus belles histoires de peur, recueillies par Marcel Berger (1942) ; et, surtout, la très importante Anthologie du Fantastique de Roger Caillois (1958), dont un sous-titre précise qu'on y trouve « soixante récits de terreur », et qui témoigne, elle, en même temps que d'un grand respect des auteurs et de leurs œuvres, d'une indiscutable probité intellectuelle. [ Gallimard en donnera prochainement une nouvelle édition augmentée, qui comportera deux volumes. ]

Pour Jacques Sternberg, principal responsable de ces Chefs-d'œuvre de l'épouvante, nous avons eu tort de lui accorder, des années durant, trop d'importance et de le prendre au sérieux. Décidément, nous l'aimions mieux autrefois ; alors que venant d'arriver à Paris, il mettait, modestement, la dernière main au premier numéro du Petit Silence Illustré.

Portons cependant au crédit de son entreprise un choix qui serait presque constamment excellent si les textes qui le composent n'étaient aussi scandaleusement tronqués. Disons tout de même qu'exception faite d'une assez belle histoire de Theodore Sturgeon, Les mains de Bianca, on ne trouve guère là d'inédits et que c'est bien dommage. Disons aussi que La musiqued'Erich Zann n'est pas l'une des meilleures nouvelles de Lovecraft ; que nous aurions préféré lire Le comte Magnus de Montague R. James, plus parfait, plus impressionnant encore que sa Chambre n° 13 ; que Le couloir de Marina de Gerg nous a semblé passablement ennuyeux ; et qu'il doit bien exister d'autres auteurs français contemporains au moins aussi « épouvantables » que le sont ici les seuls Roland Topor et André Ruellan. Mentionnons, enfin, les très nombreuses illustrations – peintures et dessins – lesquelles, comme il est de règle pour les anthologies Planète, sont presque toutes de premier ordre. Nous avons particulièrement apprécié celles qu'ont signées Paul Delvaux, Remedios Varo, Claude Serre, Roland Cat, François Béalu, Isabelle Drouin, Claude Joubert, Mignard, et Gourmelin à qui l'on doit aussi, en plus de l'inquiétante couverture, les pages de garde et les frontispices qui ne sont pas les moins réussis. 

Tout cela, qui ne fait malheureusement pas des Chefs-d'œuvre de l'épouvante l'ouvrage de base qu'on aurait aimé conserver dans sa bibliothèque, n'en constitue pas moins un fort beau volume, un livre-objet infiniment agréable à regarder. Et nous ne doutons point que les précieuses de l'effroi, celles-là mêmes qui se pressaient, il y a six mois, au cinéma « Le Dragon » afin d'y assister au « Congrès International de l'Abominable », nous ne doutons point qu'elles ne se l'arrachent pour le laisser ostensiblement traîner sur la table basse de leur boudoir…

Mais peut-être bien les compilateurs n'avaient-ils pas d'autre ambition.

Bruno WAUTERS


Les chefs-d'œuvre de l'épouvante, rassemblés et présentés par Jacques Sternberg, Alex Grall et Jacques Bergier : Anthologie Planète, diffusion Denoël.


La réponse de
JACQUES STERNBERG

1° Aucune coupure n'a été opérée dans les nouvelles suivantes que Wauters prétend tronquées ou mutilées :

Le train de minuit par Noyes.

La présence désolée par Thomas Owen.

La nuit face au ciel par Julio Cortazar.

Le masque d'argent par Hugh Walpole.

Véra par Villiers de l'Isle Adam. Sur ce point, l'affirmation de Wauters est pure calomnie.

 

2° Les coupures opérées dans les nouvelles 

La chambre dans la tour par E.F. Benson

La spécialité de la maison par Stanley Ellin

Tranche de nuit par Poul Anderson

Qu'était-ce ? par Fitz James O'Brien se limitent à quelques répétitions et une ligne par ci par là. J'admire le planning de Wauters qui a vraiment du temps à perdre : il a dû consacrer bien des heures à repérer les quelques coupures.

 

3° Seules les nouvelles suivantes ont fait l'objet de coupures proprement dites :

La vierge de fer par Bram Stoker.

La chambre n° 13 par M.R. James.

L'araignée-crabe par Erckmann-Chatrian.

Sans la moindre prétention, je puis affirmer que ces trois nouvelles qui sont longues et fort mal traduites ont gagné à être coupées. Cela ne les mutile pas, cela les bonifie. On sait depuis longtemps que les écrivains devraient se méfier de leur amour des phrases, des digressions et des mots. À vrai dire, il y aurait même eu avantage, non pas à opérer quelques coupures dans ces textes-là, mais à les retraduire ou les rewriter de fond en comble. Quant à la nouvelle de Chatrian – la plus faible de l'anthologie placée en dernière minute pour remplacer un texte – moins il en reste, mieux cela vaut. 

 

4° Nous sommes, que je sache, absolument libres de donner à une nouvelle inédite en français le titre que nous voulons. Cela se fait sans arrêt dans Fiction et partout ailleurs.

Je n'ai débaptisé que deux nouvelles à part cela Le plus dangereux des gibiers par Connell et Aux yeux de l'enfant par Charles Fritch.

Ce n'est pas un grand crime de lèse-auteur à mon sens.

 

5° Mea culpa pour Buzzati. Quoique je sois un des premiers lecteurs du Désert des Tartares du même Buzzati – à une époque ou Wauters lisait peut-être Mauriac – j'ai toujours cru que son nom s'écrivait Buzatti. Cela peut arriver. On a de ces images fausses dans l'œil, parfois. Une erreur anodine n'est pas une accablante preuve d'inculture.

D'ailleurs, Buzzati lui-même est moins royaliste que M. Wauters. Il a simplement été heureux de se voir publier dans une anthologie de l'épouvante et n'a piqué aucune crise de nerfs en voyant son nom mal orthographié. Mais on sait que les critiques sont plus chatouilleux que les auteurs. C'est leur impuissance qui veut cela.

 

6° Mea culpa également pour avoir confondu un ouvrage de Charles Beaumont avec le recueil de Clifford Simak. Mais cela cause tellement de plaisir aux criticaillons de relever de petites erreurs de se genre… On aurait presque tort de s'en priver. Il faut bien qu'ils vivent, eux aussi.


Point final
par ALAIN DORÉMIEUX

Bruno Wauters accuse ; Jacques Sternberg – au nom de Planète – conteste. Le mieux dans ce cas est encore de laisser parler les chiffres. Ceux-ci sont d'ailleurs éloquents.
1° Il y a bien eu des coupures dans les nouvelles « calomniées ». Dans Véra, dix lignes ont sauté à la dernière page ; dans La présence désolée, sept lignes à la première page. Dans les autres, quelques lignes éparses. Coupures minimes, certes, mais Wauters n'a jamais prétendu autre chose, puisqu'il citait ces textes comme étant les moins maltraités.
2° Les nouvelles où Sternberg admet « quelques coupures » ont été soumises à un pointage minutieux par rapport au texte original. En voici les résultats :
Tranche de nuit : 22 lignes coupées.
La chambre dans la tour : 99 lignes coupées.
La spécialité de la maison : 107 lignes coupées.
Qu'était-ce ? 188 lignes coupées.
Est-ce là ce qui s'appelle supprimer « quelques répétitions et une ligne par ci par là ? » 
3° En ce qui concerne Stoker, James et Erckmann-Chatrian, nul doute que leur style ait vieilli. Est-ce une raison pour les mutiler ? Il semble au contraire que, dans tous les cas, le respect d'une œuvre sous sa forme véritable devrait s'imposer. Ou alors il n'y a qu'à ne pas la sélectionner.
Pour Erckmann-Chatrian, l'argument avancé fait sourire. Si ce récit est si mauvais (ce qui est d'ailleurs vrai !) il était encore préférable de ne pas le publier. Même « en dernière minute », il y aurait eu d'autres choses à choisir.
 
Mais cela n'est pas tout. Car il y a encore dans le volume d'autres nouvelles non moins raccourcies, et que Wauters n'avait pas mentionnées.
Citons notamment :
Le père truqué de Philip K. Dick (82 lignes coupées).
Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes (223 lignes coupées).
Bonne nuit, Mr. James de Clifford Simak (231 lignes coupées).
Il y en a certainement d'autres, que nous n'avons pas recherchées. Comme dit Sternberg, il faut avoir du temps à perdre. 
 
Bruno Wauters se demande si les précédentes anthologies Planète n'ont pas souffert des mêmes procédés. On peut effectivement le craindre. Un seul exemple nous avons constaté que Shambleau, l'inoubliable Shambleau, avait été massacré dans Les chefs-d'œuvre de l'érotisme. Le texte a été amputé de plus du quart. Au total, 209 lignes ont été supprimées. Des passages allant jusqu'à trois quarts de page ont sauté ! 
 
À ce degré, cette manie des coupures semble avoir quelque chose de maladif.
Pourtant, elles doivent bien avoir un but : par exemple, « faire tenir » dans les pages le plus grand nombre de titres possible. Cela permet évidemment de somptueuses affiches, de flatteurs alignements de noms. Le lecteur a l'impression d'en avoir pour son argent. Mais si ce même lecteur est lucide et cultivé, il peut aussi penser qu'on se moque de lui. Il serait plus honnête de présenter moins de récits, mais qu'au moins ceux-ci soient intégraux ! 
Il existait jadis une revue (l'ancienne édition de Galaxie) où l'irrespect des textes était une perpétuelle insulte au public. Ce qu'on pardonnait difficilement à une revue est encore moins admissible avec des livres de ce prix et de cette ambition.
En bref, le rôle des anthologies Planète est-il d'être une succursale du Reader's Digest ?

Dans ce numéro, nous pouvons lire la dernière partie de l'article conséquent sur le thème du Temps dans la littérature de SF, Une porte peut être ouverte et fermée, par Pierre Versins. On y notera cette petite remarque :

" (...) cet assemblage hétéroclite, « quatrième dimension », est fascinant et (il) appartient à ce petit ensemble de mots-clefs dont la science-fiction a fait un usage intensif (cosmique, hyper-espace, temporel, anti-matière…). Mais nous n'en parlerons que peu, car dans la majorité des cas il s'agira tout simplement d'utopies caractérisées, dont l'histoire viendra dans un chapitre ultérieur. "

Mieux qu'un chapitre ultérieur, nous devons reconnaître que c'est toute l'Encyclopédie de l'Utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction qui se dessine ici. Curieusement, cet article ne fera pas le corps de propos de l'article "Temps" de cette monumentale Encyclopédie ; mais vous trouverez la globalité de l'article prochainement sur sa page dédiée.

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